Quel est le sens du mot = POLYSARCIE ?
Plateforme communautaire et participative de traduction espagnol / français ; français / espagnol – Université Paris Nanterre
lundi 8 août 2011
Version de CAPES, 5 (à rendre pour le 12 août)
El hombre y su machete acababan de limpiar la quinta calle del bananal. Faltábanles aún dos calles; pero como en éstas abundaban las chircas y malvas silvestres, la tarea que tenían por delante era muy poca cosa. El hombre echó, en consecuencia, una mirada satisfecha a los arbustos rozados y cruzó el alambrado para tenderse un rato en la gramilla. Mas al bajar el alambre de púa y pasar el cuerpo, su pie izquierdo resbaló sobre un trozo de corteza desprendida del poste, a tiempo que el machete se le escapaba de la mano. Mientras caía, el hombre tuvo la impresión sumamente lejana de no ver el machete de plano en el suelo. Ya estaba tendido en la gramilla, acostado sobre el lado derecho, tal como él quería. La boca, que acababa de abrírsele en toda su extensión, acababa también de cerrarse. Estaba como hubiera deseado estar, las rodillas dobladas y la mano izquierda sobre el pecho. Sólo que tras el antebrazo, e inmediatamente por debajo del cinto, surgían de su camisa el puño y la mitad de la hoja del machete, pero el resto no se veía. El hombre intentó mover la cabeza en vano. Echó una mirada de reojo a la empuñadura del machete, húmeda aún del sudor de su mano. Apreció mentalmente la extensión y la trayectoria del machete dentro de su vientre, y adquirió fría, matemática e inexorable, la seguridad de que acababa de llegar al término de su existencia. La muerte. En el transcurso de la vida se piensa muchas veces en que un día, tras años, meses, semanas y días preparatorios, llegaremos a nuestro turno al umbral de la muerte. Es la ley fatal, aceptada y prevista; tanto, que solemos dejarnos llevar placenteramente por la imaginación a ese momento, supremo entre todos, en que lanzamos el último suspiro. Pero entre el instante actual y esa postrera expiración, ¡qué de sueños, trastornos, esperanzas y dramas presumimos en nuestra vida! ¡Qué nos reserva aún esta existencia llena de vigor, antes de su eliminación del escenario humano! Es éste el consuelo, el placer y la razón de nuestras divagaciones mortuorias: ¡Tan lejos está la muerte, y tan imprevisto lo que debemos vivir aún! ¿Aún...?
Horacio Quiroga, « El hombre muerto »
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Laëtitia Sw nous propose sa traduction :
L’homme et sa machette achevaient de nettoyer la cinquième travée du champ de bananiers. Il leur en restait encore deux ; mais, comme les euphorbes et les mauves sylvestres y abondaient, la tâche qu’ils avaient devant eux était bien peu de chose. Ainsi, l’homme considéra avec satisfaction les arbustes essartés et traversa la clôture pour s’étendre un moment dans l’herbe. Mais en abaissant et en enjambant les fils de fer barbelés, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce qui s’était détaché du piquet, tandis que sa machette lui échappait de la main. En tombant, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir la machette à plat par terre. Il était à présent allongé dans l’herbe, couché sur le côté droit, comme il aimait. Sa bouche, d’abord grande ouverte, s’était aussitôt refermée. Il était tel qu’il aurait désiré être, les genoux repliés et la main gauche sur la poitrine. À ceci près que, derrière son avant-bras, juste sous la taille, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme tenta en vain de bouger la tête. Il regarda du coin de l’œil le manche de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement la profondeur et la trajectoire de la machette dans son ventre, et acquit froidement, mathématiquement et inexorablement la certitude qu’il était arrivé au terme de son existence. La mort. Au cours de notre vie, nous pensons souvent qu’un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préparatoires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue, de sorte que nous nous laissons, en général, joyeusement portés par notre imagination jusqu’à ce moment, suprême entre tous, où nous rendons le dernier soupir. Mais, entre l’instant actuel et cette ultime expiration, combien de rêves, de bouleversements, d’espoirs et de drames jalonnent notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur, avant son élimination de la scène humaine ! Voici la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : Si lointaine est la mort et si imprévisible ce que nous devons encore vivre ! Encore...?
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L’homme et sa machette achevaient de nettoyer la cinquième travée du champ de bananiers. Il leur en restait encore deux ; mais, comme les euphorbes et les mauves sylvestres y abondaient, la tâche qu’ils avaient devant eux était bien peu de chose. Ainsi, l’homme considéra avec satisfaction les arbustes essartés et traversa la clôture pour s’étendre un moment dans l’herbe. Mais en abaissant et en enjambant les fils de fer barbelés, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce qui s’était détaché du piquet, tandis que sa machette lui échappait de la main. En tombant, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir la machette à plat par terre. Il était à présent allongé dans l’herbe, couché sur le côté droit, comme il aimait. Sa bouche, d’abord grande ouverte, s’était aussitôt refermée. Il était tel qu’il aurait désiré être, les genoux repliés et la main gauche sur la poitrine. À ceci près que, derrière son avant-bras, juste sous la taille, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme tenta en vain de bouger la tête. Il regarda du coin de l’œil le manche de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement la profondeur et la trajectoire de la machette dans son ventre, et acquit froidement, mathématiquement et inexorablement la certitude qu’il était arrivé au terme de son existence. La mort. Au cours de notre vie, nous pensons souvent qu’un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préparatoires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue, de sorte que nous nous laissons, en général, joyeusement portés par notre imagination jusqu’à ce moment, suprême entre tous, où nous rendons le dernier soupir. Mais, entre l’instant actuel et cette ultime expiration, combien de rêves, de bouleversements, d’espoirs et de drames jalonnent notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur, avant son élimination de la scène humaine ! Voici la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : Si lointaine est la mort et si imprévisible ce que nous devons encore vivre ! Encore...?
Bruno nous propose sa traduction :
L’homme et sa machette venaient de terminer de débroussailler la cinquième allée de la bananeraie. Il leur restait encore deux allées ; mais comme dans celles-ci les euphorbes et les mauves des bois abondaient, la tâche qu’ils avaient devant eux était vraiment peu de chose. L’homme jeta, par conséquent, un regard satisfait aux arbustes rosés et traversa la clôture pour s’allonger un moment dans l’herbe haute. Mais au moment où il abaissa le fil barbelé pour passer son corps, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détaché du piquet, au même moment où sa machette lui échappa de la main. Pendant qu’il tombait, l’homme eut l’impression extrêmement lointaine de ne pas voir la machette perpendiculaire au sol. Maintenant il était étendu dans l'herbe, allongé sur le côté droit, tout comme il le souhaitait. Sa bouche, qui venait de s’ouvrir tout en grand, venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait voulu être, les genoux repliés et la main gauche sur la poitrine. Sauf que derrière son avant bras, et juste en dessous de la ceinture, le manche et la moitié de la lame de la machette sortaient de sa chemise, mais le reste ne se voyait pas. L’homme essaya de bouger la tête en vain. Il jeta un regard du coin de l’œil au manche de la machette, encore mouillé de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement la longueur et la trajectoire de la machette à l’intérieur de son ventre, et eut, froidement, mathématiquement et inexorablement, la certitude qu’il venait d’arriver au terme de son existence. La mort. Tout au long de notre vie, on pense de nombreuses fois qu’un jour, après des années, des mois, des semaines, et des jours de préparation, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue; à tel point que nous avons l’habitude de nous laisser joyeusement emporter par notre imagination jusqu’à cet instant, suprême entre tous, où nous poussons notre dernier soupir. Mais entre le moment présent et cette dernière expiration, que de rêves, de tourments, d’espoirs et de drames présumons-nous dans notre vie! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur, avant notre élimination du grand théâtre de la vie! C’est cela le réconfort, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : La mort est si lointaine, et ce que nous devons vivre encore si imprévu! Encore…?
L’homme et sa machette venaient de terminer de débroussailler la cinquième allée de la bananeraie. Il leur restait encore deux allées ; mais comme dans celles-ci les euphorbes et les mauves des bois abondaient, la tâche qu’ils avaient devant eux était vraiment peu de chose. L’homme jeta, par conséquent, un regard satisfait aux arbustes rosés et traversa la clôture pour s’allonger un moment dans l’herbe haute. Mais au moment où il abaissa le fil barbelé pour passer son corps, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détaché du piquet, au même moment où sa machette lui échappa de la main. Pendant qu’il tombait, l’homme eut l’impression extrêmement lointaine de ne pas voir la machette perpendiculaire au sol. Maintenant il était étendu dans l'herbe, allongé sur le côté droit, tout comme il le souhaitait. Sa bouche, qui venait de s’ouvrir tout en grand, venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait voulu être, les genoux repliés et la main gauche sur la poitrine. Sauf que derrière son avant bras, et juste en dessous de la ceinture, le manche et la moitié de la lame de la machette sortaient de sa chemise, mais le reste ne se voyait pas. L’homme essaya de bouger la tête en vain. Il jeta un regard du coin de l’œil au manche de la machette, encore mouillé de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement la longueur et la trajectoire de la machette à l’intérieur de son ventre, et eut, froidement, mathématiquement et inexorablement, la certitude qu’il venait d’arriver au terme de son existence. La mort. Tout au long de notre vie, on pense de nombreuses fois qu’un jour, après des années, des mois, des semaines, et des jours de préparation, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue; à tel point que nous avons l’habitude de nous laisser joyeusement emporter par notre imagination jusqu’à cet instant, suprême entre tous, où nous poussons notre dernier soupir. Mais entre le moment présent et cette dernière expiration, que de rêves, de tourments, d’espoirs et de drames présumons-nous dans notre vie! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur, avant notre élimination du grand théâtre de la vie! C’est cela le réconfort, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : La mort est si lointaine, et ce que nous devons vivre encore si imprévu! Encore…?
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Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
L’homme et sa machette venaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur en restait encore deux mais, comme les fuchsias et les mauves sauvages y abondaient, la tâche qu’ils devaient accomplir était minime. Par conséquent, l’homme jeta un regard satisfait aux arbustes désherbés et traversa le grillage pour s’allonger un moment sur la pelouse. Mais, en abaissant le barbelé et en passant son corps, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détaché du poteau en même temps que la machette lui échappait des mains. Tandis qu’il tombait, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir la machette à plat sur le sol. Il était étendu sur la pelouse, couché sur le coté droit, tel qu’il l’avait souhaité. Sa bouche, qu’il venait d’ouvrir dans toute sa splendeur, venait aussi de se fermer. Il se trouvait comme il eût voulu être : les genoux pliés et la main gauche sur la poitrine. Seulement, derrière l’avant-bras, et immédiatement sous sa ceinture, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme essaya vainement de bouger la tête. Il regarda du coin de l’œil la poignée de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement l’extension et la trajectoire de la machette dans son ventre et il eut la froide, mathématique et inexorable certitude qu’il était arrivé au terme de son existence. La mort. Au cours de la vie, on pense souvent au jour où, après des années, des mois, des semaines et des jours de préparation, nous arriverons à notre tour sur le seuil de la mort. C’est l’implacable loi, acceptée et prévue, à tel point que nous avons l’habitude de nous laisser porter agréablement par l’imagination jusqu’à ce moment, suprême parmi tous, au cours duquel nous poussons notre dernier souffle. Mais, entre le moment présent et cette dernière expiration, que de rêves, de bouleversements, d’espoir et de drame présumons nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence emplie de vigueur avant son élimination de la scène humaine ! Voila la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires. Si lointaine est la mort et si imprévu ce que nous devons encore vivre! Encore… ?
L’homme et sa machette venaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur en restait encore deux mais, comme les fuchsias et les mauves sauvages y abondaient, la tâche qu’ils devaient accomplir était minime. Par conséquent, l’homme jeta un regard satisfait aux arbustes désherbés et traversa le grillage pour s’allonger un moment sur la pelouse. Mais, en abaissant le barbelé et en passant son corps, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détaché du poteau en même temps que la machette lui échappait des mains. Tandis qu’il tombait, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir la machette à plat sur le sol. Il était étendu sur la pelouse, couché sur le coté droit, tel qu’il l’avait souhaité. Sa bouche, qu’il venait d’ouvrir dans toute sa splendeur, venait aussi de se fermer. Il se trouvait comme il eût voulu être : les genoux pliés et la main gauche sur la poitrine. Seulement, derrière l’avant-bras, et immédiatement sous sa ceinture, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme essaya vainement de bouger la tête. Il regarda du coin de l’œil la poignée de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il apprécia mentalement l’extension et la trajectoire de la machette dans son ventre et il eut la froide, mathématique et inexorable certitude qu’il était arrivé au terme de son existence. La mort. Au cours de la vie, on pense souvent au jour où, après des années, des mois, des semaines et des jours de préparation, nous arriverons à notre tour sur le seuil de la mort. C’est l’implacable loi, acceptée et prévue, à tel point que nous avons l’habitude de nous laisser porter agréablement par l’imagination jusqu’à ce moment, suprême parmi tous, au cours duquel nous poussons notre dernier souffle. Mais, entre le moment présent et cette dernière expiration, que de rêves, de bouleversements, d’espoir et de drame présumons nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence emplie de vigueur avant son élimination de la scène humaine ! Voila la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires. Si lointaine est la mort et si imprévu ce que nous devons encore vivre! Encore… ?
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Annabelle nous propose sa traduction :
L'homme et sa machette finissaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur restait encore deux allées ; mais comme dans celles-ci les mauvaises herbes et les mauves sauvages abondaient, la tâche qui les attendait était bien peu de chose. L'homme posa, par conséquent, un regard satisfait sur les arbustes coupés et traversa la clôture pour s'étendre un moment dans l'herbe. Mais, en baissant le fil de fer barbelé pour passer son corps, son pied gauche trébucha sur un morceau d'écorce détachée du poteau, au moment où sa machette lui échappait de la main. Pendant qu'il tombait, l'homme eut l'impression extrêmement lointaine de ne pas voir clairement la machette sur le sol. Il était maintenant étendu dans l'herbe, couché sur le côté droit, comme il le voulait. Sa bouche, qui venait de s'ouvrir en grand, venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait souhaité être, les jambes repliées et la main gauche sur la poitrine. Seulement, derrière son avant-bras, et immédiatement au-dessous de la ceinture, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais le reste ne se voyait pas. L'homme essaya en vain de bouger la tête. Il jeta un regard du coin de l'œil vers le pommeau de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il évalua mentalement la profondeur et la trajectoire de la machette à l'intérieur de son ventre, et acquit la certitude froide, mathématique et inexorable, que la fin de son existence venait d'arriver. La mort. Au cours de la vie, on pense souvent qu'un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préliminaires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C'est la loi fatale, acceptée et prévue ; au point que nous avons coutume de nous laisser porter plaisamment par notre imagination vers ce moment, suprême entre tous, où nous poussons notre dernier soupir. Mais entre l'instant actuel et cette ultime expiration, combien de rêves, bouleversements, espoirs et drames prévoyons-nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine d'énergie, avant son élimination de la scène humaine ! Voilà la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : la mort est si loin, et ce que nous devons encore vivre est si imprévu ! Encore... ?
L'homme et sa machette finissaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur restait encore deux allées ; mais comme dans celles-ci les mauvaises herbes et les mauves sauvages abondaient, la tâche qui les attendait était bien peu de chose. L'homme posa, par conséquent, un regard satisfait sur les arbustes coupés et traversa la clôture pour s'étendre un moment dans l'herbe. Mais, en baissant le fil de fer barbelé pour passer son corps, son pied gauche trébucha sur un morceau d'écorce détachée du poteau, au moment où sa machette lui échappait de la main. Pendant qu'il tombait, l'homme eut l'impression extrêmement lointaine de ne pas voir clairement la machette sur le sol. Il était maintenant étendu dans l'herbe, couché sur le côté droit, comme il le voulait. Sa bouche, qui venait de s'ouvrir en grand, venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait souhaité être, les jambes repliées et la main gauche sur la poitrine. Seulement, derrière son avant-bras, et immédiatement au-dessous de la ceinture, surgissaient de sa chemise le manche et la moitié de la lame de la machette, mais le reste ne se voyait pas. L'homme essaya en vain de bouger la tête. Il jeta un regard du coin de l'œil vers le pommeau de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il évalua mentalement la profondeur et la trajectoire de la machette à l'intérieur de son ventre, et acquit la certitude froide, mathématique et inexorable, que la fin de son existence venait d'arriver. La mort. Au cours de la vie, on pense souvent qu'un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préliminaires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C'est la loi fatale, acceptée et prévue ; au point que nous avons coutume de nous laisser porter plaisamment par notre imagination vers ce moment, suprême entre tous, où nous poussons notre dernier soupir. Mais entre l'instant actuel et cette ultime expiration, combien de rêves, bouleversements, espoirs et drames prévoyons-nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine d'énergie, avant son élimination de la scène humaine ! Voilà la consolation, le plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : la mort est si loin, et ce que nous devons encore vivre est si imprévu ! Encore... ?
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Elena nous propose sa traduction :
L’homme et sa machette venaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur manquait encore deux inter-rangs ; mais comme dans ceux-ci abondaient les eupatoires et les mauves alcées, la tâche qu’ils avaient devant eux était peu de chose. En conséquence, l’homme jeta un coup d’œil satisfait aux arbustes rasés et enjamba le grillage pour s’étendre un moment sur la pelouse. Sauf qu’en abaissant le barbelé et en faisant passer son torse, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détachée du poteau, alors que la machette lui glissait des mains. Pendant qu’il tombait, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir par terre la machette à plat. Il était déjà tendu sur le gazon, couché du côté droit, comme il aimait. Sa bouche venait de s’ouvrir en toute sa largeur et venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait souhaité l’être : les genoux pliés et la main gauche sur sa poitrine. C’est seulement que derrière son avant-bras, et tout juste en dessous du ceinturon, il apparaissait à travers la chemise la poignée et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme essaya en vain de bouger sa tête. Il regarda du coin de l’œil le manche de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il considéra mentalement l’extension et la trajectoire de la machette dans son ventre, et il acquit de manière froide, mathématique et inexorable, la certitude qu’il venait d’arriver au terme de son existence. La mort. Au cours de notre vie, nous pensons à maintes reprises qu’un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préparatoires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue ; tellement que nous avons l’habitude de nous laisser porter agréablement dans notre imagination vers ce moment, le plus décisif de tous, où nous exhalons notre dernier souffle. Mais entre l’instant actuel et cette dernière expiration : combien de rêves, de tourments, d’espoirs et de drames présumons-nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur avant son élimination de la scène humaine ! Voilà notre consolation, la plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : la mort est si loin et ce qu’on doit vivre est si imprévu encore ! Encore… ?
L’homme et sa machette venaient de nettoyer la cinquième allée de la bananeraie. Il leur manquait encore deux inter-rangs ; mais comme dans ceux-ci abondaient les eupatoires et les mauves alcées, la tâche qu’ils avaient devant eux était peu de chose. En conséquence, l’homme jeta un coup d’œil satisfait aux arbustes rasés et enjamba le grillage pour s’étendre un moment sur la pelouse. Sauf qu’en abaissant le barbelé et en faisant passer son torse, son pied gauche glissa sur un morceau d’écorce détachée du poteau, alors que la machette lui glissait des mains. Pendant qu’il tombait, l’homme eut la très vague impression de ne pas voir par terre la machette à plat. Il était déjà tendu sur le gazon, couché du côté droit, comme il aimait. Sa bouche venait de s’ouvrir en toute sa largeur et venait aussi de se refermer. Il était comme il aurait souhaité l’être : les genoux pliés et la main gauche sur sa poitrine. C’est seulement que derrière son avant-bras, et tout juste en dessous du ceinturon, il apparaissait à travers la chemise la poignée et la moitié de la lame de la machette, mais on ne voyait pas le reste. L’homme essaya en vain de bouger sa tête. Il regarda du coin de l’œil le manche de la machette, encore humide de la sueur de sa main. Il considéra mentalement l’extension et la trajectoire de la machette dans son ventre, et il acquit de manière froide, mathématique et inexorable, la certitude qu’il venait d’arriver au terme de son existence. La mort. Au cours de notre vie, nous pensons à maintes reprises qu’un jour, après des années, des mois, des semaines et des jours préparatoires, nous arriverons à notre tour au seuil de la mort. C’est la loi fatale, acceptée et prévue ; tellement que nous avons l’habitude de nous laisser porter agréablement dans notre imagination vers ce moment, le plus décisif de tous, où nous exhalons notre dernier souffle. Mais entre l’instant actuel et cette dernière expiration : combien de rêves, de tourments, d’espoirs et de drames présumons-nous dans notre vie ! Que nous réserve encore cette existence pleine de vigueur avant son élimination de la scène humaine ! Voilà notre consolation, la plaisir et la raison de nos divagations mortuaires : la mort est si loin et ce qu’on doit vivre est si imprévu encore ! Encore… ?
vendredi 5 août 2011
Petit jeu lexical avec Olivier, la suite
Qu'est-ce qu'un = IDIOTISME (au sens linguistique du terme, bien évidemment) ?
jeudi 4 août 2011
« Première apprentie traductrice sur la ligne d'arrivée », par Julie Sanchez
Comme vous le savez, une grande part de l'évaluation de l'année des étudiants du Master 2 pro « Métiers de la traduction » concerne la fameuse "traduction longue" (100 pages de 1500 signes) ; avec la précision que ce sont eux qui choisissent le texte sur lequel ils auront finalement travaillé pendant presque l'intégralité de l'année universitaire. Une sacrée responsabilité ! Une belle aventure ! Leur première vraie traduction… en attendant d'entrer, souhaitons-le pour eux, dans le monde professionnel.
En général, je demande à ceux qui en ont terminé de m'écrire un petit texte pour me donner leurs impressions et aussi pour leur faire prendre ce recul toujours nécessaire pour le travail de traduction. Un traducteur qui ne réfléchit pas à sa manière de procéder ? Non, ça n'existe pas ! En mettant ses idées au clair, on comprend un peu mieux ce que l'on fait, donc à plus long terme ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Sans compter que ces quelques lignes sont l'ébauche du petit topo à préparer pour le jour de la soutenance.
Que les autres apprentis traducteurs se frottent à leur tour à l'exercice quand ils auront terminé !
On n’est pas certes l’auteur du livre mais on est un peu auteur tout de même !
Pour cette traduction longue, projet de fin d’année, nous avons tous travaillé de longs mois.
J’ai eu la chance d’être en contact avec l’auteur, Jaime Casas. Il a su me donner une vision de son texte que j’ai rarement lors de mes lectures. J’ai aimé ce livre dès le début et je l’aime encore plus aujourd’hui. Est-ce grâce à l’auteur, à l’histoire, à l’écriture, au dépaysement… Je ne saurais le dire. Peut-être est-ce un mélange de tout cela.
Une relation s’est installée entre l’auteur et moi, pleine de respect et de tendresse. J’ai retrouvé cette chaleur qui m’a fait tant aimer le Chili et les Chiliens que j’ai pu y rencontrer. Il a toujours été là, prenant de mes nouvelles, me souhaitant bon courage sans jamais trop s’immiscer dans mon travail. Il s’est dit honoré et m’a même offert un cadeau, un livre numérique sur la Patagonie pour que je découvre « sa terre » (les décors du Maquillador de cadáveres y apparaissent et les photos sont juste magnifiques).
Cependant, il est vrai que je n’ai pas tout le temps été motivée pour travailler le texte. Fatigue, trop plein, prise de distance difficile voire quasi-impossible certains soirs. Après une journée intense au stage, l’envie n’était pas toujours là.
La tâche est ardue mais il faut tenir bon.
Être en contact avec l’auteur m’a poussée à donner le meilleur de moi-même. J’ai eu envie de rendre cette traduction aussi bonne que la version originale.
Bon, le résultat n’est sans doute pas là car il s’agit d’une première traduction. J’entends par là une première traduction de tant de feuillets, à tenir sur le long terme. Et puis d’ailleurs, désirer qu’une traduction soit aussi bonne que l’original, n’est-ce pas une utopie ? Il y a toujours des défauts, des choix à faire, des choses à sacrifier…
En tout cas, jamais une traduction ne m’avait donné de telles sensations. J’ai placé beaucoup d’espoirs dans ce travail, j’ai voulu voir ce texte grandir, je l’ai poussé, je l’ai malmené, j’ai eu du mal à ne pas l’idéaliser, j’ai dû prendre sur moi pour éviter de trop m’emballer et de ne pas voir la réalité. J’ai voulu qu’il soit le meilleur possible, le plus beau. Et j’ai eu du mal à voir ses défauts.
Il paraît que les parents voient toujours les défauts des enfants. Enfin des enfants des autres, jamais des leurs. C’était un peu ça avec cette traduction.
On a pointé du doigt des tics que j’avais, des erreurs de débutant (mais ne suis-je pas une débutante ? Cela n’excuse rien !). Je me suis vexée quelquefois, mais j’ai appris à écouter, à me remettre en question.
Nicolas Boileau ne disait-il pas dans L’Art Poétique :
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Comme je l’ai dis, le texte ne nous appartient pas, mais nous sommes comme des auteurs. Ces mots, si sages, me semblent tout à fait appropriés pour un traducteur.
Modestie, endurance et travail sont les maîtres mots.
Il doit rester bien des erreurs malgré mes relectures (que je n’ai pas pu voir à cause de mon inexpérience et de ce manque de distance). Mais je vais devoir laisser ce texte prendre son envol…
Il va être examiné par des yeux experts, jugé et je devrai justifier mes choix et expliquer ma démarche.
Cet exercice aura été une expérience magnifique. Douloureuse mais magnifique.
J’espère maintenant que mon travail ne décevra pas et qu’il sera à la hauteur du texte d’origine. Le choc de fin de traduction est passé, je ne peux plus rien faire, je dois prendre encore plus de distance. Il n’y a plus qu’à attendre septembre pour savoir ce que vaut vraiment cette traduction.
Alors, rendez-vous à la soutenance !
En général, je demande à ceux qui en ont terminé de m'écrire un petit texte pour me donner leurs impressions et aussi pour leur faire prendre ce recul toujours nécessaire pour le travail de traduction. Un traducteur qui ne réfléchit pas à sa manière de procéder ? Non, ça n'existe pas ! En mettant ses idées au clair, on comprend un peu mieux ce que l'on fait, donc à plus long terme ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Sans compter que ces quelques lignes sont l'ébauche du petit topo à préparer pour le jour de la soutenance.
Que les autres apprentis traducteurs se frottent à leur tour à l'exercice quand ils auront terminé !
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Hier soir, en bouclant la mise en page de ma traduction longue, les paroles de Caroline ont pris tout leur sens : notre traduction est comme un bébé.On n’est pas certes l’auteur du livre mais on est un peu auteur tout de même !
Pour cette traduction longue, projet de fin d’année, nous avons tous travaillé de longs mois.
J’ai eu la chance d’être en contact avec l’auteur, Jaime Casas. Il a su me donner une vision de son texte que j’ai rarement lors de mes lectures. J’ai aimé ce livre dès le début et je l’aime encore plus aujourd’hui. Est-ce grâce à l’auteur, à l’histoire, à l’écriture, au dépaysement… Je ne saurais le dire. Peut-être est-ce un mélange de tout cela.
Une relation s’est installée entre l’auteur et moi, pleine de respect et de tendresse. J’ai retrouvé cette chaleur qui m’a fait tant aimer le Chili et les Chiliens que j’ai pu y rencontrer. Il a toujours été là, prenant de mes nouvelles, me souhaitant bon courage sans jamais trop s’immiscer dans mon travail. Il s’est dit honoré et m’a même offert un cadeau, un livre numérique sur la Patagonie pour que je découvre « sa terre » (les décors du Maquillador de cadáveres y apparaissent et les photos sont juste magnifiques).
Cependant, il est vrai que je n’ai pas tout le temps été motivée pour travailler le texte. Fatigue, trop plein, prise de distance difficile voire quasi-impossible certains soirs. Après une journée intense au stage, l’envie n’était pas toujours là.
La tâche est ardue mais il faut tenir bon.
Être en contact avec l’auteur m’a poussée à donner le meilleur de moi-même. J’ai eu envie de rendre cette traduction aussi bonne que la version originale.
Bon, le résultat n’est sans doute pas là car il s’agit d’une première traduction. J’entends par là une première traduction de tant de feuillets, à tenir sur le long terme. Et puis d’ailleurs, désirer qu’une traduction soit aussi bonne que l’original, n’est-ce pas une utopie ? Il y a toujours des défauts, des choix à faire, des choses à sacrifier…
En tout cas, jamais une traduction ne m’avait donné de telles sensations. J’ai placé beaucoup d’espoirs dans ce travail, j’ai voulu voir ce texte grandir, je l’ai poussé, je l’ai malmené, j’ai eu du mal à ne pas l’idéaliser, j’ai dû prendre sur moi pour éviter de trop m’emballer et de ne pas voir la réalité. J’ai voulu qu’il soit le meilleur possible, le plus beau. Et j’ai eu du mal à voir ses défauts.
Il paraît que les parents voient toujours les défauts des enfants. Enfin des enfants des autres, jamais des leurs. C’était un peu ça avec cette traduction.
On a pointé du doigt des tics que j’avais, des erreurs de débutant (mais ne suis-je pas une débutante ? Cela n’excuse rien !). Je me suis vexée quelquefois, mais j’ai appris à écouter, à me remettre en question.
Nicolas Boileau ne disait-il pas dans L’Art Poétique :
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Comme je l’ai dis, le texte ne nous appartient pas, mais nous sommes comme des auteurs. Ces mots, si sages, me semblent tout à fait appropriés pour un traducteur.
Modestie, endurance et travail sont les maîtres mots.
Il doit rester bien des erreurs malgré mes relectures (que je n’ai pas pu voir à cause de mon inexpérience et de ce manque de distance). Mais je vais devoir laisser ce texte prendre son envol…
Il va être examiné par des yeux experts, jugé et je devrai justifier mes choix et expliquer ma démarche.
Cet exercice aura été une expérience magnifique. Douloureuse mais magnifique.
J’espère maintenant que mon travail ne décevra pas et qu’il sera à la hauteur du texte d’origine. Le choc de fin de traduction est passé, je ne peux plus rien faire, je dois prendre encore plus de distance. Il n’y a plus qu’à attendre septembre pour savoir ce que vaut vraiment cette traduction.
Alors, rendez-vous à la soutenance !
Libellés :
Billets des apprentis,
Promo Claude Bleton,
Traductions longues
mercredi 3 août 2011
mardi 2 août 2011
Version de CAPES, 4 (à rendre pour le 7 août)
La caza por la popa es caza larga, y voto a Cristo que ésa lo había sido en exceso: una tarde, una noche de luna y una mañana entera corriendo tras la presa por una mar incómoda, que a trechos estremecía con sus golpes el frágil costillar de la galera, estaban lejos de templarnos el humor. Con las dos velas arriba tensas como alfanjes, los remos trincados y los galeotes, la gente de mar y la de guerra resguardándose como podían del viento y los rociones, la Mulata, galera de veinticuatro bancos, había recorrido casi treinta leguas persiguiendo a aquella galeota berberisca que al fin teníamos a tiro; y que, si no rompíamos un palo —los marineros viejos miraban arriba con preocupación—, sería nuestra antes de la hora del avemaría.
—Rásquenle el culo —ordenó don Manuel Urdemalas.
Nuestro capitán de galera seguía de pie, a popa —casi no se había movido del sitio en las últimas veinte horas—, y desde allí observó cómo el primer cañonazo levantaba un pique de agua junto a la galeota. Al ver el alcance del tiro, los artilleros y los hombres que estaban a proa, alrededor del cañón de crujía, vitorearon. Mucho tenían que torcerse las cosas para que se nos fuera la presa, teniéndola a mano y a sotavento.
—¡Está amainando! —voceó alguien.
La única vela de la galeota, un enorme triángulo de lona, flameó al viento mientras la recogían con rapidez, bajando la entena. Oscilante en la marejada, la embarcación berberisca nos mostró primero la aleta y luego la banda zurda. Por primera vez pudimos observarla con detalle: era una media galera de trece bancos, fina y larga, y le calculamos un centenar de hombres a bordo. Parecía de ésas rápidas y veleras, a las que calzaban como un guante aquellos avisados versos cervantinos:
El ladrón que va a hurtar,
para no dar en el lazo
debe ir sin embarazo
para huir, para alcanzar.
—Rásquenle el culo —ordenó don Manuel Urdemalas.
Nuestro capitán de galera seguía de pie, a popa —casi no se había movido del sitio en las últimas veinte horas—, y desde allí observó cómo el primer cañonazo levantaba un pique de agua junto a la galeota. Al ver el alcance del tiro, los artilleros y los hombres que estaban a proa, alrededor del cañón de crujía, vitorearon. Mucho tenían que torcerse las cosas para que se nos fuera la presa, teniéndola a mano y a sotavento.
—¡Está amainando! —voceó alguien.
La única vela de la galeota, un enorme triángulo de lona, flameó al viento mientras la recogían con rapidez, bajando la entena. Oscilante en la marejada, la embarcación berberisca nos mostró primero la aleta y luego la banda zurda. Por primera vez pudimos observarla con detalle: era una media galera de trece bancos, fina y larga, y le calculamos un centenar de hombres a bordo. Parecía de ésas rápidas y veleras, a las que calzaban como un guante aquellos avisados versos cervantinos:
El ladrón que va a hurtar,
para no dar en el lazo
debe ir sin embarazo
para huir, para alcanzar.
Arturo Pérez Reverte, Corsarios de Levante (El Capitán Alatriste, VI)
***
***
Elena a cherché à la traduction « officielle » (merci !), que voici – réalisée par François Maspéro :
La chasse poursuite est une longue chasse et, par la barbe du Christ, celle-là ne l'avait été que trop : une après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir derrière notre proie par une mer difficile, dont les coups faisaient parfois trembler la coque fragile de la galère, n'avaient rien fait pour nous mettre de bonne humeur. Les deux voiles tendues comme des cimeterres, les rames remontées, et les galériens, les gens de mer et ceux de guerre s'abritant comme ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtre, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues à la poursuite de cette galiote barbaresque que nous tenions enfin à portée de tir; et qui, si nous ne cassions pas un mât - les vieux mariniers regardaient en l'air, la mine préoccupée - serait à nous avant l'heure de l'Angélus.
- Chatouillez-leur le cul ! ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère restait debout, à la poupe - il n'avait pratiquement pas bougé de son poste depuis vingt-quatre heures -, et, de là, il observa la gerbe d'eau que soulevait contre la galiote notre premier boulet. En voyant la précision du tir, les artilleurs et les hommes qui se tenaient à la proue autour du canon de coursie poussèrent des cris de victoire. Toute proche et sous le vent comme elle l'était, cela ne faisait guère de doute que la proie était à nous.
- Elle amène sa voile ! cria quelqu'un.
L'unique voile de la galiote, un immense triangle de toile, faseya dans le vent pendant qu'ils la carguaient rapidement en affalant l'antenne. Secoué par la houle, le bateau barbaresque nous présenta d'abord l'ailette, puis la bande gauche. Pour la première fois, nous pûmes l'observer en détail : c'était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes à une centaine le nombre d'hommes à bord. Elle semblait être de ces galères rapides et bien gréées auxquelles allaient comme un gant ces vers fort avisés de Cervantès :
Le larron qui va frapper
S'il ne veut pas être piégé
Doit savoir être léger
Pour s'enfuir et triompher...
La chasse poursuite est une longue chasse et, par la barbe du Christ, celle-là ne l'avait été que trop : une après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir derrière notre proie par une mer difficile, dont les coups faisaient parfois trembler la coque fragile de la galère, n'avaient rien fait pour nous mettre de bonne humeur. Les deux voiles tendues comme des cimeterres, les rames remontées, et les galériens, les gens de mer et ceux de guerre s'abritant comme ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtre, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues à la poursuite de cette galiote barbaresque que nous tenions enfin à portée de tir; et qui, si nous ne cassions pas un mât - les vieux mariniers regardaient en l'air, la mine préoccupée - serait à nous avant l'heure de l'Angélus.
- Chatouillez-leur le cul ! ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère restait debout, à la poupe - il n'avait pratiquement pas bougé de son poste depuis vingt-quatre heures -, et, de là, il observa la gerbe d'eau que soulevait contre la galiote notre premier boulet. En voyant la précision du tir, les artilleurs et les hommes qui se tenaient à la proue autour du canon de coursie poussèrent des cris de victoire. Toute proche et sous le vent comme elle l'était, cela ne faisait guère de doute que la proie était à nous.
- Elle amène sa voile ! cria quelqu'un.
L'unique voile de la galiote, un immense triangle de toile, faseya dans le vent pendant qu'ils la carguaient rapidement en affalant l'antenne. Secoué par la houle, le bateau barbaresque nous présenta d'abord l'ailette, puis la bande gauche. Pour la première fois, nous pûmes l'observer en détail : c'était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes à une centaine le nombre d'hommes à bord. Elle semblait être de ces galères rapides et bien gréées auxquelles allaient comme un gant ces vers fort avisés de Cervantès :
Le larron qui va frapper
S'il ne veut pas être piégé
Doit savoir être léger
Pour s'enfuir et triompher...
***
Bruno nous propose sa traduction :
La chasse par la poupe est une longue chasse, et morbleu! celle-ci l’avait été à l’excès : un après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir derrière notre prise sur une mer incommode, qui parfois faisait trembler de ses coups la coque fragile de notre galère, étaient loin de calmer notre humeur. Avec ses deux voiles haut tendues comme des arcs, les rames serrées et les galériens, les gens de mer et les hommes de guerre se protégeant du vent et des embruns comme ils le pouvaient, la Mulata, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues en poursuivant cette galiote barbaresque qu’enfin nous avions à portée de tir; et qui, si nous ne cassions pas un mât – les vieux marins regardaient en haut avec inquiétude – serait nôtre avant la tombée de la nuit.
— Collez-lui au cul – ordonna Don Manuel Urdemalas.
Notre capitaine de galère restait debout, à la poupe – il n’avait presque pas bougé de cet endroit depuis ces vingt dernières heures –, et de là il observa comment le premier coup de canon faisait s’élever une gerbe d’eau près de la galiote. En voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui se trouvaient à la proue, autour du canon de coursive lancèrent des acclamations. Les choses devaient beaucoup mal tourner pour que la prise nous échappât , l’ayant à portée de main et sous le vent.
— Elle est en train d’amener la voile! – cria quelqu’un.
L’unique voile de la galiote, un énorme triangle de toile faseya au vent alors qu’ils la repliaient à toute vitesse, en abaissant l’antenne. Oscillant dans la houle, l’embarcation barbaresque nous montra tout d’abord l’armature de sa poupe et ensuite sa bande de bâbord. Pour la première fois, nous pûmes l’observer en détail : c’était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous calculâmes une centaine d’hommes à son bord. Elle semblait être de ces navires rapides et à voiles, auxquels ces vers avisés de Cervantes allaient comme un gant :
Le voleur qui va dérober,
pour ne pas être pris
doit partir sans gaucherie
pour fuir, pour y arriver.
La chasse par la poupe est une longue chasse, et morbleu! celle-ci l’avait été à l’excès : un après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir derrière notre prise sur une mer incommode, qui parfois faisait trembler de ses coups la coque fragile de notre galère, étaient loin de calmer notre humeur. Avec ses deux voiles haut tendues comme des arcs, les rames serrées et les galériens, les gens de mer et les hommes de guerre se protégeant du vent et des embruns comme ils le pouvaient, la Mulata, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues en poursuivant cette galiote barbaresque qu’enfin nous avions à portée de tir; et qui, si nous ne cassions pas un mât – les vieux marins regardaient en haut avec inquiétude – serait nôtre avant la tombée de la nuit.
— Collez-lui au cul – ordonna Don Manuel Urdemalas.
Notre capitaine de galère restait debout, à la poupe – il n’avait presque pas bougé de cet endroit depuis ces vingt dernières heures –, et de là il observa comment le premier coup de canon faisait s’élever une gerbe d’eau près de la galiote. En voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui se trouvaient à la proue, autour du canon de coursive lancèrent des acclamations. Les choses devaient beaucoup mal tourner pour que la prise nous échappât , l’ayant à portée de main et sous le vent.
— Elle est en train d’amener la voile! – cria quelqu’un.
L’unique voile de la galiote, un énorme triangle de toile faseya au vent alors qu’ils la repliaient à toute vitesse, en abaissant l’antenne. Oscillant dans la houle, l’embarcation barbaresque nous montra tout d’abord l’armature de sa poupe et ensuite sa bande de bâbord. Pour la première fois, nous pûmes l’observer en détail : c’était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous calculâmes une centaine d’hommes à son bord. Elle semblait être de ces navires rapides et à voiles, auxquels ces vers avisés de Cervantes allaient comme un gant :
Le voleur qui va dérober,
pour ne pas être pris
doit partir sans gaucherie
pour fuir, pour y arriver.
***
Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
La course poursuite est une longue chasse et Dieu sait combien celle-ci l’avait été : une après-midi, une nuit de lune et toute une matinée à traquer la proie sur une mer inclémente, dont les coups faisaient trembler par moments la coque fragile de la galère, étaient loin de nous ravir. Les deux voiles tendues comme des cimeterres, les rames empoignées, les galériens, les marins et les guerriers s’abritant comme ils le pouvaient du vent et des trombes d’eau ; la Mulâtre, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues pour poursuivre cette galiote barbaresque qui se trouvait enfin dans notre ligne de tir et qui, si nous ne cassions pas un mât-les vieux mariniers regardaient en l’air, préoccupés –deviendrait la nôtre avant l’heure de l’ave maria.
-Foutez-lui le feu au cul !ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère restait debout, à la poupe-il n’avait presque pas laissé son poste depuis vingt-quatre heures- et, de là, il observa comment le premier boulet soulevât une gerbe d’eau contre la galiote. Voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui se tenaient à la proue, autour du canon de bordée, crièrent victoire. Il aurait fallu que les choses se gâtent sérieusement pour que la proie, à portée de main et sous le vent, nous échappe.
-Elle amène sa voile !cria quelqu’un.
-La seule voile de la galiote, un immense triangle en toile, ondoya au vent pendant qu’ils s’en emparaient rapidement en baissant l’antenne. Secouée par la houle, l’embarcation barbaresque nous présenta d’abord l’ailette puis la bande gauche. Pour la première fois, nous pûmes l’observer dans le détail: il s’agissait d’une demi galère de treize bancs, fine et longue, et nous contâmes une centaine d’hommes à son bord. Elle semblait être de ces galères rapides et à voiles auxquelles ces vers avisés de Cervantès allaient comme un gant :
Le larron qui va voler
Pour ne pas être piégé
Doit être léger
Pour fuir, pour l’emporter.
La course poursuite est une longue chasse et Dieu sait combien celle-ci l’avait été : une après-midi, une nuit de lune et toute une matinée à traquer la proie sur une mer inclémente, dont les coups faisaient trembler par moments la coque fragile de la galère, étaient loin de nous ravir. Les deux voiles tendues comme des cimeterres, les rames empoignées, les galériens, les marins et les guerriers s’abritant comme ils le pouvaient du vent et des trombes d’eau ; la Mulâtre, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues pour poursuivre cette galiote barbaresque qui se trouvait enfin dans notre ligne de tir et qui, si nous ne cassions pas un mât-les vieux mariniers regardaient en l’air, préoccupés –deviendrait la nôtre avant l’heure de l’ave maria.
-Foutez-lui le feu au cul !ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère restait debout, à la poupe-il n’avait presque pas laissé son poste depuis vingt-quatre heures- et, de là, il observa comment le premier boulet soulevât une gerbe d’eau contre la galiote. Voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui se tenaient à la proue, autour du canon de bordée, crièrent victoire. Il aurait fallu que les choses se gâtent sérieusement pour que la proie, à portée de main et sous le vent, nous échappe.
-Elle amène sa voile !cria quelqu’un.
-La seule voile de la galiote, un immense triangle en toile, ondoya au vent pendant qu’ils s’en emparaient rapidement en baissant l’antenne. Secouée par la houle, l’embarcation barbaresque nous présenta d’abord l’ailette puis la bande gauche. Pour la première fois, nous pûmes l’observer dans le détail: il s’agissait d’une demi galère de treize bancs, fine et longue, et nous contâmes une centaine d’hommes à son bord. Elle semblait être de ces galères rapides et à voiles auxquelles ces vers avisés de Cervantès allaient comme un gant :
Le larron qui va voler
Pour ne pas être piégé
Doit être léger
Pour fuir, pour l’emporter.
***
Elena nous propose sa traduction :
La chasse par la poupe est une longue chasse, et bon sang, celle-ci l’avait été en excès : une après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir après notre proie dans une mer difficile, qui avec ses coups faisait trembler par moments la fragile coque de la galère, ce qui n’adoucissait guère notre mauvaise humeur. Avec les deux voile levées, tendues comme des cimeterres, les rames immobilisées et les galériens, les gens de la mer et de la guerre se mettant à l’abri du mieux qu’ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtre, une galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues en pourchassant cette galiote barbaresque que nous avions enfin à tir ; et que, si nous ne cassions pas de mât — les vieux marins regardaient vers le haut avec un air d’inquiétude —, elle serait à nous avant l’heure de l’Angélus.
— Râpez-leur le cul — ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère se maintenant debout, à poupe — il n’avait presque pas bougé de cet endroit les dernières vingt heures —, et de là, il observa comment le premier boulet soulevait une gerbe d’eau près de la galiote. En voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui étaient à la proue, autour du canon de coursie, acclamèrent. Les choses devaient très mal tourner pour que la proie nous échappe, en l’ayant sous la main et côté sous le vent.
— Elle amène sa voile ! — cria quelqu’un.
L’unique voile de la galiote, un énorme triangle de toile, ondoya au vent pendant qu’on la ramassait avec rapidité, en baissant l’antenne. Oscillant à cause de la houle, le bateau barbaresque nous montra d’abord l’ailette et ensuite la bande gauche. Pour la première fois nous pûmes l’observer en détail : c’était une galiote de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes une centaine d’hommes à bord. Elle semblait être un de ces bateaux rapides et légers auxquels allaient comme un gant ces vers avisés de Cervantès :
Le voleur qui va agir,
pour ne pas tomber dans le piège,
ne doit pas être embarrassé
pour fuir, pour réussir.
La chasse par la poupe est une longue chasse, et bon sang, celle-ci l’avait été en excès : une après-midi, une nuit de lune et une matinée entière à courir après notre proie dans une mer difficile, qui avec ses coups faisait trembler par moments la fragile coque de la galère, ce qui n’adoucissait guère notre mauvaise humeur. Avec les deux voile levées, tendues comme des cimeterres, les rames immobilisées et les galériens, les gens de la mer et de la guerre se mettant à l’abri du mieux qu’ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtre, une galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues en pourchassant cette galiote barbaresque que nous avions enfin à tir ; et que, si nous ne cassions pas de mât — les vieux marins regardaient vers le haut avec un air d’inquiétude —, elle serait à nous avant l’heure de l’Angélus.
— Râpez-leur le cul — ordonna don Manuel Urdemalas.
Le capitaine de notre galère se maintenant debout, à poupe — il n’avait presque pas bougé de cet endroit les dernières vingt heures —, et de là, il observa comment le premier boulet soulevait une gerbe d’eau près de la galiote. En voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui étaient à la proue, autour du canon de coursie, acclamèrent. Les choses devaient très mal tourner pour que la proie nous échappe, en l’ayant sous la main et côté sous le vent.
— Elle amène sa voile ! — cria quelqu’un.
L’unique voile de la galiote, un énorme triangle de toile, ondoya au vent pendant qu’on la ramassait avec rapidité, en baissant l’antenne. Oscillant à cause de la houle, le bateau barbaresque nous montra d’abord l’ailette et ensuite la bande gauche. Pour la première fois nous pûmes l’observer en détail : c’était une galiote de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes une centaine d’hommes à bord. Elle semblait être un de ces bateaux rapides et légers auxquels allaient comme un gant ces vers avisés de Cervantès :
Le voleur qui va agir,
pour ne pas tomber dans le piège,
ne doit pas être embarrassé
pour fuir, pour réussir.
***
Annabelle nous propose sa traduction :
La course dans le sillage est une longue course, et nom de Dieu, celle-là l'avait été à l'excès : un après-midi, une nuit de pleine lune et une matinée entière à courir derrière la proie sur une mer agitée, qui de temps en temps faisait trembler de ses coups le fragile flanc de la galère, étaient loin d'adoucir notre humeur. Avec les deux voiles du haut tendues comme des cimeterres, les rames assurées et les galériens, les gens de mer et ceux de guerre se protégeant comme ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtresse, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues à la poursuite de cette galiote barbaresque qu'enfin nous avions à portée de tir ; et qui, si nous ne rompions pas un mât – les vieux marins regardaient en haut d'un air préoccupé – serait nôtre avant l'heure de la prière.
– Grattez-leur le cul – ordonna don Manuel Urdemalas.
Notre capitaine de galère était toujours debout, à la poupe – il n'avait presque pas bougé de cette place durant les vingt dernières heures – et, de là, il observa le premier coup de canon qui soulevait une gerbe d'eau à côté de la galiote. Voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui étaient à la proue, autour du canon de coursive, lancèrent des vivats. Il fallait que les choses tournent très mal pour que que la proie nous échappe, en l'ayant à portée de main et sous le vent.
– Il se rend ! – cria quelqu'un.
La seule voile de la galiote, un énorme triangle de toile, flotta au vent pendant qu'ils la repliaient rapidement, en baissant l'antenne. Oscillant avec la houle, l'embarcation barbaresque nous montra d'abord la cornière puis bâbord. Pour la première fois, nous pûmes l'observer en détail : c'était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes une centaine d'hommes à bord. Elle ressemblait à celles, rapides et légères auxquelles allaient comme un gant ces avisés vers cervantins :
Le voleur qui veut piller,
pour demeurer hors d'atteinte
doit avancer sans contrainte
pour s'enfuir, pour pourchasser.
La course dans le sillage est une longue course, et nom de Dieu, celle-là l'avait été à l'excès : un après-midi, une nuit de pleine lune et une matinée entière à courir derrière la proie sur une mer agitée, qui de temps en temps faisait trembler de ses coups le fragile flanc de la galère, étaient loin d'adoucir notre humeur. Avec les deux voiles du haut tendues comme des cimeterres, les rames assurées et les galériens, les gens de mer et ceux de guerre se protégeant comme ils le pouvaient du vent et des embruns, la Mulâtresse, galère de vingt-quatre bancs, avait parcouru presque trente lieues à la poursuite de cette galiote barbaresque qu'enfin nous avions à portée de tir ; et qui, si nous ne rompions pas un mât – les vieux marins regardaient en haut d'un air préoccupé – serait nôtre avant l'heure de la prière.
– Grattez-leur le cul – ordonna don Manuel Urdemalas.
Notre capitaine de galère était toujours debout, à la poupe – il n'avait presque pas bougé de cette place durant les vingt dernières heures – et, de là, il observa le premier coup de canon qui soulevait une gerbe d'eau à côté de la galiote. Voyant la portée du tir, les artilleurs et les hommes qui étaient à la proue, autour du canon de coursive, lancèrent des vivats. Il fallait que les choses tournent très mal pour que que la proie nous échappe, en l'ayant à portée de main et sous le vent.
– Il se rend ! – cria quelqu'un.
La seule voile de la galiote, un énorme triangle de toile, flotta au vent pendant qu'ils la repliaient rapidement, en baissant l'antenne. Oscillant avec la houle, l'embarcation barbaresque nous montra d'abord la cornière puis bâbord. Pour la première fois, nous pûmes l'observer en détail : c'était une demi-galère de treize bancs, fine et longue, et nous estimâmes une centaine d'hommes à bord. Elle ressemblait à celles, rapides et légères auxquelles allaient comme un gant ces avisés vers cervantins :
Le voleur qui veut piller,
pour demeurer hors d'atteinte
doit avancer sans contrainte
pour s'enfuir, pour pourchasser.
lundi 1 août 2011
samedi 30 juillet 2011
jeudi 28 juillet 2011
Version de CAPES, 3 (à rendre pour le 2 août)
El estudio de Artimbau estaba en la calle Baja de San Pedro. Carvalho experimentó el nerviosismo consabido al pasar ante la central de la Policía de Vía Layetana. Del caserón aquel sólo conservaba malos recuerdos y por mucha limpieza democrática que le echaran,siempre sería el hosco castillo de la represión. Sentimiento contrario le despertaba Vía Layetana con su aspecto de primero e indeciso paso para iniciar un Manhattan barcelonés, que nunca llegaría a realizarse. Era una calle de entreguerras,con el puerto en una punta y la Barcelona menestral de Gracia en la otra, artificialmente abierta para hacer circular el nervio comercial de la metrópoli y con el tiempo convertida en una calle de sindicatos y patronos,de policías y sus víctimas, más alguna Caja de Ahorros y el monumento entre jardines sobre fondo gotizante a uno de los condes más sólidos de Cataluña. Carvalho avanzó por la Baja de San Pedro y al llegar a un portalón con portería y patio al fondo,se metió en él y empezó la ascensión de una escalera ancha y erosionada que unía destartalados descansillos a los que daban talleres de arquitectos que empezaban, de artesanos a punto de jubilarse, simples almacenes de cueros o cartonajes que aprovechaban la generosidad espacial de aquellos pisos segmentados de antiguos caserones y palacios. Ante una puerta pintada con optimistas enramadas verdes y lilas, Carvalho se detuvo para llamar y esperar la apertura, a cargo de un viejecillo lento y silencioso, con un mandil lleno de polvo de mármol. Le abrió la puerta, de par en par y señaló con la cabeza hacia adentro.
Manuel Vázquez Montalbán, Los mares del sur
***
***
Laëtitia Sw nous propose sa traduction :
L’atelier d’Artimbau se trouvait dans la rue Baja de San Pedro. Carvalho éprouva un sentiment de nervosité bien connu en passant devant le commissariat de police de Vía Layetana. Il ne conservait de cette bâtisse que de mauvais souvenirs et, quelle que soit la toilette démocratique qu’on aurait beau lui prodiguer, elle représenterait toujours à ses yeux l’antre de la répression. Vía Layetana, qui ouvrait une voie indécise à un projet de Manhattan barcelonais qui ne verrait jamais le jour, faisait naître en lui des sentiments contradictoires. C’était une rue de l’entre-deux-guerres avec, à une extrémité, le port, et à une autre, la Barcelone ouvrière de Gracia ; artificiellement ouverte pour laisser circuler le nerf commercial de la métropole, elle était devenue avec le temps une rue où se croisaient syndicats et patrons, policiers et victimes, auxquels s’ajoutaient une Caisse d’Épargne et le monument entouré de jardins sur fond gothisant, érigé en l’honneur d’un des comtes les plus puissants de Catalogne. Carvalho poussa sur la Baja de San Pedro jusqu’à arriver devant une grande entrée avec une loge de concierge attenante et une cour au fond, il s’y engouffra et entreprit l’ascension d’un large escalier érodé qui desservait des paliers branlants donnant sur des études d’architectes débutants ou des ateliers d’artisans préretraités, simples entrepôts de cuirs ou de cartons qui bénéficiaient de la générosité spatiale de ces appartements nés de la division d’anciennes demeures et palais. Carvalho s’arrêta devant une porte sur laquelle étaient peintes d’optimistes guirlandes de feuillages verts et lilas, il sonna et attendit la venue d’un vieillard lent et silencieux, vêtu d’un tablier couvert de poussière de marbre. Celui-ci lui ouvrit grand la porte et, de la tête, lui fit signe d’entrer.
L’atelier d’Artimbau se trouvait dans la rue Baja de San Pedro. Carvalho éprouva un sentiment de nervosité bien connu en passant devant le commissariat de police de Vía Layetana. Il ne conservait de cette bâtisse que de mauvais souvenirs et, quelle que soit la toilette démocratique qu’on aurait beau lui prodiguer, elle représenterait toujours à ses yeux l’antre de la répression. Vía Layetana, qui ouvrait une voie indécise à un projet de Manhattan barcelonais qui ne verrait jamais le jour, faisait naître en lui des sentiments contradictoires. C’était une rue de l’entre-deux-guerres avec, à une extrémité, le port, et à une autre, la Barcelone ouvrière de Gracia ; artificiellement ouverte pour laisser circuler le nerf commercial de la métropole, elle était devenue avec le temps une rue où se croisaient syndicats et patrons, policiers et victimes, auxquels s’ajoutaient une Caisse d’Épargne et le monument entouré de jardins sur fond gothisant, érigé en l’honneur d’un des comtes les plus puissants de Catalogne. Carvalho poussa sur la Baja de San Pedro jusqu’à arriver devant une grande entrée avec une loge de concierge attenante et une cour au fond, il s’y engouffra et entreprit l’ascension d’un large escalier érodé qui desservait des paliers branlants donnant sur des études d’architectes débutants ou des ateliers d’artisans préretraités, simples entrepôts de cuirs ou de cartons qui bénéficiaient de la générosité spatiale de ces appartements nés de la division d’anciennes demeures et palais. Carvalho s’arrêta devant une porte sur laquelle étaient peintes d’optimistes guirlandes de feuillages verts et lilas, il sonna et attendit la venue d’un vieillard lent et silencieux, vêtu d’un tablier couvert de poussière de marbre. Celui-ci lui ouvrit grand la porte et, de la tête, lui fit signe d’entrer.
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Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
L’atelier d’Artimbau se trouvait rue Baja de San Pedro. Carvalho ressentit l'éternelle nervosité en passant devant le poste de Police de la Rue Layetana. Il ne gardait que des mauvais souvenirs de cette bâtisse et on aurait beau lui faire un ravalement démocratique, elle continuerait d’être l’obscur château de la répression. C’est un tout autre sentiment qu’éveillait en lui la Rue Layetana avec son allure de première et timide voie, tel un avant goût d’un Manhattan barcelonais qui n’arriverait jamais à voir le jour. Il s’agissait d’une rue d’entre-deux-guerres, le port à un bout et la Barcelone ouvrière de Gracia à l’autre, artificiellement ouverte afin que puisse circuler le cœur commercial de la métropole devenue avec le temps une rue peuplée de syndicats et de patrons, de policiers et leurs victimes en plus d’une Caisse d’Epargne et du monument avec jardins sur fond gothique à l’image d’un des comtes les plus intrépides de Catalogne. Carvalho se dirigea vers la Rue Baja de San Pedro et, arrivant à un porche, loge et cour au fond, il y pénétra et commença l’ascension d’un escalier large et érodé, reliant des paliers délabrés qui donnaient sur des ateliers d’architectes débutants, d’artisans proches de la retraite, de simples boutiques de cuirs ou de cartonnage qui profitaient de l’espace offert par ces appartements segmentés propres aux vieilles demeures et aux palais. Devant une porte peinte d’optimistes ramures vertes et lilas, Carvalho s’arrêta pour frapper et attendre qu’on le lui ouvre, ce qui fut fait par un petit vieux lent et silencieux au tablier recouvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte en grand et lui fit signe, de sa tête, d’entrer.
L’atelier d’Artimbau se trouvait rue Baja de San Pedro. Carvalho ressentit l'éternelle nervosité en passant devant le poste de Police de la Rue Layetana. Il ne gardait que des mauvais souvenirs de cette bâtisse et on aurait beau lui faire un ravalement démocratique, elle continuerait d’être l’obscur château de la répression. C’est un tout autre sentiment qu’éveillait en lui la Rue Layetana avec son allure de première et timide voie, tel un avant goût d’un Manhattan barcelonais qui n’arriverait jamais à voir le jour. Il s’agissait d’une rue d’entre-deux-guerres, le port à un bout et la Barcelone ouvrière de Gracia à l’autre, artificiellement ouverte afin que puisse circuler le cœur commercial de la métropole devenue avec le temps une rue peuplée de syndicats et de patrons, de policiers et leurs victimes en plus d’une Caisse d’Epargne et du monument avec jardins sur fond gothique à l’image d’un des comtes les plus intrépides de Catalogne. Carvalho se dirigea vers la Rue Baja de San Pedro et, arrivant à un porche, loge et cour au fond, il y pénétra et commença l’ascension d’un escalier large et érodé, reliant des paliers délabrés qui donnaient sur des ateliers d’architectes débutants, d’artisans proches de la retraite, de simples boutiques de cuirs ou de cartonnage qui profitaient de l’espace offert par ces appartements segmentés propres aux vieilles demeures et aux palais. Devant une porte peinte d’optimistes ramures vertes et lilas, Carvalho s’arrêta pour frapper et attendre qu’on le lui ouvre, ce qui fut fait par un petit vieux lent et silencieux au tablier recouvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte en grand et lui fit signe, de sa tête, d’entrer.
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Annabelle nous propose sa traduction :
Le bureau d'Artimbau était dans la Calle Baja de San Pedro. Carvalho ressentit la nervosité coutumière en passant devant le commissariat de police de Vía Layetana. De ce bâtiment-là, il ne conservait que de mauvais souvenirs et, malgré toute l'intégrité démocratique qu'on pourrait lui ajouter, ce serait toujours l'hostile château de la répression. Un sentiment contraire l'éveillait Vía Layetana de par son air de premier pas indécis pour ébaucher un Manhattan barcelonais, qui n'arriverait jamais à se réaliser. C'était une rue de l'entre-deux-guerres, avec le port à un bout et la Barcelone ouvrière de Gracia à l'autre, artificiellement ouverte pour faire circuler le nerf commercial de la métropole et transformée avec le temps en une rue de syndicats et patrons, de policiers et leurs victimes, et aussi quelque Caisse d'Épargne et le monument, entouré de jardins, sur un fond gothisant, à l'un des plus légitimes comtes de Catalogne. Carvalho avança par la Baja de San Pedro et en arrivant à un portail avec une loge et une cour au fond, il s'y introduisit et commença l'ascension d'un escalier étroit et érodé qui reliait des paliers délabrés sur lesquels donnaient des ateliers d'architectes qui débutaient, d'artisans presque à la retraite, de simples magasins de cuir ou de cartonnages qui profitaient de la générosité spatiale de ces étages fragmentés d'anciennes bâtisses et palais. Devant une porte peinte d'optimistes ramages verts et lilas, Carvalho s'arrêta pour frapper et attendre l'ouverture, par les soins d'un petit vieux lent et silencieux, avec un tablier couvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte en grand et, de sa tête, il lui indiqua l'intérieur.
Le bureau d'Artimbau était dans la Calle Baja de San Pedro. Carvalho ressentit la nervosité coutumière en passant devant le commissariat de police de Vía Layetana. De ce bâtiment-là, il ne conservait que de mauvais souvenirs et, malgré toute l'intégrité démocratique qu'on pourrait lui ajouter, ce serait toujours l'hostile château de la répression. Un sentiment contraire l'éveillait Vía Layetana de par son air de premier pas indécis pour ébaucher un Manhattan barcelonais, qui n'arriverait jamais à se réaliser. C'était une rue de l'entre-deux-guerres, avec le port à un bout et la Barcelone ouvrière de Gracia à l'autre, artificiellement ouverte pour faire circuler le nerf commercial de la métropole et transformée avec le temps en une rue de syndicats et patrons, de policiers et leurs victimes, et aussi quelque Caisse d'Épargne et le monument, entouré de jardins, sur un fond gothisant, à l'un des plus légitimes comtes de Catalogne. Carvalho avança par la Baja de San Pedro et en arrivant à un portail avec une loge et une cour au fond, il s'y introduisit et commença l'ascension d'un escalier étroit et érodé qui reliait des paliers délabrés sur lesquels donnaient des ateliers d'architectes qui débutaient, d'artisans presque à la retraite, de simples magasins de cuir ou de cartonnages qui profitaient de la générosité spatiale de ces étages fragmentés d'anciennes bâtisses et palais. Devant une porte peinte d'optimistes ramages verts et lilas, Carvalho s'arrêta pour frapper et attendre l'ouverture, par les soins d'un petit vieux lent et silencieux, avec un tablier couvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte en grand et, de sa tête, il lui indiqua l'intérieur.
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Bruno nous propose sa traduction :
L’atelier d’Artimbau se trouvait Calle Baja de San Pedro. Carvalho ressentit la nervosité habituelle en passant devant le commissariat central de Police de Vía Layetana. Il ne gardait que des mauvais souvenirs de cette grande bâtisse et quelque désintéressement démocratique qu’on lui portât, ce serait toujours le sombre château de la répression. Un sentiment opposé le réveillait Vía Layetana, avec son aspect de premier pas indécis pour débuter un Manhattan barcelonais, qui n’arriverait jamais à se réaliser. C’était une rue de l’entre-deux-guerres, avec d’un bout le port et la Barcelone ouvrière de Gracia de l’autre, artificiellement ouverte pour faire circuler le nerf commercial de la métropole et, avec le temps, convertie en une rue de syndicats et de patrons, de policiers et de leurs victimes, plus une Caisse d’épargne et le monument, au milieu de jardins sur fond gothicisant, en hommage à un des comtes les plus influents de Catalogne. Carvalho avança dans Baja de San Pedro et arrivant à hauteur d’un portail avec une loge de concierge et une cour au fond, il s’y engagea et commença l’ascension d’un escalier large et usé par l’érosion, qui unissait des paliers disproportionnés sur lesquels donnaient des ateliers d’architectes débutants dans le métier, d’artisans au bord de la retraite et de simples magasins de cuirs et de cartonnages qui profitaient de la générosité de l’espace de ces étages segmentés des anciennes bâtisses et anciens palais. Devant une porte peinte avec d’optimistes guirlandes de feuillage vertes et lilas, Carvalho s’arrêta pour y frapper et attendre l'ouverture de cette dernière, que prenait en charge un petit vieux lent et silencieux, portant un tablier couvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte tout grand et fit signe d’entrer d’un mouvement de tête vers l’intérieur.
L’atelier d’Artimbau se trouvait Calle Baja de San Pedro. Carvalho ressentit la nervosité habituelle en passant devant le commissariat central de Police de Vía Layetana. Il ne gardait que des mauvais souvenirs de cette grande bâtisse et quelque désintéressement démocratique qu’on lui portât, ce serait toujours le sombre château de la répression. Un sentiment opposé le réveillait Vía Layetana, avec son aspect de premier pas indécis pour débuter un Manhattan barcelonais, qui n’arriverait jamais à se réaliser. C’était une rue de l’entre-deux-guerres, avec d’un bout le port et la Barcelone ouvrière de Gracia de l’autre, artificiellement ouverte pour faire circuler le nerf commercial de la métropole et, avec le temps, convertie en une rue de syndicats et de patrons, de policiers et de leurs victimes, plus une Caisse d’épargne et le monument, au milieu de jardins sur fond gothicisant, en hommage à un des comtes les plus influents de Catalogne. Carvalho avança dans Baja de San Pedro et arrivant à hauteur d’un portail avec une loge de concierge et une cour au fond, il s’y engagea et commença l’ascension d’un escalier large et usé par l’érosion, qui unissait des paliers disproportionnés sur lesquels donnaient des ateliers d’architectes débutants dans le métier, d’artisans au bord de la retraite et de simples magasins de cuirs et de cartonnages qui profitaient de la générosité de l’espace de ces étages segmentés des anciennes bâtisses et anciens palais. Devant une porte peinte avec d’optimistes guirlandes de feuillage vertes et lilas, Carvalho s’arrêta pour y frapper et attendre l'ouverture de cette dernière, que prenait en charge un petit vieux lent et silencieux, portant un tablier couvert de poussière de marbre. Il lui ouvrit la porte tout grand et fit signe d’entrer d’un mouvement de tête vers l’intérieur.
mardi 26 juillet 2011
lundi 25 juillet 2011
Version de CAPES, 2 (à rendre pour le 28 juillet)
De Arco aquella noche cenó solo. A De Arco no le gustaban las comidas solitarias, y casi siempre tenía alguien a su mesa. Últimamente su compañía se había ido reduciendo a unas cuantas mujeres, media docena de amigas frivolonas y charlatanas, supervivientes de otra época suya. Restos de naufragio, como las llamaba él. Buenas amigas, a las que la vida había ido dejando solitarias y a las que no les importaba perder una partida de cartas para acompañarle en pequeñas tandas. A De Arco no le gustaba jugar a las cartas, y esto, según él pensaba, era lo que en los últimos tiempos había empezado a convertirle en un desplazado entre sus conocidos.
A los "Restos del naufragio" las llamaba también "sus pretendientas" o "sus viudas", porque tenían este estado y hasta parecían haber nacido así... Sin embargo, De Arco sacaba a relucir a menudo en su conversación a los difuntos maridos y hasta hacía chistes un poco raros, recordándolos mal y atribuyendo a alguna de las viudas un recuerdo imperecedero del difunto esposo de alguna de las otras... Luego, cuando se quedaba solo junto a la chimenea, llegaba el momento en que el fuego, ya muy pasado, parecía animar las facciones de su mujer, María Elena, que desde el gran cuadro en que aparecía vestida de amazona le reprochaba aquellas pullas a las viudas:
— Estás perdiendo toda tu gracia, hijito... En cuanto elijas a una de ellas, las otras te abandonarán de todas todas... Y ya sería hora de que eligieses y sentases la cabeza.
Aquella noche, De Arco dio la noticia al retrato de su mujer.
— Ya he elegido... ¿Qué te parece?
—Encuentro que empiezas a chochear, pobrecillo. ¿Qué quieres que haga en esta casa esa criatura sin gracia...?
— Pues hija, cuidarme... Y, además de eso, aprender a vivir... He pensado en que es una criatura sin estrenar, algo así como si me casase con una niña, sin los peligros de casarme con una niña... Va a ser algo nuevo viajar con ella, enseñarle a vestirse, hacerla disfrutar de comodidades que no conoce, y, en fin, descubrir su intimidad, tan cerrada; oír la confesión del cariño que me ha tenido toda la vida, incluso en aquellos tiempos en que tú, al hacer una de las raras visitas a mi despacho, me dijiste que era la secretaria ideal para mí, por que, sin ser fea, era la encarnación viviente del "antiatractivo"...
A los "Restos del naufragio" las llamaba también "sus pretendientas" o "sus viudas", porque tenían este estado y hasta parecían haber nacido así... Sin embargo, De Arco sacaba a relucir a menudo en su conversación a los difuntos maridos y hasta hacía chistes un poco raros, recordándolos mal y atribuyendo a alguna de las viudas un recuerdo imperecedero del difunto esposo de alguna de las otras... Luego, cuando se quedaba solo junto a la chimenea, llegaba el momento en que el fuego, ya muy pasado, parecía animar las facciones de su mujer, María Elena, que desde el gran cuadro en que aparecía vestida de amazona le reprochaba aquellas pullas a las viudas:
— Estás perdiendo toda tu gracia, hijito... En cuanto elijas a una de ellas, las otras te abandonarán de todas todas... Y ya sería hora de que eligieses y sentases la cabeza.
Aquella noche, De Arco dio la noticia al retrato de su mujer.
— Ya he elegido... ¿Qué te parece?
—Encuentro que empiezas a chochear, pobrecillo. ¿Qué quieres que haga en esta casa esa criatura sin gracia...?
— Pues hija, cuidarme... Y, además de eso, aprender a vivir... He pensado en que es una criatura sin estrenar, algo así como si me casase con una niña, sin los peligros de casarme con una niña... Va a ser algo nuevo viajar con ella, enseñarle a vestirse, hacerla disfrutar de comodidades que no conoce, y, en fin, descubrir su intimidad, tan cerrada; oír la confesión del cariño que me ha tenido toda la vida, incluso en aquellos tiempos en que tú, al hacer una de las raras visitas a mi despacho, me dijiste que era la secretaria ideal para mí, por que, sin ser fea, era la encarnación viviente del "antiatractivo"...
Carmen Laforet, Un noviazgo
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Laëtitia Sw. nous propose sa traduction :
Ce soir-là, De Arco dîna seul. De Arco n’aimait pas les repas en solitaire, ainsi recevait-il presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était vue réduite à quelques femmes, une demi-douzaine d’amies fort frivoles et bavardes, survivantes d’une autre époque. Des restes de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, esseulées par la vie, qui ne voyaient pas d’inconvénient à perdre une petite partie de cartes pour l’accompagner. De Arco n’aimait pas jouer aux cartes, et, selon lui, c’est ce qui avait, ces derniers temps, commencé à le marginaliser parmi ses semblables.
Les "Restes du naufrage" étaient également nommés par lui "ses prétendantes" ou "ses veuves", parce que tel était leur état et qu’il semblait même en être ainsi depuis leur naissance... Néanmoins, De Arco exhumait souvent dans ses conversations leurs feus maris, allant jusqu’à faire des blagues un peu bizarres à leur sujet ; en effet, il se les rappelait mal et attribuait à l’une des veuves un souvenir impérissable concernant le défunt époux d’une autre... Puis, lorsqu’il se retrouvait seul devant la cheminée, le moment venait où les flammes mourantes semblaient animer les traits de sa femme, María Elena, qui, du grand tableau où elle apparaissait vêtue en amazone, lui reprochait ces boutades lancées aux veuves :
? Tu es en train de perdre tous tes attraits, mon chéri... Dès que tu choisiras l’une d’entre elles, les autres t’abandonneront tout à fait... Il serait grand temps de choisir et de te ranger.
Cette nuit-là, De Arco révéla la nouvelle au portrait de sa femme.
? J’ai déjà choisi... Qu’est-ce que tu en penses ?
? Je crois que tu commences à devenir gâteux, mon pauvre ami. Que veux-tu que cette oie blanche fasse dans cette demeure... ?
? Eh bien, ma chère, s’occuper de moi... Et aussi, apprendre à vivre... Je me suis dit qu’il s’agissait d’une demoiselle, c’est comme si, en quelque sorte, je me mariais avec une jeune fille, sans les dangers inhérents à une telle union... Quelle nouveauté que de voyager à ses côtés, de lui enseigner l’art de s’habiller, de la familiariser avec des commodités qu’elle ignore, et de découvrir son intimité, si secrète ; de l’entendre confesser les sentiments qu’elle a nourris pour moi durant toute sa vie, y compris à cette époque où tu m’avais confié, lors d’une de tes rares visites à mon bureau, qu’elle était la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle incarnait le remède vivant contre le charme...
Ce soir-là, De Arco dîna seul. De Arco n’aimait pas les repas en solitaire, ainsi recevait-il presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était vue réduite à quelques femmes, une demi-douzaine d’amies fort frivoles et bavardes, survivantes d’une autre époque. Des restes de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, esseulées par la vie, qui ne voyaient pas d’inconvénient à perdre une petite partie de cartes pour l’accompagner. De Arco n’aimait pas jouer aux cartes, et, selon lui, c’est ce qui avait, ces derniers temps, commencé à le marginaliser parmi ses semblables.
Les "Restes du naufrage" étaient également nommés par lui "ses prétendantes" ou "ses veuves", parce que tel était leur état et qu’il semblait même en être ainsi depuis leur naissance... Néanmoins, De Arco exhumait souvent dans ses conversations leurs feus maris, allant jusqu’à faire des blagues un peu bizarres à leur sujet ; en effet, il se les rappelait mal et attribuait à l’une des veuves un souvenir impérissable concernant le défunt époux d’une autre... Puis, lorsqu’il se retrouvait seul devant la cheminée, le moment venait où les flammes mourantes semblaient animer les traits de sa femme, María Elena, qui, du grand tableau où elle apparaissait vêtue en amazone, lui reprochait ces boutades lancées aux veuves :
? Tu es en train de perdre tous tes attraits, mon chéri... Dès que tu choisiras l’une d’entre elles, les autres t’abandonneront tout à fait... Il serait grand temps de choisir et de te ranger.
Cette nuit-là, De Arco révéla la nouvelle au portrait de sa femme.
? J’ai déjà choisi... Qu’est-ce que tu en penses ?
? Je crois que tu commences à devenir gâteux, mon pauvre ami. Que veux-tu que cette oie blanche fasse dans cette demeure... ?
? Eh bien, ma chère, s’occuper de moi... Et aussi, apprendre à vivre... Je me suis dit qu’il s’agissait d’une demoiselle, c’est comme si, en quelque sorte, je me mariais avec une jeune fille, sans les dangers inhérents à une telle union... Quelle nouveauté que de voyager à ses côtés, de lui enseigner l’art de s’habiller, de la familiariser avec des commodités qu’elle ignore, et de découvrir son intimité, si secrète ; de l’entendre confesser les sentiments qu’elle a nourris pour moi durant toute sa vie, y compris à cette époque où tu m’avais confié, lors d’une de tes rares visites à mon bureau, qu’elle était la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle incarnait le remède vivant contre le charme...
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Annabelle nous propose sa traduction :
De Arco dîna seul ce soir là. De Arco n'aimait pas les repas solitaires, et il avait presque toujours quelqu'un à sa table. Dernièrement, sa compagnie avait fini par se réduire à quelques femmes, une demi-douzaine d'amies très frivoles et bavardes, rescapées d'une autre de ses époques. Des restes de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, que la vie avait rendues solitaires et que cela ne dérangeait pas de perdre une partie de cartes pour l'accompagner dans de petits tournois. De Arco n'aimait pas jouer aux cartes, et ceci, comme il le pensait, était ce qui avait commencé ces derniers temps à le transformer en un inadapté au milieu de ses connaissances.
Il appelait aussi les « Restes du naufrage » « ses prétendantes » ou « ses veuves », car elles avaient cette situation et qu'elles avaient même l'air d'être nées ainsi... Cependant, De Arco exhibait souvent les défunts maris dans sa conversation et allait même jusqu'à faire des blagues un peu étranges, se souvenant mal d'eux et attribuant à l'une des veuves un souvenir impérissable de l'époux décédé de l'une des autres... Puis, quand il se retrouvait seul à côté de la cheminée, arrivait le moment où le feu, alors presque éteint, semblait donner vie aux traits de sa femme, María Elena, qui, du grand tableau où elle figurait vêtue d'amazone, lui reprochait ces grossièretés envers les veuves :
– Tu es en train de perdre tout ton charme, mon petit... Dès que tu choisiras l'une d'elles, les autres t'abandonneront toutes à la fois... Et il serait enfin l'heure que tu choisisses et que tu te ranges.
– Cette nuit là, De Arco annonça la nouvelle au portrait de sa femme.
– J'ai fait mon choix... Qu'est-ce que tu en penses ?
– Je trouve que tu commences à devenir gâteux, mon pauvre. Que veux-tu que cette créature sans grâce fasse dans cette maison... ?
– Eh bien, ma fille, s'occuper de moi... Et en plus de cela, apprendre à vivre... J'ai réfléchi au fait que c'est une créature neuve, un peu comme si j'épousais une petite fille, sans les dangers de me marier avec une enfant... Ce sera quelque chose de nouveau de voyager avec elle, de lui apprendre à s'habiller, de lui faire profiter d'un confort qu'elle ne connaît pas et, enfin, de découvrir son intimité, si renfermée, d'écouter l'aveu de la tendresse qu'elle a eue pour moi toute sa vie, même à cette époque où, toi, en faisant une de tes rares visites à mon bureau, tu m'as dit qu'elle était la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle était l'incarnation vivante de l' « antiattirant »...
De Arco dîna seul ce soir là. De Arco n'aimait pas les repas solitaires, et il avait presque toujours quelqu'un à sa table. Dernièrement, sa compagnie avait fini par se réduire à quelques femmes, une demi-douzaine d'amies très frivoles et bavardes, rescapées d'une autre de ses époques. Des restes de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, que la vie avait rendues solitaires et que cela ne dérangeait pas de perdre une partie de cartes pour l'accompagner dans de petits tournois. De Arco n'aimait pas jouer aux cartes, et ceci, comme il le pensait, était ce qui avait commencé ces derniers temps à le transformer en un inadapté au milieu de ses connaissances.
Il appelait aussi les « Restes du naufrage » « ses prétendantes » ou « ses veuves », car elles avaient cette situation et qu'elles avaient même l'air d'être nées ainsi... Cependant, De Arco exhibait souvent les défunts maris dans sa conversation et allait même jusqu'à faire des blagues un peu étranges, se souvenant mal d'eux et attribuant à l'une des veuves un souvenir impérissable de l'époux décédé de l'une des autres... Puis, quand il se retrouvait seul à côté de la cheminée, arrivait le moment où le feu, alors presque éteint, semblait donner vie aux traits de sa femme, María Elena, qui, du grand tableau où elle figurait vêtue d'amazone, lui reprochait ces grossièretés envers les veuves :
– Tu es en train de perdre tout ton charme, mon petit... Dès que tu choisiras l'une d'elles, les autres t'abandonneront toutes à la fois... Et il serait enfin l'heure que tu choisisses et que tu te ranges.
– Cette nuit là, De Arco annonça la nouvelle au portrait de sa femme.
– J'ai fait mon choix... Qu'est-ce que tu en penses ?
– Je trouve que tu commences à devenir gâteux, mon pauvre. Que veux-tu que cette créature sans grâce fasse dans cette maison... ?
– Eh bien, ma fille, s'occuper de moi... Et en plus de cela, apprendre à vivre... J'ai réfléchi au fait que c'est une créature neuve, un peu comme si j'épousais une petite fille, sans les dangers de me marier avec une enfant... Ce sera quelque chose de nouveau de voyager avec elle, de lui apprendre à s'habiller, de lui faire profiter d'un confort qu'elle ne connaît pas et, enfin, de découvrir son intimité, si renfermée, d'écouter l'aveu de la tendresse qu'elle a eue pour moi toute sa vie, même à cette époque où, toi, en faisant une de tes rares visites à mon bureau, tu m'as dit qu'elle était la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle était l'incarnation vivante de l' « antiattirant »...
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Bruno nous propose sa traduction :
De Arco dina seul ce soir-là. De Arco n’aimait pas les repas en solitaire, et il conviait presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était peu à peu réduite à quelques femmes, une demi-douzaine d’amies très frivoles et bavardes, survivantes d’une autre époque de sa vie. Des épaves de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, que la vie avait progressivement rendues solitaires et auxquelles cela importait peu de perdre une partie de cartes pour l’accompagner dans de petites séries d’autres. De Arco n’aimait pas jouer aux cartes, et cela, selon sa pensée, c’était ce qui ,ces derniers temps, avait commencé à le changer en un étranger parmi ses connaissances.
Aux « épaves du naufrage », il les nommait aussi « ses prétendantes » ou « ses veuves », car elles avaient aussi cet état et même semblaient être ainsi nées… Cependant, De Arco faisait ressortir parfois dans sa conversation leurs défunts maris et il faisait même des blagues un peu douteuses, en se les rappelant mal, et en attribuant à une des veuves un souvenir impérissable du défunt époux d’une des autres… Ensuite, lorsqu’il se retrouvait seul près de la cheminée, le moment arrivait où le feu, déjà presque éteint, semblait animer les traits du visage de sa femme, María Elena, qui, depuis le grand tableau où elle apparaissait vêtue en amazone, lui reprochait ces quolibets qu’il donnait aux veuves :
- Tu es en train de perdre tout ton charme , mon vieux… Quand tu auras choisi l’une d’entre elles, les autres t’abandonneront toutes sans exception… Et il serait enfin temps que tu choisisses et que tu deviennes raisonnable.
Cette nuit-là, De Arco apprit la nouvelle au portrait de sa femme.
- ça y est, j’ai choisi… Qu’en penses-tu ?
- Je trouve que tu commences à radoter, mon pauvre. Que veux-tu que fasse cette enfant sans grâce dans cette maison… ?
- Et bien ma chère, s’occuper de moi… Et en plus de cela, apprendre à vivre… J’ai pensé au fait que c’est une jeune fille sans expérience, c’est un peu comme si je me mariais avec une enfant, sans subir les dangers du fait de me marier avec une enfant… Cela va être quelque chose de nouveau de voyager avec elle , de lui apprendre à s’habiller, de lui faire profiter des commodités qu’elle ne connait pas, et, enfin, de découvrir son intimité, si fermée ; d’entendre la confession de la tendresse qu’elle a éprouvé pour moi durant toute sa vie, même du temps où, en me rendant une de tes rares visites à mon bureau, tu m’avais dit que c’était la secrétaire idéale pour moi, parce que, sans être laide, elle était l’incarnation de l’ « anti-charme »…
De Arco dina seul ce soir-là. De Arco n’aimait pas les repas en solitaire, et il conviait presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était peu à peu réduite à quelques femmes, une demi-douzaine d’amies très frivoles et bavardes, survivantes d’une autre époque de sa vie. Des épaves de naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies, que la vie avait progressivement rendues solitaires et auxquelles cela importait peu de perdre une partie de cartes pour l’accompagner dans de petites séries d’autres. De Arco n’aimait pas jouer aux cartes, et cela, selon sa pensée, c’était ce qui ,ces derniers temps, avait commencé à le changer en un étranger parmi ses connaissances.
Aux « épaves du naufrage », il les nommait aussi « ses prétendantes » ou « ses veuves », car elles avaient aussi cet état et même semblaient être ainsi nées… Cependant, De Arco faisait ressortir parfois dans sa conversation leurs défunts maris et il faisait même des blagues un peu douteuses, en se les rappelant mal, et en attribuant à une des veuves un souvenir impérissable du défunt époux d’une des autres… Ensuite, lorsqu’il se retrouvait seul près de la cheminée, le moment arrivait où le feu, déjà presque éteint, semblait animer les traits du visage de sa femme, María Elena, qui, depuis le grand tableau où elle apparaissait vêtue en amazone, lui reprochait ces quolibets qu’il donnait aux veuves :
- Tu es en train de perdre tout ton charme , mon vieux… Quand tu auras choisi l’une d’entre elles, les autres t’abandonneront toutes sans exception… Et il serait enfin temps que tu choisisses et que tu deviennes raisonnable.
Cette nuit-là, De Arco apprit la nouvelle au portrait de sa femme.
- ça y est, j’ai choisi… Qu’en penses-tu ?
- Je trouve que tu commences à radoter, mon pauvre. Que veux-tu que fasse cette enfant sans grâce dans cette maison… ?
- Et bien ma chère, s’occuper de moi… Et en plus de cela, apprendre à vivre… J’ai pensé au fait que c’est une jeune fille sans expérience, c’est un peu comme si je me mariais avec une enfant, sans subir les dangers du fait de me marier avec une enfant… Cela va être quelque chose de nouveau de voyager avec elle , de lui apprendre à s’habiller, de lui faire profiter des commodités qu’elle ne connait pas, et, enfin, de découvrir son intimité, si fermée ; d’entendre la confession de la tendresse qu’elle a éprouvé pour moi durant toute sa vie, même du temps où, en me rendant une de tes rares visites à mon bureau, tu m’avais dit que c’était la secrétaire idéale pour moi, parce que, sans être laide, elle était l’incarnation de l’ « anti-charme »…
***
Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
Ce soir là, monsieur d’Arco dîna seul. Monsieur d’Arco n’aimait guère les repas en solitaire et il avait presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était réduite /se résumait à quelques femmes : une demi douzaine d’amies cancanières et baratineuses, survivantes d’une autre époque de sa vie. Des restes du naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies que la vie avait petit à petit vouées à la solitude et à qui perdre une partie de cartes pour l’accompagner dans une série de petites danses importait peu/ne faisait rien. Monsieur d’Arco n’aimait pas jouer aux cartes et cela -c’est ce que lui pensait- était ce qui, dans les derniers temps, avait commencé à le faire devenir un étranger parmi ses connaissances.
Il appelait les « Restes du naufrage » également « ses prétendantes » ou « ses veuves » parce qu’elles avaient ce statut et semblaient même être nées comme tel… Cependant, Monsieur D’Arco remettait souvent sur le tapis, au cours de sa conversation, les défunts maris ; s’en rappelant très mal et prêtant/attribuant à l’une des veuves un souvenir impérissable du défunt époux à l’une des autres, il faisait même des blagues un peu étranges/cyniques… Ensuite, quand il restait seul près de l’âtre, venait le moment où, le feu, déjà bien éteint, semblait animer les traits de sa femme, Marie Hélène, qui, depuis le grand tableau où elle apparaissait vêtue d’une amazone, lui reprochait ces piques lancées aux veuves :
-Tu es en train de perdre tout ton charme, pauvre petit… Dès que tu choisiras l’une d’entre elles ; les autres, à n’en pas douter, t’abandonneront… Et il serait temps que tu choisisses et que tu te mettes du plomb dans la tête.
Ce soir, Monsieur d’Arco informa le portrait de sa femme.
-J’ai déjà choisi… Qu’en penses-tu ?
-Je pense que tu commences à devenir gâteux pauvre petit… Que veux-tu que fasse dans cette maison un être dépourvu de grâce… ?
-Eh bien petite, prendre soin de moi. Et, qui plus est, apprendre à vivre… J’ai pensé à un être non accompli, c’est un peu comme si je me mariais avec une jeune fille sans risquer de me marier avec… Tout nouveau sera le fait de voyager avec elle, lui apprendre à s’habiller, la faire profiter de commodités qu’elle ignore et, enfin, découvrir son intimité, si fermée ; d’entendre l’aveu de la tendresse qu’elle a éprouvée envers moi durant toute sa vie, y compris du temps où toi, me rendant une des rares visites à mon bureau, tu me disais qu’il s’agissait de la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle était la preuve vivante de l’ « anti-charme »/du « tue-l’amour ».
Ce soir là, monsieur d’Arco dîna seul. Monsieur d’Arco n’aimait guère les repas en solitaire et il avait presque toujours quelqu’un à sa table. Dernièrement, sa compagnie s’était réduite /se résumait à quelques femmes : une demi douzaine d’amies cancanières et baratineuses, survivantes d’une autre époque de sa vie. Des restes du naufrage, comme il les appelait. De bonnes amies que la vie avait petit à petit vouées à la solitude et à qui perdre une partie de cartes pour l’accompagner dans une série de petites danses importait peu/ne faisait rien. Monsieur d’Arco n’aimait pas jouer aux cartes et cela -c’est ce que lui pensait- était ce qui, dans les derniers temps, avait commencé à le faire devenir un étranger parmi ses connaissances.
Il appelait les « Restes du naufrage » également « ses prétendantes » ou « ses veuves » parce qu’elles avaient ce statut et semblaient même être nées comme tel… Cependant, Monsieur D’Arco remettait souvent sur le tapis, au cours de sa conversation, les défunts maris ; s’en rappelant très mal et prêtant/attribuant à l’une des veuves un souvenir impérissable du défunt époux à l’une des autres, il faisait même des blagues un peu étranges/cyniques… Ensuite, quand il restait seul près de l’âtre, venait le moment où, le feu, déjà bien éteint, semblait animer les traits de sa femme, Marie Hélène, qui, depuis le grand tableau où elle apparaissait vêtue d’une amazone, lui reprochait ces piques lancées aux veuves :
-Tu es en train de perdre tout ton charme, pauvre petit… Dès que tu choisiras l’une d’entre elles ; les autres, à n’en pas douter, t’abandonneront… Et il serait temps que tu choisisses et que tu te mettes du plomb dans la tête.
Ce soir, Monsieur d’Arco informa le portrait de sa femme.
-J’ai déjà choisi… Qu’en penses-tu ?
-Je pense que tu commences à devenir gâteux pauvre petit… Que veux-tu que fasse dans cette maison un être dépourvu de grâce… ?
-Eh bien petite, prendre soin de moi. Et, qui plus est, apprendre à vivre… J’ai pensé à un être non accompli, c’est un peu comme si je me mariais avec une jeune fille sans risquer de me marier avec… Tout nouveau sera le fait de voyager avec elle, lui apprendre à s’habiller, la faire profiter de commodités qu’elle ignore et, enfin, découvrir son intimité, si fermée ; d’entendre l’aveu de la tendresse qu’elle a éprouvée envers moi durant toute sa vie, y compris du temps où toi, me rendant une des rares visites à mon bureau, tu me disais qu’il s’agissait de la secrétaire idéale pour moi, car, sans être laide, elle était la preuve vivante de l’ « anti-charme »/du « tue-l’amour ».
dimanche 24 juillet 2011
samedi 23 juillet 2011
Un peu de lecture ?, 4
Encontrados en la traducción
En este texto, el autor de la novela “Las horas” sostiene que la traducción es una serie larga, compleja y profunda de transformaciones que comprenden tanto al escritor como al lector
Por Michael Cunningham
À lire
En este texto, el autor de la novela “Las horas” sostiene que la traducción es una serie larga, compleja y profunda de transformaciones que comprenden tanto al escritor como al lector
Por Michael Cunningham
À lire
vendredi 22 juillet 2011
Version à rendre pour le 25 juillet
À la demande de Jean-Nicolas, étudiant bordelais préparant le CAPES 2011-2012, je mettrai des versions plus régulièrement afin que ceux qui le souhaitent puissent s'entraîner tout l'été. Il voulait un petit texte tous les jours et je lui propose pour l'heure tous les deux ou trois jours ; il sera toujours temps de passer à tous les jours si je m'aperçois que vous êtes nombreux à les rendre… sinon, ça ne sert à rien que des versions demeurent orphelines de traducteurs.
Travaillez bien !
Travaillez bien !
Voici donc le Texte 1 :
SOY LA MUJER ANÓMALA
Él a veces se acerca a mí, sobre todo cuando estoy humillada fregando el piso, y me explica a medias algunas cosas. Él y ella andan rondando esta casa desde el Auto de Fe de 1649. Entran y salen. No depende de ellos. A veces hay fuerzas que no los dejan entrar. Otras veces, hay debilidades fácilmente vencibles. Mi madre parecía una vieja tiránica, grosera, frágil. No. Esto me lo dice él. Era muy fuerte. Su fe era auténtica. Era capaz de matar por su fe. Una cosa era la apariencia de su vida cristiana superficial y hasta grotesca, y otra la realidad profunda de su relación con Dios.
-Eras su hija. ¿Nunca te diste cuenta de algo tan claro?
Negué con la cabeza perpetuamente baja.
-Tu madre se disfrazaba detrás de su beatería y su intolerancia. Pero nosotros -Guadalupe y yo- no podíamos vencerla. Bajo la superficie tenía la voluntad de la fe. Era invencible por eso. Era sagaz. Se hacía acompañar de una bestia asociada al Demonio. Su gata Estrellita era un súcubo infernal que la protegía de nosotros.
-¿Mamá los conocía a ustedes?
-No. Nos sospechaba. Se pertrechaba con nuestras propias armas. Nos obligaba a escondernos, a espiarla, a fingir. La farsa de la Guadalupe la venció. Entendió que nosotros entendíamos y sólo esperábamos. Su fe era sobrenatural, mágica. Se defendía con las armas del Diablo.
-¿Y ustedes, tú y la gata...?
Me puso el pie sobre la mano. Aguanté el dolor. -La Lupe. ¿Son judíos, por eso los quemaron? -No. Nos quemaron para quitarnos nuestras riquezas.
-Por judíos. Por codicia. Sin razón.
-No. Tenían razón. Perseguidos, sólo teníamos un aliado. El Demonio.
-Eras su hija. ¿Nunca te diste cuenta de algo tan claro?
Negué con la cabeza perpetuamente baja.
-Tu madre se disfrazaba detrás de su beatería y su intolerancia. Pero nosotros -Guadalupe y yo- no podíamos vencerla. Bajo la superficie tenía la voluntad de la fe. Era invencible por eso. Era sagaz. Se hacía acompañar de una bestia asociada al Demonio. Su gata Estrellita era un súcubo infernal que la protegía de nosotros.
-¿Mamá los conocía a ustedes?
-No. Nos sospechaba. Se pertrechaba con nuestras propias armas. Nos obligaba a escondernos, a espiarla, a fingir. La farsa de la Guadalupe la venció. Entendió que nosotros entendíamos y sólo esperábamos. Su fe era sobrenatural, mágica. Se defendía con las armas del Diablo.
-¿Y ustedes, tú y la gata...?
Me puso el pie sobre la mano. Aguanté el dolor. -La Lupe. ¿Son judíos, por eso los quemaron? -No. Nos quemaron para quitarnos nuestras riquezas.
-Por judíos. Por codicia. Sin razón.
-No. Tenían razón. Perseguidos, sólo teníamos un aliado. El Demonio.
Carlos Fuentes, Inquieta compañía
***
Annabelle nous propose sa traduction :
Je suis la femme anormale
Parfois il s'approche de moi, surtout quand je suis courbée, en train de laver le sol, et il m'explique des choses à demi-mot. Lui et elle rôdent dans cette maison depuis l'Autodafé de 1649. Il entrent et sortent. Cela ne dépend pas d'eux. Il y a parfois des forces qui ne les laissent pas entrer. D'autres fois, il y a des faiblesses facilement surmontables. Ma mère avait l'air d'une vieille tyrannique, grossière, fragile. Non. C'est lui qui me le dit. Elle était très forte. Sa foi était véritable. Elle était capable de tuer pour sa foi. Une chose était l'apparence de sa vie chrétienne superficielle, voire grotesque, la réalité profonde de sa relation avec Dieu en était une autre.
– Tu étais sa fille. Tu ne t'es jamais rendu compte de quelque chose d'aussi clair ?
Je niai de ma tête constamment baissée.
– Ta mère se cachait derrière sa bêtise et son intolérance. Mais nous – Guadalupe et moi – nous ne pouvions pas la vaincre. Sous la surface, elle avait la volonté de la foi. Elle était invincible à cause de cela. Elle était avisée. Elle se faisait accompagner par une bête associée au Démon. Sa chatte Estrellita était un succube infernal qui la protégeait de nous.
– Maman vous connaissait ?
– Non. Elle soupçonnait notre existence. Elle se munissait de nos propres armes. Elle nous obligeait à nous cacher, à l'épier, à feindre. La farce de Guadalupe triompha d'elle. Elle comprit que nous comprenions et que nous attendions seulement. Sa foi était surnaturelle, magique. Elle se défendait avec les armes du Diable.
– Et vous, toi et la chatte... ?
Il mit son pied sur ma main. J'étouffai la douleur. – Lupe. Vous êtes juifs, c'est pour ça qu'on vous a brûlés ? – Non, ils nous ont brûlés pour nous prendre nos richesses.
– Pour avoir été juifs. Par jalousie. Sans raison.
– Non. Ils avaient raison. Persécutés, nous avions un seul allié. Le Démon.
Je suis la femme anormale
Parfois il s'approche de moi, surtout quand je suis courbée, en train de laver le sol, et il m'explique des choses à demi-mot. Lui et elle rôdent dans cette maison depuis l'Autodafé de 1649. Il entrent et sortent. Cela ne dépend pas d'eux. Il y a parfois des forces qui ne les laissent pas entrer. D'autres fois, il y a des faiblesses facilement surmontables. Ma mère avait l'air d'une vieille tyrannique, grossière, fragile. Non. C'est lui qui me le dit. Elle était très forte. Sa foi était véritable. Elle était capable de tuer pour sa foi. Une chose était l'apparence de sa vie chrétienne superficielle, voire grotesque, la réalité profonde de sa relation avec Dieu en était une autre.
– Tu étais sa fille. Tu ne t'es jamais rendu compte de quelque chose d'aussi clair ?
Je niai de ma tête constamment baissée.
– Ta mère se cachait derrière sa bêtise et son intolérance. Mais nous – Guadalupe et moi – nous ne pouvions pas la vaincre. Sous la surface, elle avait la volonté de la foi. Elle était invincible à cause de cela. Elle était avisée. Elle se faisait accompagner par une bête associée au Démon. Sa chatte Estrellita était un succube infernal qui la protégeait de nous.
– Maman vous connaissait ?
– Non. Elle soupçonnait notre existence. Elle se munissait de nos propres armes. Elle nous obligeait à nous cacher, à l'épier, à feindre. La farce de Guadalupe triompha d'elle. Elle comprit que nous comprenions et que nous attendions seulement. Sa foi était surnaturelle, magique. Elle se défendait avec les armes du Diable.
– Et vous, toi et la chatte... ?
Il mit son pied sur ma main. J'étouffai la douleur. – Lupe. Vous êtes juifs, c'est pour ça qu'on vous a brûlés ? – Non, ils nous ont brûlés pour nous prendre nos richesses.
– Pour avoir été juifs. Par jalousie. Sans raison.
– Non. Ils avaient raison. Persécutés, nous avions un seul allié. Le Démon.
***
Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
Je suis la femme anormale
Il s’approche parfois de moi, surtout quand je suis à genoux/quatre pattes en train de laver le sol, et il m’explique à moitié certaines choses. Elle et lui ne cessent de faire la ronde autour de cette maison depuis l’Acte de Foi de 1649. Ils entrent et sortent. Cela ne dépend pas d’eux. Souvent de fois, il y a des forces qui ne les laissent pas pénétrer. D’autres fois, des faiblesses qui sont facilement surmontables. Ma mère semblait être une vieille femme tyrannique, grossière, fragile. Non. C’est ce que lui m’en dit. Elle était très forte. Sa foi était authentique. Elle était capable de tuer pour sa foi. Une chose était l’apparence de sa vie de chrétienne superficielle et même/pour ne pas dire grotesque et une autre, la réalité profonde de sa relation avec Dieu.
-Tu étais sa fille. Tu ne t’es jamais rendue compte d’une chose si évidente?
Je niai avec ma tête sans cesse baissée.
-Ta mère se déguisait derrière sa bigoterie et son intolérance. Mais nous – Guadalupe et moi- ne pouvions la vaincre. Sous ses airs, elle s’obstinait dans sa foi. En cela, elle était invincible. Elle était sagace. Elle se faisait accompagner par une bête associée au Démon. Sa chatte, Petite Etoile, était un succube infernal qui la protégeait de nous.
-Maman vous connaissait ?
-Non. Elle nous soupçonnait. Elle se munissait de nos propres armes. Elle nous obligeait à nous cacher, à l’épier, à feindre. La farce de Guadalupe la gagna. Elle réalisa que nous comprenions et que nous ne faisions qu’attendre. Sa foi était surnaturelle, magique. Elle se défendait avec les armes du Diable.
-Et vous, toi et la chatte… ?
-Elle mit son pied sur ma main. Je supportai la douleur. –La Lupe.
Vous êtes juifs, c’est pour cela que l’on vous a mis au bûcher –Non. On nous a mis au bûcher pour nous déposséder de nos richesses.
-Pour être juifs. Pour avarice. Sans raison.
-Si. Vous aviez raison. Poursuivis, nous ne possédions qu’un seul allié. Le Démon.
Je suis la femme anormale
Il s’approche parfois de moi, surtout quand je suis à genoux/quatre pattes en train de laver le sol, et il m’explique à moitié certaines choses. Elle et lui ne cessent de faire la ronde autour de cette maison depuis l’Acte de Foi de 1649. Ils entrent et sortent. Cela ne dépend pas d’eux. Souvent de fois, il y a des forces qui ne les laissent pas pénétrer. D’autres fois, des faiblesses qui sont facilement surmontables. Ma mère semblait être une vieille femme tyrannique, grossière, fragile. Non. C’est ce que lui m’en dit. Elle était très forte. Sa foi était authentique. Elle était capable de tuer pour sa foi. Une chose était l’apparence de sa vie de chrétienne superficielle et même/pour ne pas dire grotesque et une autre, la réalité profonde de sa relation avec Dieu.
-Tu étais sa fille. Tu ne t’es jamais rendue compte d’une chose si évidente?
Je niai avec ma tête sans cesse baissée.
-Ta mère se déguisait derrière sa bigoterie et son intolérance. Mais nous – Guadalupe et moi- ne pouvions la vaincre. Sous ses airs, elle s’obstinait dans sa foi. En cela, elle était invincible. Elle était sagace. Elle se faisait accompagner par une bête associée au Démon. Sa chatte, Petite Etoile, était un succube infernal qui la protégeait de nous.
-Maman vous connaissait ?
-Non. Elle nous soupçonnait. Elle se munissait de nos propres armes. Elle nous obligeait à nous cacher, à l’épier, à feindre. La farce de Guadalupe la gagna. Elle réalisa que nous comprenions et que nous ne faisions qu’attendre. Sa foi était surnaturelle, magique. Elle se défendait avec les armes du Diable.
-Et vous, toi et la chatte… ?
-Elle mit son pied sur ma main. Je supportai la douleur. –La Lupe.
Vous êtes juifs, c’est pour cela que l’on vous a mis au bûcher –Non. On nous a mis au bûcher pour nous déposséder de nos richesses.
-Pour être juifs. Pour avarice. Sans raison.
-Si. Vous aviez raison. Poursuivis, nous ne possédions qu’un seul allié. Le Démon.
Version à rendre pour le 20 juillet
Cuando Alana y Osiris me miran no puedo quejarme del menor disimulo, de la menor duplicidad. Me miran de frente, Alana su luz azul y Osiris su rayo verde. También entre ellos se miran así, Alana acariciando el negro lomo de Osiris que alza el hocico del plato de leche y maúlla satisfecho, mujer y gato conociéndose desde planos que se me escapan, que mis caricias no alcanzan a rebasar. Hace tiempo que he renunciado a todo dominio sobre Osiris, somos buenos amigos desde una distancia infranqueable; pero Alana es mi mujer y la distancia entre nosotros es otra, algo que ella no parece sentir pero que se interpone en mi felicidad cuando Alana me mira, cuando me mira de frente igual que Osiris y me sonríe o me habla sin la menor reserva, dándose en cada gesto y cada cosa como se da en el amor, allí donde todo su cuerpo es como sus ojos, una entrega absoluta, una reciprocidad ininterrumpida.
Es extraño; aunque he renunciado a entrar de lleno en el mundo de Osiris, mi amor por Alana no acepta esa llaneza de cosa concluida, de pareja para siempre, de vida sin secretos. Detrás de esos ojos azules hay más, en el fondo de las palabras y los gemidos y los silencios alienta otro reino, respira otra Alana. Nunca se lo he dicho, la quiero demasiado para trizar esta superficie de felicidad por la que ya se han deslizado tantos días, tantos años. A mi manera me obstino en comprender, en descubrir; la observo pero sin espiarla; la sigo pero sin desconfiar; amo una maravillosa estatua mutilada, un texto no terminado, un fragmento de cielo inscrito en la ventana de la vida.
Es extraño; aunque he renunciado a entrar de lleno en el mundo de Osiris, mi amor por Alana no acepta esa llaneza de cosa concluida, de pareja para siempre, de vida sin secretos. Detrás de esos ojos azules hay más, en el fondo de las palabras y los gemidos y los silencios alienta otro reino, respira otra Alana. Nunca se lo he dicho, la quiero demasiado para trizar esta superficie de felicidad por la que ya se han deslizado tantos días, tantos años. A mi manera me obstino en comprender, en descubrir; la observo pero sin espiarla; la sigo pero sin desconfiar; amo una maravillosa estatua mutilada, un texto no terminado, un fragmento de cielo inscrito en la ventana de la vida.
Hubo un tiempo en que la música me pareció el camino que me llevaría de verdad a Alana; mirándola escuchar nuestros discos de Bártok, de Duke Ellington, de Gal Costa, una transparencia paulatina me ahondaba en ella, la música la desnudaba de una manera diferente, la volvía cada vez más Alana porque Alana no podía ser solamente esa mujer que siempre me había mirado de lleno sin ocultarme nada. Contra Alana, más allá de Alana, yo la buscaba para amarla mejor; y si al principio la música me dejó entrever otras Alanas, llegó el día en que frente a un grabado de Rembrandt la vi cambiar todavía más, como si un juego de nubes en el cielo alterara bruscamente las luces y las sombras de un paisaje. Sentí que la pintura la llevaba más allá de sí misma para ese único espectador que podía medir la instantánea metamorfosis nunca repetida, la entrevisión de Alana en Alana. Intercesores involuntarios, Keith Jarrett, Beethoven y Aníbal Troilo me habían ayudado a acercarme, pero frente a un cuadro o un grabado Alana se despojaba todavía más de eso que creía ser, por un momento entraba en un mundo imaginario para, sin saberlo, salir de sí misma, yendo de una pintura a otra, comentándolas o callando, juego de cartas que cada nueva contemplación barajaba para aquel que sigiloso y atento, un poco atrás o llevándola del brazo, veía sucederse las reinas y los ases, los piques y los tréboles, Alana.
Julio Cortázar, Queremos tanto a Glenda
***
Vanessa nous propose sa traduction :
Quand Alana et Osiris me regardent, je ne peux pas me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana de sa lumière bleue, Osiris, de son rayon vert. Il en va de même entre eux, ils se regardent ainsi, Alana caressant l'échine noire d'Osiris, qui lève le museau de son bol de lait et miaule, satisfait ; une femme et un chat qui se connaissent sur des plans qui m'échappent, et que mes caresses à moi ne parviennent pas à atteindre. Cela fait bien longtemps que j'ai renoncé à toute forme de domination sur Osiris ; nous sommes bons amis, tout en gardant une distance infranchissable.
En revanche, Alana est ma femme, et cette distance entre nous est différente ; c'est quelque chose qu'elle paraît ne pas ressentir, mais qui s'interpose dans mon bonheur au moment où Alana me regarde, où elle me regarde en face, exactement comme Osiris, et qu'elle me sourit ou qu'elle me parle sans la moindre réserve, s'abandonnant dans chaque geste, dans chaque chose, comme elle s'abandonne en amour, là où tout son corps est, comme ses yeux, dévouement absolu, réciprocité ininterrompue. C'est étrange : bien que j'aie renoncé à pénétrer totalement dans le monde d'Osiris, mon amour pour Alana ne souffre pas cette simplicité inhérente à toute chose conclue, à un couple pour toujours, à une vie sans secrets. Non, derrière ces yeux, il y a plus, tout au fond de ces paroles, de ces gémissements, de ces silences, vit un autre royaume, respire une autre Alana. Je ne lui en ai jamais parlé, je l'aime trop pour mettre en pièces ce bonheur de surface sur lequel ont glissé déjà tant de jours, tant d'années. À ma façon, je m'obstine à comprendre, à découvrir ; je l'observe, mais ne l'épie pas ; je la suis, mais je lui fais confiance ; j'aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit à travers la fenêtre de la vie.
Il y eut un temps où la musique me sembla être le véritable chemin qui me mènerait à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bártok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence m'en apprenait davantage sur elle, la musique la dénudait d'une manière différente, la rendait toujours plus Alana – car Alana ne pouvait pas n'être que cette femme qui m'avait toujours regardé sincèrement, sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d'Alana, je fouillais, pour mieux l'aimer ; et si au début, la musique me laissa entrevoir d'autres Alana, vint le jour où face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer plus encore, comme un jeu de nuages dans le ciel altèrerait les lumières et les ombres d'un paysage. Je sentis que la peinture la transportait hors d'elle-même, pour le seul spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée jamais répétée, l'esquisse d'Alana dans Alana. Intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Aníbal Troilo m'avaient aidé à m'en approcher, mais face à un tableau ou à une gravure Alana se dépouillait toujours plus de ce qu'elle croyait être ; pendant un instant elle accédait à un monde imaginaire qui lui permettait, sans qu'elle le sache, de sortir d'elle-même, de naviguer d'une peinture à l'autre, en les commentant ou en se taisant. Sorte de jeux de cartes que chaque nouvelle contemplation mêlait, pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant à son bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Quand Alana et Osiris me regardent, je ne peux pas me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana de sa lumière bleue, Osiris, de son rayon vert. Il en va de même entre eux, ils se regardent ainsi, Alana caressant l'échine noire d'Osiris, qui lève le museau de son bol de lait et miaule, satisfait ; une femme et un chat qui se connaissent sur des plans qui m'échappent, et que mes caresses à moi ne parviennent pas à atteindre. Cela fait bien longtemps que j'ai renoncé à toute forme de domination sur Osiris ; nous sommes bons amis, tout en gardant une distance infranchissable.
En revanche, Alana est ma femme, et cette distance entre nous est différente ; c'est quelque chose qu'elle paraît ne pas ressentir, mais qui s'interpose dans mon bonheur au moment où Alana me regarde, où elle me regarde en face, exactement comme Osiris, et qu'elle me sourit ou qu'elle me parle sans la moindre réserve, s'abandonnant dans chaque geste, dans chaque chose, comme elle s'abandonne en amour, là où tout son corps est, comme ses yeux, dévouement absolu, réciprocité ininterrompue. C'est étrange : bien que j'aie renoncé à pénétrer totalement dans le monde d'Osiris, mon amour pour Alana ne souffre pas cette simplicité inhérente à toute chose conclue, à un couple pour toujours, à une vie sans secrets. Non, derrière ces yeux, il y a plus, tout au fond de ces paroles, de ces gémissements, de ces silences, vit un autre royaume, respire une autre Alana. Je ne lui en ai jamais parlé, je l'aime trop pour mettre en pièces ce bonheur de surface sur lequel ont glissé déjà tant de jours, tant d'années. À ma façon, je m'obstine à comprendre, à découvrir ; je l'observe, mais ne l'épie pas ; je la suis, mais je lui fais confiance ; j'aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit à travers la fenêtre de la vie.
Il y eut un temps où la musique me sembla être le véritable chemin qui me mènerait à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bártok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence m'en apprenait davantage sur elle, la musique la dénudait d'une manière différente, la rendait toujours plus Alana – car Alana ne pouvait pas n'être que cette femme qui m'avait toujours regardé sincèrement, sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d'Alana, je fouillais, pour mieux l'aimer ; et si au début, la musique me laissa entrevoir d'autres Alana, vint le jour où face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer plus encore, comme un jeu de nuages dans le ciel altèrerait les lumières et les ombres d'un paysage. Je sentis que la peinture la transportait hors d'elle-même, pour le seul spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée jamais répétée, l'esquisse d'Alana dans Alana. Intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Aníbal Troilo m'avaient aidé à m'en approcher, mais face à un tableau ou à une gravure Alana se dépouillait toujours plus de ce qu'elle croyait être ; pendant un instant elle accédait à un monde imaginaire qui lui permettait, sans qu'elle le sache, de sortir d'elle-même, de naviguer d'une peinture à l'autre, en les commentant ou en se taisant. Sorte de jeux de cartes que chaque nouvelle contemplation mêlait, pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant à son bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
***
Annabelle nous propose sa traduction :
Lorsqu'Alana et Osiris me regardent, je ne peux me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana, sa lumière bleue, et Osiris, son rayon vert. Même entre eux ils se regardent ainsi, Alana caressant le dos noir d'Osiris qui lève son museau de l'assiette de lait et miaule, satisfait ; femme et chat se connaissant sur des plans qui m'échappent, que mes caresses n'arrivent pas à dépasser. Il y a longtemps que j'ai renoncé à toute domination sur Osiris, nous sommes bons amis à une distance infranchissable ; mais Alana est ma femme et la distance entre nous est autre, quelque chose qu'elle ne paraît pas sentir mais qui s'interpose dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face telle Osiris et me sourit ou me parle sans la moindre réserve, se donnant dans chaque geste et chaque chose comme elle se donne en amour, là où tout son corps est comme ses yeux, un abandon absolu, une réciprocité ininterrompue.
C'est étrange ; bien que j'aie renoncé à entrer complètement dans le monde d'Osiris, mon amour pour Alana n'accepte pas cette simplicité d'affaire conclue, de couple pour toujours, de vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus, il y a plus ; au fond des mots, des gémissements et des silences souffle un autre règne, respire une autre Alana. Je ne le lui ai jamais dit, je l'aime trop pour réduire en miettes cette surface de bonheur sur laquelle ont glissé tant de jours, tant d'années. À ma manière, je m'obstine à comprendre, à découvrir ; je l'observe mais sans l'épier ; je la suis mais sans me méfier ; j'aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit dans la fenêtre de la vie.
Il fut un temps où la musique me parut être le chemin qui me conduirait vraiment à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartók, de Duke Ellington, de Gal Costa, une transparence progressive m'enfonçait en elle, la musique la dénudait d'une manière différente, la rendait toujours plus Alana, car Alana ne pouvait pas être seulement cette femme qui m'avait toujours regardé pleinement sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d'Alana, je la cherchais pour mieux l'aimer ; et si au début la musique me laissa entrevoir d'autres Alanas, le jour vint où, devant une gravure de Rembrandt, je la vis changer encore plus, comme si un jeu de nuages dans le ciel avait brusquement altéré les lumières et les ombres d'un paysage. Je sentis que la peinture la menait au-delà d'elle-même pour cet unique spectateur qui pouvait mesurer l'instantanée métamorphose jamais répétée, l'entrevision d'Alana en Alana. Intermédiaires involontaires, Keith Jarrett, Beethoven, et Aníbal Troilo m'avaient aidé à me rapprocher, mais devant un tableau ou une gravure Alana se dépouillait encore plus de ce qu'elle croyait être : pendant un instant elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d'elle-même, allant d'une peinture à l'autre, les commentant ou se taisant, jeu de cartes que battait chaque nouvelle contemplation pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Lorsqu'Alana et Osiris me regardent, je ne peux me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana, sa lumière bleue, et Osiris, son rayon vert. Même entre eux ils se regardent ainsi, Alana caressant le dos noir d'Osiris qui lève son museau de l'assiette de lait et miaule, satisfait ; femme et chat se connaissant sur des plans qui m'échappent, que mes caresses n'arrivent pas à dépasser. Il y a longtemps que j'ai renoncé à toute domination sur Osiris, nous sommes bons amis à une distance infranchissable ; mais Alana est ma femme et la distance entre nous est autre, quelque chose qu'elle ne paraît pas sentir mais qui s'interpose dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face telle Osiris et me sourit ou me parle sans la moindre réserve, se donnant dans chaque geste et chaque chose comme elle se donne en amour, là où tout son corps est comme ses yeux, un abandon absolu, une réciprocité ininterrompue.
C'est étrange ; bien que j'aie renoncé à entrer complètement dans le monde d'Osiris, mon amour pour Alana n'accepte pas cette simplicité d'affaire conclue, de couple pour toujours, de vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus, il y a plus ; au fond des mots, des gémissements et des silences souffle un autre règne, respire une autre Alana. Je ne le lui ai jamais dit, je l'aime trop pour réduire en miettes cette surface de bonheur sur laquelle ont glissé tant de jours, tant d'années. À ma manière, je m'obstine à comprendre, à découvrir ; je l'observe mais sans l'épier ; je la suis mais sans me méfier ; j'aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit dans la fenêtre de la vie.
Il fut un temps où la musique me parut être le chemin qui me conduirait vraiment à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartók, de Duke Ellington, de Gal Costa, une transparence progressive m'enfonçait en elle, la musique la dénudait d'une manière différente, la rendait toujours plus Alana, car Alana ne pouvait pas être seulement cette femme qui m'avait toujours regardé pleinement sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d'Alana, je la cherchais pour mieux l'aimer ; et si au début la musique me laissa entrevoir d'autres Alanas, le jour vint où, devant une gravure de Rembrandt, je la vis changer encore plus, comme si un jeu de nuages dans le ciel avait brusquement altéré les lumières et les ombres d'un paysage. Je sentis que la peinture la menait au-delà d'elle-même pour cet unique spectateur qui pouvait mesurer l'instantanée métamorphose jamais répétée, l'entrevision d'Alana en Alana. Intermédiaires involontaires, Keith Jarrett, Beethoven, et Aníbal Troilo m'avaient aidé à me rapprocher, mais devant un tableau ou une gravure Alana se dépouillait encore plus de ce qu'elle croyait être : pendant un instant elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d'elle-même, allant d'une peinture à l'autre, les commentant ou se taisant, jeu de cartes que battait chaque nouvelle contemplation pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
***
Bruno nous propose sa traduction :
Quand Alana et Osiris me regardent, je ne peux pas me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana avec sa lumière bleue et Osiris avec son rayon vert. Même entre eux, ils se regardent ainsi, Alana en caressant le dos noir d’Osiris qui lève le museau de son écuelle de lait et miaule de satisfaction, femme et chat se connaissant depuis des plans qui m’échappent, que mes caresses n’arrivent pas à dépasser. Il y a longtemps que j’ai renoncé à toute domination sur Osiris, nous sommes bons amis à une distance infranchissable ; mais Alana est ma femme et la distance entre nous est autre, quelque chose qu’elle ne semble pas ressentir mais qui s’interpose dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face comme Osiris et me sourit ou me parle sans la moindre réserve, en se donnant dans chaque geste et chaque chose, comme elle se donne en faisant l’amour, là où tout son corps est comme ses yeux, une offrande absolue, une réciprocité ininterrompue.
C’est étrange ; bien que j’aie pleinement renoncé à entrer dans le monde d’Osiris, mon amour pour Alana n’accepte pas cette platitude d’affaire conclue, de couple pour toujours, de vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus, il y a plus, au fond des mots et des gémissements et des silences, un autre royaume respire, une autre Alana respire. Je ne le lui ai jamais dit, je l’aime trop pour réduire en miettes cette superficie de bonheur sur laquelle ont glissé tant de jours, tant d’années. A ma manière, je m’obstine à comprendre, à découvrir ; je l’observe sans pour autant l’épier ; je la suis sans pour autant me méfier ; j’aime une statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit dans la fenêtre de la vie.
Il y eut un temps où la musique me sembla être le chemin qui me conduirait vraiment à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence m’enfonçait en elle, la musique la mettait à nu d’une manière différente, la faisait devenir chaque fois plus Alana, parce que Alana ne pouvait pas seulement être cette femme qui m’avait toujours regardé pleinement, sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer ; et si au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alanas, le jour arriva où, face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer encore plus, comme si quelques nuages dans le ciel altéraient brusquement les lumières et les ombres d’un paysage. Je sentis que la peinture l’emportait au-delà d’elle-même pour cet unique spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée et jamais répétée, l’entrevision d’Alana à Alana. Des intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Anibal Troilo m’avaient aidé à m’approcher, mais face à un tableau ou à une gravure, Alana se dévoilait encore plus que ce qu’elle croyait être, pendant un instant, elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d’elle-même, allant d’une peinture à une autre, en les commentant ou en se taisant, un jeu de cartes que chaque nouvelle contemplation mêlait pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Quand Alana et Osiris me regardent, je ne peux pas me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana avec sa lumière bleue et Osiris avec son rayon vert. Même entre eux, ils se regardent ainsi, Alana en caressant le dos noir d’Osiris qui lève le museau de son écuelle de lait et miaule de satisfaction, femme et chat se connaissant depuis des plans qui m’échappent, que mes caresses n’arrivent pas à dépasser. Il y a longtemps que j’ai renoncé à toute domination sur Osiris, nous sommes bons amis à une distance infranchissable ; mais Alana est ma femme et la distance entre nous est autre, quelque chose qu’elle ne semble pas ressentir mais qui s’interpose dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face comme Osiris et me sourit ou me parle sans la moindre réserve, en se donnant dans chaque geste et chaque chose, comme elle se donne en faisant l’amour, là où tout son corps est comme ses yeux, une offrande absolue, une réciprocité ininterrompue.
C’est étrange ; bien que j’aie pleinement renoncé à entrer dans le monde d’Osiris, mon amour pour Alana n’accepte pas cette platitude d’affaire conclue, de couple pour toujours, de vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus, il y a plus, au fond des mots et des gémissements et des silences, un autre royaume respire, une autre Alana respire. Je ne le lui ai jamais dit, je l’aime trop pour réduire en miettes cette superficie de bonheur sur laquelle ont glissé tant de jours, tant d’années. A ma manière, je m’obstine à comprendre, à découvrir ; je l’observe sans pour autant l’épier ; je la suis sans pour autant me méfier ; j’aime une statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit dans la fenêtre de la vie.
Il y eut un temps où la musique me sembla être le chemin qui me conduirait vraiment à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence m’enfonçait en elle, la musique la mettait à nu d’une manière différente, la faisait devenir chaque fois plus Alana, parce que Alana ne pouvait pas seulement être cette femme qui m’avait toujours regardé pleinement, sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer ; et si au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alanas, le jour arriva où, face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer encore plus, comme si quelques nuages dans le ciel altéraient brusquement les lumières et les ombres d’un paysage. Je sentis que la peinture l’emportait au-delà d’elle-même pour cet unique spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée et jamais répétée, l’entrevision d’Alana à Alana. Des intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Anibal Troilo m’avaient aidé à m’approcher, mais face à un tableau ou à une gravure, Alana se dévoilait encore plus que ce qu’elle croyait être, pendant un instant, elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d’elle-même, allant d’une peinture à une autre, en les commentant ou en se taisant, un jeu de cartes que chaque nouvelle contemplation mêlait pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
***
Jean-Nicolas nous propose sa traduction :
Quand Alana et Osiris me regardent je ne peux me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana avec sa lumière bleue et Osiris avec son rayon vert. Entre eux, ils se regardent aussi comme tel, Alana caressant l’échine noire d’Osiris qui lève le museau du plat de lait et miaule, satisfait ; la femme et le chat se connaissant depuis des plans qui m’échappent et que mes caresses ne parviennent pas à outrepasser. Cela fait longtemps que j’ai renoncé à toute emprise sur Osiris, nous sommes de bons amis depuis une distance infranchissable mais Alana est ma femme et le fossé entre nous est autre, quelque chose qu’elle ne semble pas ressentir mais qui pollue/qui s’immisce dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face exactement comme Osiris et qu’elle me sourit ou me parle sans la moindre pudeur, s’adonnant dans chaque geste et chaque chose comme elle s’abandonne dans l’amour, là ou tout son corps est comme ses yeux, un abandon absolu, une réciprocité ininterrompue. C’est étrange ; bien que j’aie renoncé à pénétrer entièrement le monde d’Osiris, mon amour pour Alana ne se résout pas à cette simplicité inhérente à toute chose conclue, à un couple pour toujours, à une vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus il y a plus, au fond des paroles, des plaintes et des silences, respire un autre royaume, vit une autre Alana. Je ne lui en ai jamais touché un mot, je l’aime trop pour mettre en pièces cette surface de bonheur sur laquelle se sont déjà écoulés tant de jours, tant d’années. À ma manière, je m’évertue de comprendre, de découvrir ; je l’observe mais sans l’épier ; je la suis mais sans méfiance ; j’aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit sur la fenêtre de la vie.
Il fut un temps où la musique me parut le chemin qui me mènerait pour sûr à Alana ; la regardant écouter nos disques de Bartok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence me plongeait dans son être, la musique la montrait sous un tout autre jour, la rendait chaque fois plus Alana, parce qu’Alana ne pouvait être uniquement cette femme qui m’avait toujours regardé sincèrement sans me cacher quoi que ce soit. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer et, si au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alanas, vint le jour où, face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer davantage, comme si un jeu de nuages dans le ciel altérait soudainement les lumières et les ombres d’un paysage. Je sentis que la peinture la menait au-delà d’elle-même pour cet unique spectateur pouvant mesurer l’instantanée métamorphose jamais répetée, l’entrevision d’Alana en Alana. Médiateurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Anibal Troilo m’avaient aidé à me rapprocher d’elle mais devant un tableau ou une gravure, Alana se dépouillait, encore plus que je pouvais me l’imaginer : en l’espace d’un instant, elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d’elle-même, allant d’une peinture à une autre, les commentant ou se taisant, sorte de jeu de cartes que chaque nouvelle contemplation battait pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou lui tenant le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Quand Alana et Osiris me regardent je ne peux me plaindre de la moindre dissimulation, de la moindre duplicité. Ils me regardent en face, Alana avec sa lumière bleue et Osiris avec son rayon vert. Entre eux, ils se regardent aussi comme tel, Alana caressant l’échine noire d’Osiris qui lève le museau du plat de lait et miaule, satisfait ; la femme et le chat se connaissant depuis des plans qui m’échappent et que mes caresses ne parviennent pas à outrepasser. Cela fait longtemps que j’ai renoncé à toute emprise sur Osiris, nous sommes de bons amis depuis une distance infranchissable mais Alana est ma femme et le fossé entre nous est autre, quelque chose qu’elle ne semble pas ressentir mais qui pollue/qui s’immisce dans mon bonheur quand Alana me regarde, quand elle me regarde en face exactement comme Osiris et qu’elle me sourit ou me parle sans la moindre pudeur, s’adonnant dans chaque geste et chaque chose comme elle s’abandonne dans l’amour, là ou tout son corps est comme ses yeux, un abandon absolu, une réciprocité ininterrompue. C’est étrange ; bien que j’aie renoncé à pénétrer entièrement le monde d’Osiris, mon amour pour Alana ne se résout pas à cette simplicité inhérente à toute chose conclue, à un couple pour toujours, à une vie sans secrets. Derrière ces yeux bleus il y a plus, au fond des paroles, des plaintes et des silences, respire un autre royaume, vit une autre Alana. Je ne lui en ai jamais touché un mot, je l’aime trop pour mettre en pièces cette surface de bonheur sur laquelle se sont déjà écoulés tant de jours, tant d’années. À ma manière, je m’évertue de comprendre, de découvrir ; je l’observe mais sans l’épier ; je la suis mais sans méfiance ; j’aime une merveilleuse statue mutilée, un texte inachevé, un fragment de ciel inscrit sur la fenêtre de la vie.
Il fut un temps où la musique me parut le chemin qui me mènerait pour sûr à Alana ; la regardant écouter nos disques de Bartok, de Duke Ellington, de Gal Costa, une lente transparence me plongeait dans son être, la musique la montrait sous un tout autre jour, la rendait chaque fois plus Alana, parce qu’Alana ne pouvait être uniquement cette femme qui m’avait toujours regardé sincèrement sans me cacher quoi que ce soit. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer et, si au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alanas, vint le jour où, face à une gravure de Rembrandt, je la vis changer davantage, comme si un jeu de nuages dans le ciel altérait soudainement les lumières et les ombres d’un paysage. Je sentis que la peinture la menait au-delà d’elle-même pour cet unique spectateur pouvant mesurer l’instantanée métamorphose jamais répetée, l’entrevision d’Alana en Alana. Médiateurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Anibal Troilo m’avaient aidé à me rapprocher d’elle mais devant un tableau ou une gravure, Alana se dépouillait, encore plus que je pouvais me l’imaginer : en l’espace d’un instant, elle entrait dans un monde imaginaire pour, sans le savoir, sortir d’elle-même, allant d’une peinture à une autre, les commentant ou se taisant, sorte de jeu de cartes que chaque nouvelle contemplation battait pour celui qui, discret et attentif, un peu en retrait ou lui tenant le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
mercredi 20 juillet 2011
mardi 19 juillet 2011
lundi 18 juillet 2011
dimanche 17 juillet 2011
À propos des versions pour le 16 juillet
Je viens de publier les propositions de traduction d'Odile, Bruno et Annabelle (regardez dans le post original, du 7 juillet, encore présent sur la première page).
mercredi 13 juillet 2011
mardi 12 juillet 2011
lundi 11 juillet 2011
Entretien avec Pierre Bondil (traducteur de l'anglais)
Pour mémoire : Laëtitia Sworzil nous a envoyé il y a un moment déjà un lien vers un entretien de Pierre Bondil (traducteur de romans policiers). Or j'ai reçu il y a quelques jours un mail de ce dernier m'informant que le lien était mort et m'a gentiment proposé de répondre aux questions que nous voudrions lui poser… Remercions-le chaleureusement de sa générosité.
Voici :
Comment êtes-vous venu à la traduction ?
Lorsque j’étais à la fac (Paris X) en maîtrise, je travaillais sur « Le Rebelle chez Nicholas Ray » et j’ai fait la connaissance de François Guérif qui était en troisième cycle et travaillait sur la science-fiction dans le cinéma américain, espoirs et hantises. Tous les deux très littérature et cinéma. Plus tard, alors que j’enseignais dans le nord, j’ai retrouvé son nom comme directeur de collection (Red Label, chez Pac), je l’ai contacté, lui ai dit que cela m’intéresserait, et il m’a confié une nouvelle à traduire qui est parue dans la revue Polar. Puis j’ai traduit un livre de photos (Les Mystères du Monde, comprenant le Triangle des Bermudes, les Pyramides d’Egypte, le Saint Suaire de Turin etc...), des nouvelles pour la revue Hard-Boiled Dicks, et des polars pour Fayard-Noir (François, encore), les éditions Encre, les éditions de l’Ombre... il y aurait beaucoup à dire sur cette période, j’y reviendrai sans doute pour votre dernière question. En bref, on peut dire que j’ai commencé par copinage en 1980 et que je travaille toujours avec François Guérif. (Il n’existait pas encore d’écoles de traductions, avec leurs bons et leurs mauvais côtés).
Exercez-vous ce métier à plein temps ?
Il y a deux types de traducteurs car la traduction est aussi un problème économique. Étant prof d’anglais en collège quand j’ai commencé, puis ensuite en IUT, j’ai toujours eu deux métiers, l’un des deux prenant la quasi totalité des vacances que me laissait l’autre. Et presque tout mon temps libre par ailleurs, les week-ends notamment. Faire son travail d’enseignant sérieusement et traduire plus de 120 romans, des nouvelles, scénarios etc., c’est incompatible avec des nuits de huit heures de sommeil. Je me suis vite dit que si l’envie d’enseigner me quittait, je me consacrerais entièrement à la traduction en ayant bien conscience du grand danger qu’il y a, pour un traducteur, à se couper du langage des jeunes. Finalement, je vais prendre ma retraite de prof fin septembre. Et je vais devenir traducteur à temps plein. La grosse différence entre les deux types de traducteurs, c’est que ceux qui ne font que ça sont obligés de travailler vite car cette activité est mal payée et demande beaucoup de temps (on dit généralement qu’à horaire égal, une femme (ou un homme) de ménage est mieux payé, et qu’elle (il) peut prétendre à la retraite). Il faut traduire beaucoup si l’on veut payer un loyer à Paris !
Comment voyez-vous le métier de traducteur aujourd’hui ?
L’enquête de l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France) sur les tarifs appliqués en France pour l’année écoulée montre que la rémunération est stable. Ce qui veut dire qu’elle a baissé. Il faudrait que tout le monde reconnaisse ce métier, à commencer par les éditeurs. Les pourcentages donnés sur les ventes (de 0,5% pour les livres de poche, à 1% voire 2% pour les grands formats) constituent des à-valoir choquants et ne permettent pas à un traducteur de toucher de droits d’auteurs pour un livre qui ne dépasse pas les 25000 exemplaires en grand format. Beaucoup ne traduisent jamais un auteur (ou un seul livre) qui leur rapportera des droits d’auteur même minimes en plus de la somme prévue au contrat pour le travail en tant que tel. Par ailleurs, aussi bien les journalistes de la presse écrite que les chroniqueurs sur le net n’ont toujours pas le réflexe de mentionner systématiquement le nom du traducteur (de la traductrice). Un exemple récent, concernant le dernier roman de James Lee Burke : « Brillamment écrit, impeccablement documenté, on y retrouve le talent, la générosité et l’indéniable sincérité de celui qui est sans doute le plus grand romancier «?noir?» actuel. » Brillamment écrit en français ????
Choisissez-vous et, le cas échéant, comment les textes que vous traduisez ?
Généralement, le directeur de collection me propose un auteur et un titre, je lis et si 1° j’aime le livre 2° je suis capable de le traduire 3° il peut s’inscrire dans mon planning avec l’assurance absolue que je respecterai les délais, je donne une réponse affirmative.
Il m’arrive aussi de proposer des re-traductions de textes bâclés, notamment par la Série Noire à l’époque où elle faisait un superbe travail de découverte d’auteur avant de les passer au rouleau compresseur d’une conception plus que contestable de la traduction (coupes sauvages, argot parigot et, qui plus est, parfois plaqué sur un texte qui ne comportait pas d’argot, contre-sens, textes francisés, mépris absolu des niveaux de langue du texte d’origine...).
Enfin, chez Rivages, j’ai souvent lu des textes en v.o. et, sans faire de « fiche de lecture » officielle, conseillé ou déconseillé des titres en montrant pourquoi exemple à l’appui. Ce n’est pas pour ça que le directeur de collection sera toujours d’accord. Le seul roman que j’aie vraiment conseillé et que je ne tenais pas particulièrement à traduire est « Il faut tuer Suki Flood » de Robert Leiniger (et je ne l’ai pas traduit). À signaler encore qu’il y a très longtemps chez Encre, Roger Martin m’avait demandé de traduire, au choix, « Promised Land » de Robert B. Parker ou « Dance Hall of the Dead » de Tony Hillerman. Je n’ai pas hésité même si le roman de Hillerman présentait d’énormes difficultés car à l’époque il y avait très peu de choses sur les navajos et quand on trouvait des éléments chez deux ethnologues, ils étaient souvent contradictoires.
Quels sont les principaux outils que vous utilisez ?
Un bon dictionnaire français, pour moi, le Robert.
Un dictionnaire bilingue de base, qui peut être le Robert ou le Larousse. Pour tout ce qui est spécifique aux États-Unis (faune, flore, vocabulaire des sentiments, de l’activité mentale, civilisation...), je m’en remets à l’unilingue Webster, le GROS. Deux dictionnaires bilingues par l’image (un anglais, un canadien) particulièrement utiles pour tout ce qui concerne le concret (la charpente d’une maison, le vocabulaire d’une plate-forme de forage etc) car l’image est nécessaire pour tout ce que l’on ignore. Un jour, j’ai trouvé le terme de « sprocket » à propos d’un char d’assaut. Le dico m’a donné, entre autres, « barbotin ». La définition du dico français-français m’ayant laissé des doutes, l’image les a effacés.
Internet, bien sûr, mais je ne vais surtout pas sur les dictionnaires qui sont fabriqués par les internautes. Sauf quand il s’agit d’argot, mais je vais y revenir, et en tout cas avec prudence et uniquement pour des textes récents. Il y a sur Internet trop de gens qui croient savoir et colportent des âneries. En revanche, j’utilise beaucoup Google « images » ce qui me permet tout de suite de voir l’arme qu’on me décrit, de voir le véhicule dont on me parle (voiture ? 4x4 ? Pick-up ? van ?) et ainsi de suite, les lieux, les routes etc. Malheureusement, le net étant un outil du plus grand nombre, quand on cherche par exemple une expression en deux mots, on a toutes les chances de tomber sur le nom d’un groupe de musiciens, sur un titre de film ou de jeu video, même si à l’origine ces deux mots prenaient leur source dans Shakespeare.
Un dico de citations, deux dicos d’idiomes, cinq ou six dicos d’argot (je conserve précieusement ceux des années soixante-dix car c’est un argot que l’on ne trouve plus dans les dicos modernes et les internautes ne le connaissent pas non plus). Je travaille en ce moment sur un George V. Higgins, « Cogan’s Trade » et sans mon Green et mon Chapman (et pourtant, Higgins m’avait dit que ce dernier était mauvais !) je serais incapable de comprendre bien des choses.
Des documents précis sur les armes, sur l’organisation de la police, les codes utilisés, les paris, la drogue etc...
Avec l’expérience, on sait si on aura plus vite fait de chercher sur le Net ou sur papier.
Dernier point, je demande des choses à des anglais ou des américains, que ce soit des auteurs que je traduis (si j’ai un bon rapport avec eux, je peux leur poser des questions sur le texte d’un de leurs collègues), des gens de langue anglaise que je connais, voire, cela m’est arrivé, de parfaits inconnus qui parlent de La Nouvelle Orléans dans le métro alors que j’ai un problème avec le vocabulaire du carnaval...
Lorsque vous rencontrez une difficulté, voire que vous êtes bloqué (inquiétude majeure des apprentis traducteurs), comment procédez-vous ?
Déjà, pour réduire le risque, s’il y a dans le texte des arnaques financières et si on n’y connaît rien, il ne faut pas traduire ce texte-là.
Je crois que j’ai répondu ci-dessus. Une anecdote : je travaille aussi en ce moment sur un texte de Donald Westlake, « What’s so Funny ? », dans lequel trois lignes n’avaient aucun sens dont je puisse rendre compte en français. Dans une discussion sur un blog, j’en ai parlé en indiquant autour de quoi tournait la difficulté. Un des internautes qui fréquente ce blog m’a demandé le texte exact. C’est en le lui mettant en ligne que la lumière s’est faite, en tapant les mots un à un, encadrés par les quatre ou cinq lignes qui venaient avant et après...
Quels rapports éventuels entretenez-vous avec les auteurs que vous traduisez ? Vous arrive-t-il, par exemple, de leur demander leur aide ?
Là, aussi, j’ai répondu. Quelques précisions. Tous les auteurs à qui j’ai adressé des listes de questions (pas n’importe quoi, il faut qu’ils aient le sentiment que leur traducteur est bon, et donc ce sont surtout des erreurs dans le texte (couleur du chapeau qui change d’une page à l’autre, date erronée, nom de personnage changé...), éventuellement des typos qui peuvent être trompeuses, ou, surtout, des phrases qui prêtent à diverses interprétations) m’ont répondu rapidement, presque toujours en détail, en me remerciant.
J’ai noué des relations d’amitié avec plusieurs d’entre eux (Tony Hillerman, Christopher Cook...) et de respect mutuel avec la quasi-totalité des autres.
J’ajoute que c’est un plaisir de les rencontrer quand ils viennent dans des festivals de polar en France, d’autant que tous ceux que je connais (y compris ceux que je n’ai pas traduits) sont persuadés d’avoir LE meilleur traducteur en exercice... quel qu’il soit. Confortable.
Quel est votre meilleur souvenir, en tant que traducteur ?
Je ne sais que répondre à cette question, il ne s’agit ni de sport, ni de voyages, ni de vacances... et c’est un travail exigeant, qui s’inscrit dans la durée. Pas de souvenir précis particulier. La satisfaction d’avoir fait de mon mieux pour les textes et les auteurs qui m’étaient confiés et de continuer. Je viens de reprendre un roman de William Riley Burnett, « Dark Hazard », que j’ai traduit il y a vingt-cinq ans. J’ai le sentiment d’avoir progressé dans le métier. J’ai opéré plus de 2000 changements ou modifications sur la traduction précédente. Cela prouve par ailleurs qu’un travail est toujours perfectible.
Y a-t-il un texte en particulier que vous aimeriez traduire ou que vous auriez aimé traduire ?
Que j’aimerais : oui, j’en ai un, mais je ne dirai pas lequel car il n’est jamais paru, même pas aux USA (refus de l’éditeur à l’époque où il a été écrit, refus de celle qui est devenue la veuve de l’auteur). Je l’ai sur manuscrit typographié, un jour, il paraîtra.
Que j’aimerais : retraduire quasiment tous les Burnett, tous les Thompson, de nombreux Fredric Brown, « Les Amis d’Eddie Coyle » de G.V. Higgins, « Le Facteur sonne toujours deux fois » de James Cain, tous les Ross MacDonald, « Beyond this point are Monsters », de Margaret Millar, « Flow my Tears, the Policeman Said » et « Do Androids Dream of Electric Sheep », de Philip K. Dick... Les Wessel Ebersohn qui n’ont pas été traduits, la liste est infinie. Erskine Caldwell... « When the Sacred Ginmill Closes » de Lawrence Block...
Que j’aurais aimé : continuer de traduire David Bergen chez Albin Michel et traduire « I was Looking for a Street » de Charles Willeford chez Rivages, notamment. Deux blessures qui resteront. Car s’il n’y a pas de meilleur souvenir, il y en a de plus mauvais.
Le traducteur est-il pour vous un auteur ou un passeur ?
Le traducteur est un « passeur » si c’est le mot qui convient. Certains traducteurs sont des auteurs, Baudelaire pour Poe, des auteurs parce qu’à l’arrivée le texte est splendide, mais ce n’est plus vraiment du Poe. Mais combien de tâcherons imbus pour un Baudelaire ?
Je ne suis pas l’auteur des romans que je traduis. Je n’ai jamais dédicacé un seul des livres que j’ai traduits.
Si, deux. Un, à un festival, que j’ai signé après l’auteur et après le directeur de collection. Un autre, un Hillerman, que j’ai dédicacé en fin de volume, là où commence le glossaire car il n’y a pas de glossaire dans les romans d’origine, j’en suis l’auteur.
Partagez-vous l'avis de ces traducteurs qui se décrivent avant tout comme des petits artisans ?
Je préfère le terme de soutier. J’ai du cambouis jusqu’aux coudes mais il n‘y aura pas de problème grave dans la salle des machines.
Traduire a-t-il fait de vous un lecteur différent? Et si oui, quel lecteur ?
Un lecteur critique qui a du mal à lire les textes traduits de l’anglais. Je sens souvent les fautes, les inexactitudes. Dernièrement, un Westlake m’est tombé des mains car le texte français n’avait aucun rythme et comportait un trop grand nombre de fautes.
Pour trois autres textes du même auteur (pas traduits par la même personne), j’ai fait des fiches à l’éditeur recensant tous les problèmes à modifier dans la prochaine édition (ceux-là, du moins, avaient du rythme et le style Westlake). C’est quelque chose que j’ai souvent fait, avec une grande discrétion, car il n’est pas question de nuire à un(e) collègue, mais de rendre au texte sa pertinence. J’ai fait cela notamment pour des textes de Wessel Ebersohn, de Ted Lewis... pour l’intégralité de « Sur les quais » de Budd Schulberg (sans le texte de la v.o. car le délai était trop court pour se le procurer).
Enfin, quel plaisir trouver à lire une nouvelle de Hammett en traduction bilingue « intégrale et fidèle » quand il y a jusqu’à 4 contre-sens en deux pages ?
Si certains traducteurs sont des soutiers, d’autres sont des charcutiers. Malheureusement, on parle de traducteur dès que quelqu’un a transcrit un texte en « français (?!!!) » et que ce texte a été publié.
Quel(s) conseil(s) pourriez-vous donner à un(e) apprenti(e) traducteur(trice) ?
CV, offre de service adressés aux directeurs de collection, pas aux éditeurs. S’armer de patience, ce n’est pas gagné. Le risque est grand pour les éditeurs, il faut le reconnaître, s’ils engagent quelqu’un qui n’a jamais traduit. Sortir en bon rang d’une école de traduction renommée peut aider. Au besoin, proposer de rendre un essai. Au besoin, faire un essai sur un texte que l’on aura choisi, qui n’a pas été traduit, et le soumettre. Ces deux options constituent un pari et ne seront pas rémunérées.
Savoir ce que l’éditeur visé recherche. Certains refusent les notes de bas de page et sont des fanas de la lisibilité, préfèrent trois contre-sens dans une page (ils ne les verront même pas) plutôt qu’une expression, une seule, qui semble « traduite ».
Pour moi, mais ça n’engage que moi :
Toujours respecter l’auteur et le texte. Disparaître derrière. Ne pas faire de mot à mot mais ne pas trahir. Ne pas plaquer un autre style que celui de l’auteur. S’il est impossible de le garder, chercher un équivalent. Ne pas privilégier les mots qu’on aime ou les expressions qu’on aime. Utiliser ceux et celles qui correspondent le mieux à ceux et celles de l’auteur. Ne pas rajouter, ni en contenu, ni en style. Ne pas retrancher, ni en contenu, ni en style.
Il est agaçant de reconnaître un traducteur derrière le texte qu’il a traduit parce qu’il a des mots fétiches. Si vous en trouvez dans les livres que j’ai traduits, svp, prévenez-moi.
Enfin, ce qui ne s’apprend pas dans les écoles de traduction, savoir lire. Savoir lire un texte. Savoir ce qui est caché derrière la phrase et cacher la même chose derrière la phrase française, ça, c’est du grand art et non plus du petit artisanat. Mais ça reste un travail de soutier.
Demeurer humble. Les traducteurs dont on parle le plus (il y en a quatre ou cinq de l’anglais vers le français, que tout le monde cite toujours), ne sont pas forcément les meilleurs. Ils savent généralement se vendre, ont tendance à avoir une haute opinion d’eux-mêmes, à servir leur carrière et non les auteurs qu’ils traduisent. Pendant ce temps, le superbe travail de la traductrice d’Ernest J. Gaines, Michelle Herpe-Voslinsky, passe presque inaperçu, et son nom est même mal orthographié en quatrième de couverture de l’édition 10/18 de « Une longue journée de novembre ».
Pour en savoir plus :
mysterejazz.over-blog.com
www.forum.polarnoir.fr
www.arretssurimage.net/forum/read.php?5,1051147,1059550
leblogdupolar.free.fr
lectures-au-coin-du-feu.overblog.com
polar.org
Voici :
Comment êtes-vous venu à la traduction ?
Lorsque j’étais à la fac (Paris X) en maîtrise, je travaillais sur « Le Rebelle chez Nicholas Ray » et j’ai fait la connaissance de François Guérif qui était en troisième cycle et travaillait sur la science-fiction dans le cinéma américain, espoirs et hantises. Tous les deux très littérature et cinéma. Plus tard, alors que j’enseignais dans le nord, j’ai retrouvé son nom comme directeur de collection (Red Label, chez Pac), je l’ai contacté, lui ai dit que cela m’intéresserait, et il m’a confié une nouvelle à traduire qui est parue dans la revue Polar. Puis j’ai traduit un livre de photos (Les Mystères du Monde, comprenant le Triangle des Bermudes, les Pyramides d’Egypte, le Saint Suaire de Turin etc...), des nouvelles pour la revue Hard-Boiled Dicks, et des polars pour Fayard-Noir (François, encore), les éditions Encre, les éditions de l’Ombre... il y aurait beaucoup à dire sur cette période, j’y reviendrai sans doute pour votre dernière question. En bref, on peut dire que j’ai commencé par copinage en 1980 et que je travaille toujours avec François Guérif. (Il n’existait pas encore d’écoles de traductions, avec leurs bons et leurs mauvais côtés).
Exercez-vous ce métier à plein temps ?
Il y a deux types de traducteurs car la traduction est aussi un problème économique. Étant prof d’anglais en collège quand j’ai commencé, puis ensuite en IUT, j’ai toujours eu deux métiers, l’un des deux prenant la quasi totalité des vacances que me laissait l’autre. Et presque tout mon temps libre par ailleurs, les week-ends notamment. Faire son travail d’enseignant sérieusement et traduire plus de 120 romans, des nouvelles, scénarios etc., c’est incompatible avec des nuits de huit heures de sommeil. Je me suis vite dit que si l’envie d’enseigner me quittait, je me consacrerais entièrement à la traduction en ayant bien conscience du grand danger qu’il y a, pour un traducteur, à se couper du langage des jeunes. Finalement, je vais prendre ma retraite de prof fin septembre. Et je vais devenir traducteur à temps plein. La grosse différence entre les deux types de traducteurs, c’est que ceux qui ne font que ça sont obligés de travailler vite car cette activité est mal payée et demande beaucoup de temps (on dit généralement qu’à horaire égal, une femme (ou un homme) de ménage est mieux payé, et qu’elle (il) peut prétendre à la retraite). Il faut traduire beaucoup si l’on veut payer un loyer à Paris !
Comment voyez-vous le métier de traducteur aujourd’hui ?
L’enquête de l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France) sur les tarifs appliqués en France pour l’année écoulée montre que la rémunération est stable. Ce qui veut dire qu’elle a baissé. Il faudrait que tout le monde reconnaisse ce métier, à commencer par les éditeurs. Les pourcentages donnés sur les ventes (de 0,5% pour les livres de poche, à 1% voire 2% pour les grands formats) constituent des à-valoir choquants et ne permettent pas à un traducteur de toucher de droits d’auteurs pour un livre qui ne dépasse pas les 25000 exemplaires en grand format. Beaucoup ne traduisent jamais un auteur (ou un seul livre) qui leur rapportera des droits d’auteur même minimes en plus de la somme prévue au contrat pour le travail en tant que tel. Par ailleurs, aussi bien les journalistes de la presse écrite que les chroniqueurs sur le net n’ont toujours pas le réflexe de mentionner systématiquement le nom du traducteur (de la traductrice). Un exemple récent, concernant le dernier roman de James Lee Burke : « Brillamment écrit, impeccablement documenté, on y retrouve le talent, la générosité et l’indéniable sincérité de celui qui est sans doute le plus grand romancier «?noir?» actuel. » Brillamment écrit en français ????
Choisissez-vous et, le cas échéant, comment les textes que vous traduisez ?
Généralement, le directeur de collection me propose un auteur et un titre, je lis et si 1° j’aime le livre 2° je suis capable de le traduire 3° il peut s’inscrire dans mon planning avec l’assurance absolue que je respecterai les délais, je donne une réponse affirmative.
Il m’arrive aussi de proposer des re-traductions de textes bâclés, notamment par la Série Noire à l’époque où elle faisait un superbe travail de découverte d’auteur avant de les passer au rouleau compresseur d’une conception plus que contestable de la traduction (coupes sauvages, argot parigot et, qui plus est, parfois plaqué sur un texte qui ne comportait pas d’argot, contre-sens, textes francisés, mépris absolu des niveaux de langue du texte d’origine...).
Enfin, chez Rivages, j’ai souvent lu des textes en v.o. et, sans faire de « fiche de lecture » officielle, conseillé ou déconseillé des titres en montrant pourquoi exemple à l’appui. Ce n’est pas pour ça que le directeur de collection sera toujours d’accord. Le seul roman que j’aie vraiment conseillé et que je ne tenais pas particulièrement à traduire est « Il faut tuer Suki Flood » de Robert Leiniger (et je ne l’ai pas traduit). À signaler encore qu’il y a très longtemps chez Encre, Roger Martin m’avait demandé de traduire, au choix, « Promised Land » de Robert B. Parker ou « Dance Hall of the Dead » de Tony Hillerman. Je n’ai pas hésité même si le roman de Hillerman présentait d’énormes difficultés car à l’époque il y avait très peu de choses sur les navajos et quand on trouvait des éléments chez deux ethnologues, ils étaient souvent contradictoires.
Quels sont les principaux outils que vous utilisez ?
Un bon dictionnaire français, pour moi, le Robert.
Un dictionnaire bilingue de base, qui peut être le Robert ou le Larousse. Pour tout ce qui est spécifique aux États-Unis (faune, flore, vocabulaire des sentiments, de l’activité mentale, civilisation...), je m’en remets à l’unilingue Webster, le GROS. Deux dictionnaires bilingues par l’image (un anglais, un canadien) particulièrement utiles pour tout ce qui concerne le concret (la charpente d’une maison, le vocabulaire d’une plate-forme de forage etc) car l’image est nécessaire pour tout ce que l’on ignore. Un jour, j’ai trouvé le terme de « sprocket » à propos d’un char d’assaut. Le dico m’a donné, entre autres, « barbotin ». La définition du dico français-français m’ayant laissé des doutes, l’image les a effacés.
Internet, bien sûr, mais je ne vais surtout pas sur les dictionnaires qui sont fabriqués par les internautes. Sauf quand il s’agit d’argot, mais je vais y revenir, et en tout cas avec prudence et uniquement pour des textes récents. Il y a sur Internet trop de gens qui croient savoir et colportent des âneries. En revanche, j’utilise beaucoup Google « images » ce qui me permet tout de suite de voir l’arme qu’on me décrit, de voir le véhicule dont on me parle (voiture ? 4x4 ? Pick-up ? van ?) et ainsi de suite, les lieux, les routes etc. Malheureusement, le net étant un outil du plus grand nombre, quand on cherche par exemple une expression en deux mots, on a toutes les chances de tomber sur le nom d’un groupe de musiciens, sur un titre de film ou de jeu video, même si à l’origine ces deux mots prenaient leur source dans Shakespeare.
Un dico de citations, deux dicos d’idiomes, cinq ou six dicos d’argot (je conserve précieusement ceux des années soixante-dix car c’est un argot que l’on ne trouve plus dans les dicos modernes et les internautes ne le connaissent pas non plus). Je travaille en ce moment sur un George V. Higgins, « Cogan’s Trade » et sans mon Green et mon Chapman (et pourtant, Higgins m’avait dit que ce dernier était mauvais !) je serais incapable de comprendre bien des choses.
Des documents précis sur les armes, sur l’organisation de la police, les codes utilisés, les paris, la drogue etc...
Avec l’expérience, on sait si on aura plus vite fait de chercher sur le Net ou sur papier.
Dernier point, je demande des choses à des anglais ou des américains, que ce soit des auteurs que je traduis (si j’ai un bon rapport avec eux, je peux leur poser des questions sur le texte d’un de leurs collègues), des gens de langue anglaise que je connais, voire, cela m’est arrivé, de parfaits inconnus qui parlent de La Nouvelle Orléans dans le métro alors que j’ai un problème avec le vocabulaire du carnaval...
Lorsque vous rencontrez une difficulté, voire que vous êtes bloqué (inquiétude majeure des apprentis traducteurs), comment procédez-vous ?
Déjà, pour réduire le risque, s’il y a dans le texte des arnaques financières et si on n’y connaît rien, il ne faut pas traduire ce texte-là.
Je crois que j’ai répondu ci-dessus. Une anecdote : je travaille aussi en ce moment sur un texte de Donald Westlake, « What’s so Funny ? », dans lequel trois lignes n’avaient aucun sens dont je puisse rendre compte en français. Dans une discussion sur un blog, j’en ai parlé en indiquant autour de quoi tournait la difficulté. Un des internautes qui fréquente ce blog m’a demandé le texte exact. C’est en le lui mettant en ligne que la lumière s’est faite, en tapant les mots un à un, encadrés par les quatre ou cinq lignes qui venaient avant et après...
Quels rapports éventuels entretenez-vous avec les auteurs que vous traduisez ? Vous arrive-t-il, par exemple, de leur demander leur aide ?
Là, aussi, j’ai répondu. Quelques précisions. Tous les auteurs à qui j’ai adressé des listes de questions (pas n’importe quoi, il faut qu’ils aient le sentiment que leur traducteur est bon, et donc ce sont surtout des erreurs dans le texte (couleur du chapeau qui change d’une page à l’autre, date erronée, nom de personnage changé...), éventuellement des typos qui peuvent être trompeuses, ou, surtout, des phrases qui prêtent à diverses interprétations) m’ont répondu rapidement, presque toujours en détail, en me remerciant.
J’ai noué des relations d’amitié avec plusieurs d’entre eux (Tony Hillerman, Christopher Cook...) et de respect mutuel avec la quasi-totalité des autres.
J’ajoute que c’est un plaisir de les rencontrer quand ils viennent dans des festivals de polar en France, d’autant que tous ceux que je connais (y compris ceux que je n’ai pas traduits) sont persuadés d’avoir LE meilleur traducteur en exercice... quel qu’il soit. Confortable.
Quel est votre meilleur souvenir, en tant que traducteur ?
Je ne sais que répondre à cette question, il ne s’agit ni de sport, ni de voyages, ni de vacances... et c’est un travail exigeant, qui s’inscrit dans la durée. Pas de souvenir précis particulier. La satisfaction d’avoir fait de mon mieux pour les textes et les auteurs qui m’étaient confiés et de continuer. Je viens de reprendre un roman de William Riley Burnett, « Dark Hazard », que j’ai traduit il y a vingt-cinq ans. J’ai le sentiment d’avoir progressé dans le métier. J’ai opéré plus de 2000 changements ou modifications sur la traduction précédente. Cela prouve par ailleurs qu’un travail est toujours perfectible.
Y a-t-il un texte en particulier que vous aimeriez traduire ou que vous auriez aimé traduire ?
Que j’aimerais : oui, j’en ai un, mais je ne dirai pas lequel car il n’est jamais paru, même pas aux USA (refus de l’éditeur à l’époque où il a été écrit, refus de celle qui est devenue la veuve de l’auteur). Je l’ai sur manuscrit typographié, un jour, il paraîtra.
Que j’aimerais : retraduire quasiment tous les Burnett, tous les Thompson, de nombreux Fredric Brown, « Les Amis d’Eddie Coyle » de G.V. Higgins, « Le Facteur sonne toujours deux fois » de James Cain, tous les Ross MacDonald, « Beyond this point are Monsters », de Margaret Millar, « Flow my Tears, the Policeman Said » et « Do Androids Dream of Electric Sheep », de Philip K. Dick... Les Wessel Ebersohn qui n’ont pas été traduits, la liste est infinie. Erskine Caldwell... « When the Sacred Ginmill Closes » de Lawrence Block...
Que j’aurais aimé : continuer de traduire David Bergen chez Albin Michel et traduire « I was Looking for a Street » de Charles Willeford chez Rivages, notamment. Deux blessures qui resteront. Car s’il n’y a pas de meilleur souvenir, il y en a de plus mauvais.
Le traducteur est-il pour vous un auteur ou un passeur ?
Le traducteur est un « passeur » si c’est le mot qui convient. Certains traducteurs sont des auteurs, Baudelaire pour Poe, des auteurs parce qu’à l’arrivée le texte est splendide, mais ce n’est plus vraiment du Poe. Mais combien de tâcherons imbus pour un Baudelaire ?
Je ne suis pas l’auteur des romans que je traduis. Je n’ai jamais dédicacé un seul des livres que j’ai traduits.
Si, deux. Un, à un festival, que j’ai signé après l’auteur et après le directeur de collection. Un autre, un Hillerman, que j’ai dédicacé en fin de volume, là où commence le glossaire car il n’y a pas de glossaire dans les romans d’origine, j’en suis l’auteur.
Partagez-vous l'avis de ces traducteurs qui se décrivent avant tout comme des petits artisans ?
Je préfère le terme de soutier. J’ai du cambouis jusqu’aux coudes mais il n‘y aura pas de problème grave dans la salle des machines.
Traduire a-t-il fait de vous un lecteur différent? Et si oui, quel lecteur ?
Un lecteur critique qui a du mal à lire les textes traduits de l’anglais. Je sens souvent les fautes, les inexactitudes. Dernièrement, un Westlake m’est tombé des mains car le texte français n’avait aucun rythme et comportait un trop grand nombre de fautes.
Pour trois autres textes du même auteur (pas traduits par la même personne), j’ai fait des fiches à l’éditeur recensant tous les problèmes à modifier dans la prochaine édition (ceux-là, du moins, avaient du rythme et le style Westlake). C’est quelque chose que j’ai souvent fait, avec une grande discrétion, car il n’est pas question de nuire à un(e) collègue, mais de rendre au texte sa pertinence. J’ai fait cela notamment pour des textes de Wessel Ebersohn, de Ted Lewis... pour l’intégralité de « Sur les quais » de Budd Schulberg (sans le texte de la v.o. car le délai était trop court pour se le procurer).
Enfin, quel plaisir trouver à lire une nouvelle de Hammett en traduction bilingue « intégrale et fidèle » quand il y a jusqu’à 4 contre-sens en deux pages ?
Si certains traducteurs sont des soutiers, d’autres sont des charcutiers. Malheureusement, on parle de traducteur dès que quelqu’un a transcrit un texte en « français (?!!!) » et que ce texte a été publié.
Quel(s) conseil(s) pourriez-vous donner à un(e) apprenti(e) traducteur(trice) ?
CV, offre de service adressés aux directeurs de collection, pas aux éditeurs. S’armer de patience, ce n’est pas gagné. Le risque est grand pour les éditeurs, il faut le reconnaître, s’ils engagent quelqu’un qui n’a jamais traduit. Sortir en bon rang d’une école de traduction renommée peut aider. Au besoin, proposer de rendre un essai. Au besoin, faire un essai sur un texte que l’on aura choisi, qui n’a pas été traduit, et le soumettre. Ces deux options constituent un pari et ne seront pas rémunérées.
Savoir ce que l’éditeur visé recherche. Certains refusent les notes de bas de page et sont des fanas de la lisibilité, préfèrent trois contre-sens dans une page (ils ne les verront même pas) plutôt qu’une expression, une seule, qui semble « traduite ».
Pour moi, mais ça n’engage que moi :
Toujours respecter l’auteur et le texte. Disparaître derrière. Ne pas faire de mot à mot mais ne pas trahir. Ne pas plaquer un autre style que celui de l’auteur. S’il est impossible de le garder, chercher un équivalent. Ne pas privilégier les mots qu’on aime ou les expressions qu’on aime. Utiliser ceux et celles qui correspondent le mieux à ceux et celles de l’auteur. Ne pas rajouter, ni en contenu, ni en style. Ne pas retrancher, ni en contenu, ni en style.
Il est agaçant de reconnaître un traducteur derrière le texte qu’il a traduit parce qu’il a des mots fétiches. Si vous en trouvez dans les livres que j’ai traduits, svp, prévenez-moi.
Enfin, ce qui ne s’apprend pas dans les écoles de traduction, savoir lire. Savoir lire un texte. Savoir ce qui est caché derrière la phrase et cacher la même chose derrière la phrase française, ça, c’est du grand art et non plus du petit artisanat. Mais ça reste un travail de soutier.
Demeurer humble. Les traducteurs dont on parle le plus (il y en a quatre ou cinq de l’anglais vers le français, que tout le monde cite toujours), ne sont pas forcément les meilleurs. Ils savent généralement se vendre, ont tendance à avoir une haute opinion d’eux-mêmes, à servir leur carrière et non les auteurs qu’ils traduisent. Pendant ce temps, le superbe travail de la traductrice d’Ernest J. Gaines, Michelle Herpe-Voslinsky, passe presque inaperçu, et son nom est même mal orthographié en quatrième de couverture de l’édition 10/18 de « Une longue journée de novembre ».
Pour en savoir plus :
mysterejazz.over-blog.com
www.forum.polarnoir.fr
www.arretssurimage.net/forum/read.php?5,1051147,1059550
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