samedi 13 février 2010

Exercice de version, 85

El amor es una enfermedad del hígado tan contagiosa como el suicidio, que es una de sus complicaciones mortales. Sin embargo, ambas han sido convenientemen­te dignificadas, elevadas a una categoría sentimental, acaso por la imposibilidad de la ciencia para elaborar una terapéutica apropiada. La languidez, la suspirante actitud de las doncellas medievales que derramaban su palidez por una, ventana con la misma seriedad con que una lavandera derrama un balde de agua, no era sino el resultado lógico de una alimentación pasada de proteínas.
Pero lo más peligroso de la enfermedad amorosa es lo que ella tiene de teatral. No sólo en su esencia, sino en sus elementos accidentales. Tan pronto como se presentan los primeros síntomas, el paciente se vuelve impaciente, elabora argu­mentos, monta su aparataje escenográfico con el más complicado sistema de bam­balinas suspirantes, de consuetas literarios (sic), de telones decorados a brochazos de lírica timidez; y empapela las paredes de su pensamiento con cartelones apara­tosos que anuncian una conmovedora obra ceñida a los cánones de un auténtico dramatismo de escuela, para después, a la hora de la función, salir con una panto­mima. De allí que las más grandes obras de la literatura universal, no tengan otro fin que encontrar la vulnerabilidad hepática del lector.
Con el amor, como con toda enfermedad contagiosa, sucede que quien la con­trae tiene indefectiblemente a quien cargarle la culpa. Aunque después venga el período del aislamiento, de la cuarentena sentimental, en que los dos enfermos, después de innumerables rodeos, logran encontrarse en el sitio espiritual donde su identificación sintomática comienza a acentuarse y su enfermedad a volverse crónica.

Gabriel García Márquez, « El amor es una enfermedad medieval »

***

Amélie nous propose sa traduction :

L’amour est une maladie du foie aussi contagieuse que le suicide, qui en est d’ailleurs une des complications mortelles. Toutefois, toutes deux ont été ennoblies à juste titre, élevées au rang de catégorie sentimentale, peut-être à cause de l’incapacité de la science à mettre en place une thérapie appropriée. La langueur, l’attitude soupirante des demoiselles médiévales qui déversaient leur pâleur à la fenêtre, sérieuses comme une blanchisseuse déversant un seau d’eau, n’était que la conséquence logique d’une alimentation trop riche en protéines.
Or, c’est le caractère théâtral de la maladie amoureuse qui présente le plus de dangers. Non seulement dans son essence, mais aussi dans ses composantes secondaires. Dès que les premiers symptômes apparaissent, le patient devient impatient, il élabore des arguments, monte son décor scénique en utilisant un système extrêmement compliqué de frises galantes, de souffleurs littéraires (sic), de rideaux peinturlurés de timidité lyrique ; puis il tapisse les murs de sa pensée avec des affiches tape-à-l’œil annonçant une pièce émouvante, fidèle aux canons d’un authentique dramatisme d’école, pour finalement entrer sur scène avec un numéro de pantomime, au moment de la représentation. Il en ressort que les plus grandes œuvres de la littérature universelle n’auraient d’autre fin que celle de toucher la vulnérabilité hépatique du lecteur.
Il se trouve qu’en amour –comme dans toute autre maladie contagieuse–, celui qui l’attrape a forcément quelqu’un sur qui rejeter la faute. Même si s’ensuit la période d’isolement, celle de la quarantaine sentimentale, durant laquelle les deux malades, après d’innombrables détours, parviennent à se rencontrer dans le lieu spirituel où leur identification symptomatique commence à s’accentuer et leur maladie à devenir chronique.

***

Chloé nous propose sa traduction :

L’amour est une maladie du foie aussi contagieuse que le suicide, qui est une de ses complications mortelles. Cependant, toutes deux ont été ennoblies, élevées au rang de catégorie sentimentale, peut-être à cause de l’incapacité de la science à trouver une thérapie adaptée. La langueur, l’attitude soupirante des demoiselles médiévales qui déversaient leur pâleur d’une fenêtre avec le même sérieux qu’une blanchisseuse déverse un sceau d’eau, n’était que la conséquence logique d’une alimentation trop riche en protéines.
Mais le plus dangereux dans la maladie amoureuse, c’est ce qu’elle a de théâtral. Non seulement dans son essence, mais aussi dans ses effets secondaires. Dès que les premiers symptômes font leur apparition, le patient devient impatient, il élabore des arguments, monte une mise en scène avec un système très complexe de frises romantiques, de souffleurs littéraires (sic), de rideaux décorés et peints de timidité lyrique ; puis il tapisse les murs de sa pensée d’affiches spectaculaires qui annoncent une pièce émouvante, fidèle aux canons d’un authentique dramatisme d’école, pour finalement, à l’heure de la représentation, faire son entrée avec un numéro de pantomime. Il semble donc que les plus grandes œuvres de la littérature universelle n’aient d’autre fin que celle de toucher la vulnérabilité hépatique du lecteur.
Il se trouve qu’avec l’amour, comme avec toute autre maladie contagieuse, celui qui l’attrape a toujours quelqu’un sur qui rejeter la faute. Même si s’ensuit la période d’isolement, celle de la quarantaine sentimentale, durant laquelle les deux malades, après d’innombrables détours, parviennent à se rencontrer dans le lieu spirituel où leur identification symptomatique commence à s’accentuer et leur maladie à devenir chronique.

***

Laëtitia Sw. nous propose sa traduction :

L’amour est une maladie du foie aussi contagieuse que le suicide, qui est une de ses complications mortelles. Cependant, toutes les deux ont été avantageusement élevées au digne rang des sentiments, peut-être du fait de l’impossibilité de la science à élaborer une thérapeutique appropriée. La langueur, l’attitude soupirante des donzelles du Moyen Âge qui versaient leur pâleur par une fenêtre aussi sérieusement qu’une lavandière renverse un seau d’eau, n’étaient que le résultat logique d’une alimentation carencée en protéines.
Mais le plus dangereux de la maladie amoureuse vient de ce qu’elle a de théâtral. Non seulement dans son essence, mais aussi dans ses éléments accidentels. Dès l’apparition des premiers symptômes, le patient devient impatient, il élabore des scénarios, il recourt, pour monter sa machine scénographique, au système le plus compliqué de frises soupirantes, de souffleurs littéraires (sic), de rideaux décorés à grands coups de timidité lyrique ; et il tapisse les murs de sa pensée avec de grandes affiches voyantes qui annoncent une œuvre émouvante conforme aux canons d’un authentique dramatisme d’école, pour ensuite, à l’heure de la représentation, entrer en scène dans une pantomime. D’où il s’ensuit que les plus grandes œuvres de la littérature universelle n’ont d’autre fin que celle de toucher la vulnérabilité hépatique du lecteur.
Il en est de l’amour comme de toute maladie contagieuse : celui qui la contracte cherche indéfectiblement sur qui rejeter la faute. Même si, par la suite, survient la période d’isolement, de la quarantaine sentimentale, pendant laquelle les deux malades, après d’innombrables tergiversations, finissent par se rencontrer dans l’endroit spirituel où leur identification symptomatique commence à s’accentuer et leur maladie, à devenir chronique.

***

Pascaline [la fan n°1 de García Márquez] nous propose sa traduction :

L'amour est une maladie du foie aussi contagieuse que le suicide, qui en est l'une de ses complications mortelles. Cependant, toutes deux ont été ennoblies, élevées au rang de catégorie sentimentale, sans doute face à l'impossibilité de la science d'élaborer une thérapie appropriée. La langueur (l'attitude soupirante des demoiselles médiévales qui déversent leur pâleur par une fenêtre avec le même sérieux qu'une blanchisseuse renverse un seau d'eau) n'est ni plus ni moins que le résultat logique d'une alimentation trop riche en protéines. Mais le plus dangereux de la maladie amoureuse résulte de son caractère théâtral. Pas seulement dans son essence, mais aussi dans ses composantes accidentelles. Dès que se présentent les premiers symptômes, le patient devient impatient, invente des arguments, monte toute une mise en scène avec le système le plus complexe de frises soupirantes, de clichés littéraires, de rideaux décorés à coups de pinceau d'une timidité lyrique ; et il tapisse les murs de sa pensée d'affiches pompeuses qui annoncent une émouvante œuvre fidèle aux canons d'un authentique dramatisme d'école, pour ensuite, au moment de la représentation, apparaître avec une pantomime. Cela explique que les plus grandes œuvres de la littérature universelle n'aient pas d'autre but que celui de toucher la vulnérabilité hépatique du lecteur. Avec l'amour, comme avec toute maladie contagieuse, il se trouve que quiconque la contracte a immanquablement quelqu'un sur qui rejeter la faute. Même si, plus tard, la période d'isolement arrive (celle de la quarantaine sentimentale), pendant laquelle les deux malades, après d'innombrables détours, réussissent à se retrouver dans le lieu spirituel où leur identification symptomatique commence à s'accentuer, et leur maladie à devenir chronique.

***

Julie D. nous propose sa traduction :

L'amour est une maladie de foie aussi contagieuse que le suicide qui est une de ses complications mortelles. Cependant, toutes deux ont été opportunément ennoblies, élevées à un rang sentimental, peut être en raison de l'impossibilité de la science à élaborer une thérapie appropriée. La langueur, l'attitude soupirante des demoiselles médiévales qui déversent leur pâleur par une fenêtre avec le même sérieux qu'une lavandière déverse une bassine d'eau, n'était rien d'autre que le résultat logique d'une alimentation pauvre en protéines.
Mais, le plus dangereux de la maladie d'amour est ce qu'elle a de théâtral. Non seulement dans son essence mais aussi dans ses éléments imprévisibles. Aussitôt que se présentent les premiers symptômes, le patient devient impatient, il élabore des scénarios, monte son attirail scénographique avec le système le plus compliqué de bandes de décor soupirantes, de souffleurs littéaires (sic), de rideaux décorés à coups de pinceau d'une timidité lyrique, et il tapisse les murs de sa pensée de grandes affiches pompeuses annonçant une oeuvre émouvante, fidèle aux canons d'un authentique dramatisme d'école, pour ensuite, à l'heure de la représentation, sortir avec une pantomime. De là, le fait que les plus grandes oeuvres de la littérature universelle n'aient d'autre fin que celle de toucher la vulnérabilité hépatique du lecteur.
Il se passe avec l'amour, comme avec n'importe quelle autre maladie contagieuse que celui qui l'attrappe a infailliblement quelqu'un sur qui rejeter la faute. Même si vient ensuite le temps de l'isolement, de la quarantaine sentimentale, pendant laquelle les deux malades, après d'innombrables détours, arrivent à se retrouver à l'endroit spirituel où leur identification symptomatique commence à devenir chronique.

***

Morgane nous propose sa traduction :

L’amour est une maladie du foie aussi contagieuse que le suicide, qui est l’une des complications mortelles. Cependant, toutes deux ont été convenablement dignifiées, élevées à une catégorie sentimentale, peut-être à cause de l’impossibilité de la science de l’élever pour élaborer une thérapie appropriée. La fragilité, l’attitude amoureuse des demoiselles médiévales qui répandent leur pâleur à travers une fenêtre avec le même sérieux qu’une blanchisseuse répand un seau d’eau, n’était autre que le résultat logique d’une alimentation manquant de protéine. Mais le plus dangereux de la maladie amoureuse est ce qu’elle a de théâtral. Non seulement dans son essence, mais encore dans ses éléments fortuits. Aussitôt que se présentent les premiers symptômes, le patient devient impatient, élabore des arguments, monte son appareil scénographique avec le système le plus compliqué de frises soupirantes, de souffleur littéraires (sic), rideaux décorés à coup de pinceau d’une timidité lyrique ; et tapisse les murs de sa pensée avec des cartons spectaculaires qui annoncent une émouvante œuvre réduite aux canons d’un authentique dramatisme d’école, pour ensuite n’ avoir d’autres fins que de trouver la vulnérabilité hépatique du lecteur. Avec l’amour, comme avec toute maladie contagieuse, il arrive que celui qui l’attrape ait indéfectiblement quelqu’un sur qui rejeter la faute. Bien qu’après vienne la période de l’éloignement, de la quarantaine sentimentale, dans laquelle les deux malades, après d’innombrables rodéos, arrivent à se retrouver dans le lieu spirituel où leur identification symptomatique commence à s’accentuer et leur maladie à devenir chronique.

vendredi 12 février 2010

Exercice d'écriture pour le 26 février

Le sujet : sang

[je le donne à l'avance pour celles qui aiment, disent-elles, « se creuser la tête » pendant la semaine pour trouver un sujet et la manière de le traiter… et parce que je ne serai pas là vendredi prochain (je risque donc d'oublier)]

Exercice d'écriture pour le 19 février

Sujet : De la tête aux pieds

[Il y avait évidemment une erreur dans mon intitulé de la semaine dernière… Il fallait lire pour le 12 février et non pour le 19]

Exercice d'écriture

Le sujet du jour était « Feuille de papier ».

***

Amélie :

Quoi de plus banal qu’une feuille de papier ? D’une infime épaisseur, elle peut être blanche ou colorée, grande, petite, ronde, étoilée – un coup de ciseaux et le tour est joué ! –, et présenter différentes textures au toucher, lisse, rugueuse voire glacée, selon l’usage que l’on veut en faire. Apparemment, pas de quoi fouetter en chat. Pourtant, à bien y regarder, elle recèle tout de même de nombreux trésors, bien plus précieux que ce qu’on aurait pu croire au début. Chacune à sa manière, elles nous racontent toutes un souvenir, une aventure qui serait arrivée à l’une ou l’autre de leur semblable, et qui restera gravée dans leur Histoire.
On peut y lire la ténacité d’un enfant qui reste des heures et des heures assis à son bureau, à essayer de plier correctement son avion comme le lui a montré son papa, pour qu’il vole aussi loin que le sien. Puis, quand il s’est assuré de sa bonne tenue de vol, il le colorie avec soin, pour lui faire adopter les couleurs d’un drapeau qu’il a vu à l’intérieur de la couverture du dictionnaire. Ou encore la fierté de cet autre qui court vers ses parents en criant : « Maman, Papa, vous avez vu, j’ai même pas grabouillé, j’ai fait un vrai dessin, comme un grand ! ». Et les parents de répondre : « Oh mais oui, elle est vraiment magnifique ta girafe ! ». « Où ça une girafe ? Mais c’est Maman que j’ai dessinée… », conclue l’enfant en repartant, tout penaud. Elles cachent aussi les jeux favoris des cours de récré, ces cocottes en papier confectionnées à la hâte avant de partir à l’école, et que les fillettes brandissent à chaque instant ; elles demandent à qui le veut bien de choisir un nombre –« un, deux, trois, quatre, cinq….trente-sept »– puis une couleur –« euh…rouge ! »– et lui annonce enfin la prophétie qui accompagne ce choix –« Tu es amoureuse du maître ! Hahaha ! Eh, vous savez quoi ? Lilou est amoureuse du maître ! » « C’est même pas vrai d’abord ! » clame l’intéressée…– avant de partir à la recherche d’une nouvelle victime. Si on quitte la cour pour s’immiscer dans la salle de classe, on peut découvrir les fameuses boulettes de papier mâché, soufflées sur son voisin dès que la maîtresse a le dos tourné, grâce au tube d’un effaceur complètement démonté : comme quoi, une simple feuille de papier peut offrir de franches parties de rigolades.
Quand on grandit un peu, elle peut revêtir sa tenue de confidente, sur laquelle l’adolescent incompris s’épanche longuement, confie ses joies comme ses peines, raconte tout ce dont il ne peut –ou plutôt ne veut– parler à personne d’autre, et surtout pas à ses parents –la loose !–. Mais c’est quand elle prend la forme d’une lettre que la feuille dévoile ses plus grands mystères : qu’elle apporte bonnes ou mauvaises nouvelles, elle est tantôt espérée, tantôt crainte. Pour les lettres administratives, pas de doute possible : elle est froide, impersonnelle et provoque appréhension, colère, incompréhension, lassitude, etc. chez son destinataire. En revanche, quand on se place du côté de l’expéditeur, la feuille de papier joue un rôle bien plus important, car elle devient le témoin de l’énervement de celui qui griffonne une lettre de mécontentement, elle doit faire face aux hésitations de l’amoureux transi qui veut –enfin– déclarer sa flamme, ou subir les coups de crayon rageurs de celle qui veut tirer un trait définitif sur une rencontre.
Malgré tous ces voiles levés, la feuille de papier n’a pas révélé la moitié de ce qu’elle contient, de ce qu’elle a vécu. Tous les voyages, les sentiments, les personnages, les lieux, les événements qu’elle a connus se trouvent dans les livres, bien à l’abri sous leurs couvertures. À tout âge, elle est la voie d’accès au rêve, à la désillusion, au rire, à la connaissance, aux larmes, à l’espoir. Jusqu’à présent, la feuille de papier est le fidèle compagnon de la littérature, elle en est l’essence. Et ce n’est pas nous, traducteurs et apprentis-traducteurs, qui irions dire le contraire !

***

Coralie :

En entrant dans la chambre de Léo, Aïnoa marcha sur quelque chose. Elle alluma alors la lumière : une boule de papier. Puis une autre et encore une autre, une bonne dizaine... Son ami aurait pu mettre de l'ordre avant son arrivée. D'un naturel maniaque et légèrement curieux, elle s'accroupit pour les ramasser, sans oublier bien sûr d'en défroisser une. Pourquoi Léo avait-il chiffonné autant de si jolies feuilles ? Des feuilles d'un papier épais, couleur ivoire, avec une petite fleur bleue dans chacun des coins et parfumées en plus ! Une encre noire et nerveuse avait écrit sur la première un fébrile « Mon Amour ». Aïnoa sourit, prit une autre boule et pâlit : « Aïnoa, Mon Amour ». La suivante disait « Chère Aïnoa, je ne trouve pas les mots pour écrire tout ce que je veux te dire ». L'adolescente s'empressa d'ouvrir un autre brouillon : « Aïno, ma belle, je t'aime ». Son cœur battait la chamade, elle commençait à trembler quand on poussa la porte. Léo se tenait debout devant elle, étonné de la trouver là, au milieu de ses lamentables déclarations d'amour. Ils rougirent tous les deux avant de se jeter sur les feuilles de papier éparpillées par terre...

***

Laëtitia Sw. :

Feuille de papier...
cartonnée : naissance annoncée
coloriée : dessins inventés
découpée : ribambelle de bonhommes attachés
quadrillée : souvenir d’écolier
pliée : avion lancé
dorée : cadeau assuré
dentelée : goûter présenté
froissée : mots griffonnés
calligraphiée : personnalité exprimée
crayonnée : imagination inspirée
plastifiée : conduite autorisée
grattée : années passées à étudier
imprimée : livres collectionnés
parfumée : lettre enflammée
tamponnée : embauché !
monnaie : quotidien assumé
signée : tant pis... marié !
roulée : menu caché
accrochée : fête décorée
paraphée : maison achetée
visée : voyage à l’étranger
raturée : courses effectuées
barrée : chèque payé
glacée : photos regardées
jaune et cornée : bonheur fané
testamentée : héritage partagé
Une vie ponctuée de petits papiers
Parfois oubliés, parfois menacés
Aujourd’hui envolés ?
Non, encore bien ancrés
Et plein de trésors celés.

***

Chloé :

Numéro seize n’était pas une feuille de papier comme les autres. Elle appartenait à la famille Canson qui régnait sans conteste sur l’ensemble du placard. Leur blancheur immaculée, leur peau ferme au grain régulier faisait pâlir d’envie la famille des Perforées-à-Carreaux de l’étagère du dessous. Ces dernières avaient la vie dure : quand les mains en choisissaient une, elles se faisaient gribouiller et raturer au stylo à bille et on pouvait les entendre hurler de douleur. Elles n’avaient pas beaucoup de chances de faire carrière, soit elles étaient froissées en boule ou, pire, déchirées en petits morceaux, pour atterrir dans la poubelle, soit elles finissaient enfermées dans des classeurs. Les Canson, elles, ne subissaient jamais de telles tortures car les mains s’en servaient pour faire ce qu’on appelle de L’art. En véritables stars, elles étaient délicatement caressées par la mine d’un crayon à papier, coloriées ou peintes de magnifiques couleurs, mises en valeur dans de superbes cadres qui les protégeaient de la poussière pour faire leur entrée dans le grand monde. Les mains les exposaient alors amoureusement dans le salon, où elles recevaient toujours des compliments.
Numéro seize, rêveuse, attendait patiemment son heure de gloire, plus qu’une feuille avant son tour. Représentera-t-elle un portrait ? Un paysage, peut-être ? Quel maquillage aura-t-elle, du rouge, du orange ? En tout cas, ça serait parfait, elle avait toujours adoré les tons chauds…

***

Laëtitia :

Arthur considéra la feuille de papier qui se trouvait devant lui avec une moue dubitative. L’énoncé lui semblait impénétrable et les caractères autant de hiéroglyphes indéchiffrables. Il se voyait déjà lundi matin en cours de maths avec Madame Huguerie, cette femme acariâtre qui l’avait déjà classé depuis longtemps dans la catégorie des bons à rien, des cas désespérés. Elle ne vérifiait même plus s’il faisait son travail, elle savait que non. Mais, pour une fois, il voulait pouvoir dire qu’il l’avait fait, sérieusement, pour de vrai, et même si ses exercices étaient faux au moins il avait fait l’effort. Puis il pensa que pour cette femme, cette handicapée du sentiment humain, ce ne serait pas suffisant, pas même considéré comme un début mais plutôt comme un accident de parcours. Pour elle, le lendemain, il irait rejoindre le clan des « récalcitrants ». Il avait dû chercher le mot dans le dictionnaire. Mais le sens n’était pas aussi blessant que le ton que Madame Huguerie employait pour le prononcer.
Il prit la feuille de papier et se mit à la plier. Du mouvement de ses mains naquit un avion qu’il lança à travers la pièce. Soudain, il se retrouva aux commandes. A bord, il survola son bureau, son lit, ses problèmes, et plus rien n’eut d’importance. Il n’était plus le cancre de la troisième C, il était juste lui-même, il n’avait plus à jouer un rôle, à faire le bouffon pour amuser la galerie et camoufler ses faiblesses. Ce vol paisible rasséréna son âme. Peu à peu l’avion commença à perdre de l’altitude. Il voulut le redresser et mettre plein gaz vers les cieux mais l’appareil ne répondit pas, le crash semblait inévitable. Résigné, il cessa de lutter et s’abandonna à l’attraction terrestre. L’avion toucha le sol en douceur et Arthur s’en extirpa à regret. Il ne constata aucun dommage irréparable sur sa machine pourtant il la froissa d’un geste brusque et la jeta avec fureur dans la corbeille. Il se remit à sa table, sortit une nouvelle feuille, et renoua avec son activité initiale. Désormais, il ne baisserait plus les bras.

Découverte d'un dictionnaire des termes de golf (en espagnol et en français)

En photo : (4/365) :: Golf Thursdays, par chispita_666

http://golf.mundodelocio.com/golf/diccionario-de-golf/index.php

Références culturelles, 368 : Antonio Canales

Antonio Canales
une idée d'Odile

http://fr.wikipedia.org/wiki/Antonio_Canales

Exercice de version, 84

Pedro Vicario volvió a retirar el cuchillo con su pulso fiero de matarife, y le asestó un segundo golpe casi en el mismo lugar. «Lo raro es que el cuchillo volvía a salir limpio -declaró Pedro Vicario al instructor-. Le había dado por lo menos tres veces y no había una gota de sangre.» Santiago Nasar se torció con los brazos cruzados sobre el vientre después de la tercera cuchillada, soltó un quejido de becerro, y trató de darles la espalda. Pablo Vicario, que estaba a su izquierda con el cuchillo curvo, le asestó entonces la única cuchillada en el lomo, y un chorro de sangre a alta presión le empapó la camisa. «Olía como él», me dijo. Tres veces herido de muerte, Santiago Nasar les dio otra vez el frente, y se apoyó de espaldas contra la puerta de su madre, sin la menor resistencia, como si sólo quisiera ayudar a que acabaran de matarlo por partes iguales. «No volvió a gritar -dijo Pedro Vicario al instructor-. Al contrario: me pareció que se estaba riendo.» Entonces ambos siguieron acuchillándolo contra la puerta, con golpes alternos y fáciles, flotando en el remanso deslumbrante que encontraron del otro lado del miedo. No oyeron los gritos del pueblo entero espantado de su propio crimen. «Me sentía como cuando uno va corriendo en un caballo», declaró Pablo Vicario. Pero ambos despertaron de pronto a la realidad, porque estaban exhaustos, y sin embargo les parecía que Santiago Nasar no se iba a derrumbar nunca. «¡Mierda, primo -me dijo Pablo Vicario-, no te imaginas lo difícil que es matar a un hombre!» Tratando de acabar para siempre, Pedro Vicario le buscó el corazón, pero se lo buscó casi en la axila, donde lo tienen los cerdos. En realidad Santiago Nasar no caía porque ellos mismos lo estaban sosteniendo a cuchilladas contra la puerta. Desesperado, Pablo Vicario le dio un tajo horizontal en el vientre, y los intestinos completos afloraron con una explosión. Pedro Vicario iba a hacer lo mismo, pero el pulso se le torció de horror, y le dio un tajo extraviado en el muslo. Santiago Nasar permaneció todavía un instante apoyado contra la puerta, hasta que vio sus propias vísceras al sol, limpias y azules, y cayó de rodillas.

Gabriel García Márquez, Crónica de una muerte anunciada

***

Laëtitia nous propose sa traduction :

Pedro Vicario retira le couteau avec sa poigne terrible de boucher, et il lui asséna un deuxième coup presque au même endroit. « Ce qui est bizarre c’est que le couteau ressortait propre –déclara Pedro Vicario à l’instructeur –Il l’avait poignardé au moins trois fois et il n’y avait pas une goutte de sang. » Santiago Nasar se tordit avec les bras croisés sur le ventre après le troisième coup de couteau, il lâcha un gémissement de veau, et essaya de leur tourner le dos.
Pablo Vicario, qui était à sa gauche avec la lame incurvée, lui administra alors le seul coup de couteau dans l’échine, et un jet de sang à haute pression lui imprégna la chemise. « Je sentais comme lui », me dit-il. Trois fois blessé à mort, Santiago Nasar se tourna encore vers eux, et appuya son dos contre la porte de chez sa mère, sans la moindre résistance, comme s’il ne voulait qu’une chose : les aider à l’achever à parts égales. « Il n’a plus crié –dit Pedro Vicario à l’instructeur-. Au contraire, j’ai même eu l’impression qu’il riait. » Alors tous deux continuèrent de le poignarder contre la porte, ils alternaient des coups faciles, flottant dans le havre de paix éblouissant qu’ils trouvèrent au-delà de la peur. Ils n’entendirent pas les cris de tout le village horrifié par leur crime. « Je me sentais comme sur un cheval au galop », déclara Pablo Vicario. Mais tous deux revinrent bientôt à la réalité, parce qu’ils étaient épuisés, et cependant il leur semblait que Santiago Nasar ne s’effondrerait jamais. « Merde, Cousin ! –me dit Pablo Vicario-, tu peux pas savoir ce que c’est dur de tuer un homme ! ». Voulant en finir pour toujours, Pedro Vicario chercha son cœur, mais il le chercha presque dans l’aisselle, là où l’ont les porcs. En réalité si Santiago Nassar ne s’écroulait pas c’est parce qu’ils le soutenaient à grands coups de couteau contre la porte. Désespéré, Pablo Vicario lui donna une estafilade horizontale dans le ventre, et la totalité de ses intestins jaillit dans une explosion. Pedro Vicario allait faire la même chose, mais son poignet se tordit d’horreur, et il lui donna une estafilade perdue dans la cuisse. Santiago Nasar resta encore un instant appuyé contre la porte, jusqu’à ce qu’il voie ses viscères au soleil, propres et bleues, et qu’il tombe à genoux.

***

Pascaline nous propose sa traduction :

Pedro Vicario retira de nouveau le couteau de sa féroce poignée de boucher, et lui assena un second coup presque au même endroit. « Le plus étrange dans tout cela, c'est que le couteau ressortait propre – déclara Pedro Vicario à l'instructeur -. Je lui avais donné au moins trois coups et il n'y avait pas une seule goutte de sang. » Au bout du troisième coup de couteau, Santiago Nasar se plia en deux, les bras croisés sur le ventre, poussa un gémissement de veau, et essaya de leur tourner le dos. Pablo Vicario, se tenant à sa droite avec le couteau courbe, lui assena alors le seul coup dans le dos ; un jet de sang à haute pression trempa sa chemise. « Je sentais comme lui », me dit-il. Trois fois blessé à mort, Santiago Nasar leur fit de nouveau face, et s'appuya contre la porte de sa mère, sans montrer la moindre résistance, comme s'il voulait simplement les aider à le tuer de façon symétrique. « Il cessa de crier – signala Pedro Vicario à l'instructeur -. Même bien au contraire : il me sembla qu'il était en train de rire. » Alors tous deux continuèrent de le poignarder contre la porte, alternant des coups faciles ; ils flottaient désormais dans le havre éblouissant qu'ils rencontrèrent un fois la peur passée. Il n'entendirent pas les cris du village entier, effrayé face à leur propre crime. « Je me sentais comme quand on monte un cheval au galop », confia Pablo Vicario. Mais bientôt, ils revinrent à la réalité, parce qu'ils étaient épuisés, et pourtant, ils avaient l'impression que Santiago Nasar n'allait jamais succomber. « Merde, cousin – me dit Pablo Vicario -, tu n'imagines pas il est difficile de tuer un homme ! » Tentant d'en finir une bonne fois pour toute, Pedro Vicario voulut trouver le cœur, mais il le chercha quasiment au niveau de l'aisselle, là où l'ont les porcs. En vérité, Santiago Nasar ne tombait pas parce qu'eux mêmes, avec leur coups de couteau, le soutenaient contre la porte. Désespéré, Pablo Vicario lui déchira le ventre à l'horizontal, et tous les intestins apparurent telle une exploision. Pedro Vicario allait en faire de même, mais son poignet se tordit d'horreur ; il lui donna un coup perdu qui lui déchira la cuisse. Santiago Nasar resta encore un moment appuyé contre la porte, jusqu'à ce qu'il vît ses propres viscères par terre, nettes et bleues, et tomba à genoux.

***

Morgane nous propose sa traduction :

Pedro Vicario enleva de nouveau le couteau avec son bras puissant de tueur, et lui asséna un second coup presqu’ au même endroit. « Ce qui est étrange est que le couteau sortait de nouveau propre – déclara Pedro Vicario à l’instructeur -. Il l’avait poignardé au moins trois fois et il n’y avait pas une goutte de sang. » Santiago Nasar se tordit les bras croisés sur le ventre, après le troisième coup de couteau, il lâcha un gémissement de veau, et essaya de leur tourner le dos. Pablo Vicario, qui était à sa gauche avec le couteau tordu, asséna alors l’unique coup de couteau dans le dos , et un jet de sang à haute pression lui trempa la chemise. « Je sentais comme lui », me dit-il. Trois fois blessé à mort, Santiago Nasar leur fit de nouveau face, et appuya son dos contre la porte de sa mère, sans la moindre résistance, comme s’il souhaitait seulement les aider à l’achever de le tuer par partie égale. « Il ne recommença pas à crier – dit Pedro Vicario à l’instructeur -. Au contraire : il me semblait qu’il était en train de rire. » Alors tous deux le suivirent en le poignardant contre la porte, avec des coups alternés et faciles, flottant dans le calme éblouissant qu’ils trouvèrent de l’autre côté de la peur. Effrayés par leur propre crime, ils n’entendirent point les cris de tout le peuple. « Je me sentais comme quand quelqu’un est en train de galoper sur un cheval », déclara Pablo Vicario. Mais tous deux firent soudain face à la réalité, car ils étaient épuisés, et cependant il leur semblait que Santiago Nasar n’allait jamais s’effondrer. « Merde, cousin – me dit Pablo Vicario-, tu n’imagines pas à quel point il est difficile de tuer un homme ! ». Essayant de terminer pour toujours, Pedro Vicario chercha son cœur, mais il le chercha presque dans les aisselles, où l’ont les porcs. En réalité, Santiago Nasar ne tombait pas car eux-mêmes étaient en train de le retenir à coup de couteaux contre la porte. Désespéré, Pablo Vicario lui donna une estafilade horizontale dans le ventre, et les intestins complets affleurèrent avec une explosion. Pedro Vicario allait faire la même chose, mais il se tordit le poignet d’horreur, et lui donna une estafilade perdue dans le muscle. Santiago Nasar resta encore un instant appuyé contre la porte, jusqu’à ce qu’il vit ses propres viscères au sol, propres et bleus, et tomba à genoux.

jeudi 11 février 2010

Entrevista con Ramón Sánchez Lizarralde, traductor de Kadaré al español

http://bajavisibilidad.blogspot.com/2006/12/la-pasin-compartida.html

Une jeune apprentie nous parle de la traduction, un texte de Coralie

Traduire est pour moi l'art de rester caché derrière une œuvre, de la transmettre au lecteur sans y laisser d'empreinte, de façon à ce qu'il ait l'impression de lire la version originale et non sa traduction. Mais voilà une chose bien plus facile à dire qu'à faire ! L'apprentie traductrice que je suis se voit constamment tiraillée entre diverses théories de la traduction, toutes opposées. Les unes prônent la traduction littérale tandis que les autres la fustigent et préfèrent s'attacher au sens... Mais nombreux sont les cas où aucune des deux ne fonctionnent. Que dois-je donc faire ? Trouver un compromis, le bon compromis, faire ma petite cuisine, mélanger les meilleurs ingrédients, peser chaque mot, me poser des tas de questions, lire et relire mes différentes propositions, saisir le sens tout en restant proche du texte pour rendre la version la plus juste possible. Traduire, c'est aussi s'empreigner de l'œuvre et de son contexte. C'est être chaque jour un peu plus désireux de s'instruire et d'apporter quelques bribes de culture aux lecteurs. C'est non seulement fouiller dans deux langues mais aussi dans deux mondes aux réalités souvent distinctes. De toute évidence, le métier de traducteur me paraît enrichissant et épanouissant mais aussi, malheureusement, très ingrat : cet amoureux des mots ne jouit que d'une infime reconnaissance, on relève bien plus souvent ses erreurs, ou simplement ses défauts, que ses qualités... et on le considère généralement comme un artiste, au sens péjoratif du terme, qui ne fait que brasser du vent. Malgré toutes ces contraintes, je reste décider à continuer de me battre avec les mots, de me torturer l'esprit pour respecter mon serment de fidélité... Quoi qu'on en pense !

Résultats du sondage : « Vous arrive-t-il d'être jaloux qu'un autre ait traduit un livre (et pas vous) ? »

Sur 28 votants, nous obtenons les résultats suivants :

Oui = 15 voix (53%)
Non = 13 voix (46%)

C'est partagé, mais c'est tout de même les jaloux – dont je fais partie, évidemment – qui l'emportent. Et c'est bien normal, non ?

Références culturelles, 367 : La Fura dels Baus

En photo : La Fura dels Baus - The Beat In The..., par The Crow2

La Fura dels Baus
une idée d'Odile

http://www.lafura.com/web/cast/historia.php

http://novela.toulouse.fr/index.php?post/2009/09/14/La-fura-dels-baus

http://www.lafura.com/entrada/index2.htm

Exercice de version, 83

Ocupo un pequeño apartamento en una callecita a la vuelta de Wardour Street. Wardour es el centro de negocios y de edición de cine y televisión en Londres y mi trabajo consiste en seguir las indicaciones de un director para asegurar una sola cosa: la fluidez narra­tiva y la perfección técnica de la película.
Película. La palabra misma indica la fragilidad de esos trocitos de "piel", ayer de nitrato de plata, hoy de acetato de celulosa que me paso el día digi­talizando para lograr continuidad; eliminando, para evitar confusiones, fealdad o, lo peor, inexperien­cia en los autores del film. La palabra inglesa qui­zás es mejor por ser más técnica o abstracta que la española. Film indica membrana, frágil piel, bru­ma, velo, opacidad. Lo he buscado en el dicciona­rio a fin de evitar fantasías verbales y ceñirme a lo que film es en mi trabajo: un rollo flexible de celu­losa y emulsión. Ya no: ahora se llama Beta Digi­tal.
Sin embargo, si digo "película" en español no me alejo de la definición académica ("cinta de celu­loide preparada para ser impresionada cinematográ­ficamente") pero tampoco puedo (o quiero) separarme de una visión de la piel humana frágil, superficial, el delgado ropaje de la apariencia. La piel con la que nos presentamos ante la mirada de otros, ya que sin esa capa que nos cubre de pies a cabeza seríamos solamente una desparramada carnicería de vísceras pere­cederas, sin más armadura final que el esqueleto -la calavera. Lo que la muerte nos permite mostrarle a la eternidad. Alas, poor Yorick!
Mi trabajo ocupa la mayor parte de mi día. Ten­go pocos amigos, por no decir, francamente, ningu­no. Los británicos no son particularmente abiertos al extranjero. Y quizás -voy averiguando- no hay nación que dedique tantos y tan mayores sobrenom­bres despectivos al foreigner: dago, yid, frog, jerry, spik, hun, polack, russky...

Carlos Fuentes, Inquieta compañía

***

Amélie nous propose sa traduction :

J’occupe un petit appartement, dans une ruelle à l’angle de Wardour Street. Wardour est le centre d’affaires et de tournages du cinéma et de la télévision à Londres ; mon travail consiste à suivre à la lettre les indications d’un réalisateur pour garantir une chose : la fluidité narrative et la perfection technique du film.
Pellicule. Le mot lui-même exprime la fragilité de ces petits lambeaux de « peau », autrefois en nitrates d’argent et aujourd’hui en acétate de cellulose, que je passe mes journées à numériser pour leur conférer une continuité ; pour éviter toute confusion, j’efface les horreurs ou, pire, l’inexpérience chez les réalisateurs.
Le mot anglais est peut-être plus adapté car il est plus technique ou plus abstrait qu’en espagnol. Film : membrane, peau fragile, brume, voile, opacité. J’ai cherché dans le dictionnaire afin de ne pas tomber sur des fantaisies verbales et m’en tenir à ce à quoi film correspond dans mon travail : un rouleau souple de cellulose et d’émulsion. Enfin non : maintenant, ça s’appelle Betacam numérique.
Pourtant, si je dis película en espagnol, je ne m’éloigne pas de la définition académique (« bande de celluloïd préparée pour supporter une impression cinématographique »), mais je ne peux pas (ou je ne veux pas) non plus me détacher d’une vision de la peau humaine fragile, superficielle, la fine tenue de l’apparence. La peau avec laquelle nous affrontons le regard d’autrui, puisque sans cette couche qui nous enveloppe de la tête aux pieds, nous ne serions qu’une boucherie débordante de viscères périssables, sans autre ultime armature que le squelette –la tête de mort. Ce que la mort nous permet de révéler à l’éternité. Alas, poor Yorick !
Je consacre la plus grande partie de ma vie à mon travail. J’ai très peu d’amis, si ce n’est aucun, pour être tout à fait franc. Les britanniques ne sont pas particulièrement ouverts au monde extérieur. Et à mon avis, aucune autre nation –je le découvre petit à petit– n’attribue un tel nombre de surnoms péjoratifs au foreigner : dago, yid, frog, jerry, spik, hun, polack, russky…

***

Laëtitia Sw. nous propose sa traduction :

J’occupe un petit appartement dans une ruelle au coin de Wardour Street. Wardour est le centre des affaires et de l’édition cinématographique et télévisuelle à Londres et mon travail consiste à suivre les indications d’un directeur pour assurer une seule chose : la fluidité narrative et la perfection technique de la pellicule.
Pellicule. Le mot même indique la fragilité de ces petits bouts de « peau », hier de nitrate d’argent, aujourd’hui d’acétate de cellulose, que je passe ma journée à digitaliser pour offrir une continuité ; éliminant des morceaux, pour pallier les confusions, la laideur ou, pire, l’inexpérience chez les auteurs de film. Le mot anglais convient peut-être mieux parce qu’il est plus technique ou abstrait que le mot espagnol. Film évoque une membrane, une peau fragile, une brume, un voile, une opacité. Je l’ai cherché dans le dictionnaire pour éviter des fantaisies verbales et m’attacher à ce que le film est dans mon travail : un rouleau flexible de cellulose et d’émulsion. Ce n’est plus le cas : maintenant, il s’appelle Bêta Digital.
Cependant, si je dis « pellicule », je ne m’éloigne pas de la définition académique (« ruban de celluloïd préparé pour être imprimé cinématographiquement ») mais je ne peux pas non plus (ou ne veux pas) me départir d’une vision de la peau humaine fragile, superficielle, la mince enveloppe de l’apparence. La peau avec laquelle nous nous présentons au regard des autres, puisque sans cette couche qui nous recouvre des pieds à la tête, nous ne serions qu’une vaste boucherie de viscères périssables, sans d’autre armature au final que le squelette – le crâne. Ce que la mort nous permet de montrer à l’éternité. Hélas, pauvre Yorick !
Mon travail occupe la majeure partie de ma journée. J’ai peu d’amis, pour ne pas dire, franchement, aucun. Les Britanniques ne sont pas particulièrement ouverts sur l’étranger. Peut-être même – je me renseigne actuellement – qu’il n’y a pas de nation qui consacre aux étrangers un aussi grand nombre de surnoms péjoratifs : dago, yid, frog, jerry, spik, hun, polack, russky...

***

Marie G. nous propose sa traduction :

Je vis dans un petit appartement, dans une petite rue, au détour de Wardour Street. Wardour est le centre des affaires et d'éditions de cinéma et de télévision à Londres. Et mon travail consiste à suivre les indications d'un réalisateur afin d'assurer une seule chose: la fluidité narrative et la perfection technique du film.
« Película ». Le mot lui-même rend compte de la fragilité de ces petits bouts de « piel » (« peau »), autrefois en nitrate d'argent, aujourd'hui en acétate de cellulose dont je passe mon temps à numériser pour obtenir une continuité en éliminant, pour éviter des confusions, la laideur ou, bien pire, l'inexpérience des auteurs du film. Le mot anglais est sous doute mieux car il est plus technique ou abstrait que le mot espagnol. « Film » renvoie à une membrane, à une peau fragile,à une brume, à un voile, à une opacité. Je l'ai cherché dans le dictionnaire pour ne pas partir dans des délires verbaux et me restreindre à ce dont le film consiste dans mon travail: un rouleau flexible de cellulose et une émulsion. Enfin non: il s'appelle à présent Beta Digital.
Cependant, si je dis « película » en espagnol, je ne m'éloigne pas de la définition académique (« pellicule de celluloïd préparée pour être enregistrée cinématographiquement ») mais je ne peux pas non plus (ou ne veux pas) me séparer d'une vision de la peau humaine fragile, superficielle, la fine enveloppe de l'apparence; cette peau avec laquelle nous nous présentons au regard des autres, puisque sans cette couche qui nous recouvre de la tête aux pieds, nous ne serions qu'une énorme boucherie de viscères périssables, sans autre armure que notre squelette, notre tête de mort. Ce que la mort nous permet de montrer à l'éternité. Allons donc, poor Yorick!
Mon travail occupe la plus grande partie de ma journée. J'ai peu d'amis, pour ne pas dire franchement, aucun. Les Britanniques ne sont pas particulièrement ouverts aux étrangers. Et peut-être -j'enquête à ce sujet- qu'il n'existe pas d'autres nations qui consacrent autant de surnoms péjoratifs au foreigner:dago, yid, frog, jerry, spik, hun, polack, russky...

***

Morgane nous propose sa traduction :

J’occupe un petit appartement dans une petite rue à l’angle de la rue Wardour. Wardour est le centre des affaires et de l’édition du ciné et de la télévision à Londres et mon travail consiste à suivre les indications d’un directeur pour assurer une seule chose : la fluidité narrative et la perfection technique du film. Film. Le mot même indique la fragilité de ces petits bouts de « peau », autrefois de nitrate d’argent, aujourd’hui d’acétate de cellulose qui me prennent un jour à digitaliser pour parvenir à une continuité ; éliminant, pour éviter toutes confusions, laideur ou, le pire, manque d’expérience chez les auteurs du film. Le mot anglais est peut-être le plus appropriée pour être plus technique ou plus abstrait que l’espagnole. Le mot film indique une membrane fine, à la peau fragile, brume, voile, opacité. Je l’ai cherché dans le dictionnaire afin d’éviter des fantaisies verbales et m’en tenir à ce que le film représente dans mon travail : une pellicule flexible de cellulose et d’émulsion. C’est finit : maintenant on l’appelle Beta Digital. Cependant, si je dis « pellicule » en espagnol je ne m’éloigne pas de la définition académique (« bande de celluloïd préparée pour être développée cinématographiquement ») mais aussi je peux (ou j’aime) me séparer d’une vision de la peau humaine fragile, superficielle, le fin vêtement de l’apparence. La peau avec laquelle nous nous présentons devant le regard des autres, étant donné que sans cette cape qui nous couvre de la tête aux pieds nous serions seulement une boucherie éparpillée de viscère périssable, sans plus d’armure à la fin que le squelette – la tête de mort. Ce que la mort nous permet de montrer à l’éternité. Alas, poor Yorick ! Mon travail occupe la plus grande partie de mes journées. J’ai peu d’amis, pour ne pas dire, franchement, aucun. Les britanniques ne sont pas particulièrement ouverts à l’étranger. Et peut-être – je vais vérifier – il n’y a pas nation qui dédie autant et autant de surnoms dépréciatifs à l’étranger : dago, yid, frog, jerry, spik, hun, polack, russky…

mercredi 10 février 2010

Entretien avec un traducteur : Xoán Abeleira

http://60watts.net/2009/05/entrevista-xoan-abeleira-traductor-de-sylvia-plath/

Un peu de lexique autour des courses de chevaux

En photo : Carreras de caballos 3, par joaquinpadillaromero

http://www.zeturf.com/es/savoir/lexique

Exercice de version, 82

Lo que no tenemos lo encontramos en el amigo. Creo en este obsequio y lo cultivo desde la infancia. No soy en ello diferente de la mayor parte de los seres humanos. La amistad es la gran liga inicial entre el hogar y el mundo. El hogar, feliz o infeliz, es el aula de nuestra sabiduría original pero la amistad es su prueba. Recibimos de la familia, confirmamos en la amistad. Las variaciones, discrepancias o similitudes entre la familia y los amigos determinan las rutas contradictorias de nuestras vidas. Aunque amemos nuestro hogar, todos pasamos por el momento inquieto o inestable del abandono (aunque lo amemos, aunque en él permanezcamos). El abandono del hogar sólo tiene la recompensa de la amistad. Es más: sin la amistad externa, la morada interna se derrumbaría. La amistad no le disputa a la familia los inicios de la vida. Los confirma, los asegura, los prolonga. La amistad le abre el camino a los sentimientos que sólo pueden crecer fuera del hogar. Encerrados en la casa familiar, se secarían como plantas sin agua. Abiertas las puertas de la casa, descubrimos formas del amor que hermanan al hogar y al mundo. Estas formas se llaman amistades.

Carlos Fuentes, En esto creo

***

Amélie nous propose sa traduction :

Nous trouvons chez notre ami ce que nous n’avons pas en nous. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis l’enfance. En cela, je ne suis pas différent de la majorité des êtres humains. L’amitié est le premier lien fort entre le foyer et le monde extérieur. Le foyer, heureux ou malheureux, est le berceau de notre sagesse originelle, tandis que l’amitié en est la preuve. Nous recevons de la famille, nous consolidons dans l’amitié. Les variations, divergences ou similitudes entre notre famille et nos amis déterminent les directions opposées de nos vies. Même si nous aimons nos foyers, nous connaissons tous le moment trouble et instable de l’abandon (même si nous l’aimons et même si nous y vivons). L’abandon du foyer a l’amitié pour seule récompense. Mieux encore : sans l’amitié extérieure, la demeure intérieure s’effondrerait. L’amitié ne rivalise pas avec la famille pour les premiers pas dans la vie : elle les consolide, les soutient, les prolonge. L’amitié ouvre la voie aux sentiments qui ne peuvent naître qu’en dehors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils se dessécheraient comme des plantes sans eau. Une fois les portes de la maison ouvertes, nous découvrons des formes d’amour communes au foyer et au monde. Ces formes-là que l’on appelle amitiés.

***

Chloé nous propose sa traduction :

Ce que nous n’avons pas en nous, nous le trouvons chez un ami. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis l’enfance. En cela, je ne suis pas différent de la plupart des êtres humains. L’amitié est le premier lien important entre le foyer et le monde. Le foyer, heureux ou malheureux, est le lieu de notre sagesse originelle et l’amitié en est l’expérience. Nous recevons de la famille, et nous consolidons dans l’amitié. Les variations, les divergences ou les similitudes entre la famille et les amis déterminent les chemins contradictoires de nos vies. Même si nous aimons notre foyer, nous connaissons tous le moment effrayant ou instable de l’abandon (même si nous l’aimons, même si nous y restons). L’abandon du foyer a l’amitié pour seule récompense. C’est plus encore : sans l’amitié externe, la demeure interne s’effondrerait. L’amitié ne dispute pas les débuts dans la vie à la famille. Elle les consolide, les assure, les prolonge. L’amitié ouvre la voie aux sentiments qui ne peuvent grandir qu’en dehors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils se dessécheraient comme des plantes sans eau. Les portes de la maison ouvertes, nous découvrons des formes d’amour qui réunissent le foyer et le monde. Ces formes-là que l’on appelle amitiés.

***

Laëtitia Sw. nous propose sa traduction :

Ce que nous n’avons pas, nous le trouvons chez nos amis. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis l’enfance. En cela, je ne suis pas différent de la plupart des êtres humains. L’amitié est le premier grand lien entre le foyer et le monde. Le foyer, heureux ou malheureux, est le palais de notre sagesse originelle mais l’amitié en est sa preuve. Nous recevons les choses de la famille, nous les affirmons dans l’amitié. Les variations, les divergences ou les similitudes entre la famille et les amis déterminent les chemins contradictoires de nos vies. Même si nous aimons notre foyer, nous passons tous par le stade inquiet ou instable de l’abandon (même si nous l’aimons, même si nous y restons). L’abandon du foyer ne trouve de récompense que dans l’amitié. De plus, sans l’amitié extérieure, la demeure intérieure s’effondrerait. L’amitié ne dispute pas à la famille les débuts de la vie. Elle les confirme, elle les assure, elle les prolonge. L’amitié ouvre la voie aux sentiments qui ne peuvent que grandir en dehors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils se déssecheraient comme des plantes sans eau. Une fois que les portes de la maison sont ouvertes, nous découvrons des formes d’amour qui unissent le foyer et le monde. On qualifie ces formes d’amitiés.

***

Sonita nous propose sa traduction :

Ce que nous n’avons pas nous le trouvons chez un ami. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis l’enfance. Je ne suis pas différent de la plupart des êtres humains en ce qui concerne cela. L’amitié est le premier grand lien entre le foyer et le monde. Le foyer, heureux ou malheureux, est la salle de classe de notre sagesse première, mais l’amitié est sa preuve de feu. On reçoit de la famille, on consolide dans l’amitié. Les variations, divergences ou similitudes entre la famille et les amis déterminent les chemins contradictoires de nos vies. Bien que nous aimions notre foyer, nous passons tous par le moment agité ou instable de l’abandon (bien que nous l’aimions et que nous y restions). L’abandon du foyer n’a pour récompense que l’amitié. De plus : sans l’amitié externe, la demeure interne s’effondrerait. L’amitié ne se dispute avec la famille les débuts de la vie. Elle les consolide, les assure, les prolonge. L’amitié ouvre le chemin aux sentiments qui ne peuvent grandir qu’en dehors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils faneraient comme des plantes privées d’eau. Ouverte les portes de la maison, on découvre des formes d’amour qui vont de la main avec le foyer et le monde. Ces formes portent le nom d’amitiés.
Carlos Fuentes, C’est en cela que je crois

***

Marie G. nous propose sa traduction :

Ce que nous n'avons pas en nous, nous le trouvons chez l'ami. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis que je suis petit. En cela, je ne suis pas différent de la plupart des êtres humains. L'amitié est le premier grand lien entre le foyer et le monde. Le foyer, heureux ou malheureux, est le lieu de notre sagesse originelle mais l'amitié en est son expérience. Nous recevons de la famille, nous consolidons dans l'amitié. Les variations, les désaccords ou les similitudes entre la famille et les amis déterminent les routes contradictoires de nos vies. Bien que nous aimions notre foyer, nous passons tous par le moment inquiet ou instable de l'abandon (bien que nous l'aimions, que nous y restions). L'abandon du foyer n'a pour seule récompense que l'amitié. De plus, sans l'amitié externe, la demeure interne s'effondrerait. L'amitié ne se dispute pas avec la famille les débuts de la vie. Elle les confirme, les assure et les prolonge. L'amitié ouvre le chemin aux sentiments qui ne peuvent grandir qu'en dehors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils fâneraient comme des plantes qui ne reçoivent pas d'eau. Les portes de la maison étant ouvertes, nous découvrons des formes de l'amour qui réunissent le foyer et le monde. Ces formes-là s'appellent les amitiés.

***

Morgane nous propose sa traduction :

Ce dont nous manquons nous le trouvons auprès d’un ami. Je crois en ce cadeau et je le cultive depuis l’enfance. Je ne suis pas en cela différent de la majorité des êtres humains. L’amitié est la grand lien initial entre le foyer et le monde. Le foyer, heureux ou malheureux, est le lieu de notre sagesse originelle mais l’amitié en est sa preuve. Nous recevons de la famille, nous confirmons dans l’amitié. Les variations, différences ou similitudes entre la famille et les amis déterminent les routes contradictoires de nos vies. Bien que nous aimions notre foyer, nous passons tous par le moment inquiet et instable de l’abandon (bien que nous l’aimions, bien que nous y restions). L’abandon du foyer a la seule récompense de l’amitié. De plus : sans l’amitié externe, la demeure intérieure s’effondrerait. L’amitié ne s’oppose pas à la famille en ce qui concerne les débuts de la vie. Il les confirme, les assure, les prolonge. L’amitié ouvre le chemin aux sentiments qui seuls peuvent croitre hors du foyer. Enfermés dans la maison familiale, ils se sécheraient telles des plantes sans eau. Les portes de la maison ouvertes, nous découvrons des formes d’amour qui unissent le foyer au monde. Ces formes s’appellent amitiés.

Références culturelles, 366 : El tesoro de Aliseda

El tesoro de Aliseda
une idée d'Odile

http://es.wikipedia.org/wiki/Tesoro_de_Aliseda
http://ab.dip-caceres.org/virtuales/arqueologia005.htm

mardi 9 février 2010

Références culturelles, 365 : Omar Sosa

En photo : omar sosa, par manuel cristaldi

Omar Sosa
une idée d'Odile

http://fr.wikipedia.org/wiki/Omar_Sosa
http://omarsosa.com/

Exercice de version, 81

Era inevitable, e inevitado por buena parte de los asistentes, pasar el filtro de periodistas más o menos especializados en premios literarios, merodeantes en torno a críticos y subcríticos establecidos que habían acudido al reclamo para gozar la sensación de que no eran como los demás y podían asistir a la concesión del Premio Venice-Fundación Lázaro Conesal, cien millones de pesetas, el más rico de la literatura europea, a pesar del desdén que siempre les había merecido la relación entre el mucho dinero y la literatura, obviando a un sesenta por ciento de los mejores escritores de la Historia, pertenecientes a familias potentadas, cuando no oligárquicas. Las cámaras de todas las televisiones habían seguido la entrada de los personajes más conocidos, bien porque las caras les fueran familiares, bien bajo las órdenes del jefe de expedición experto en el quién era quién. Pero luego se habían aplicado a describir el marco, ávidas de reflejar la exhibición de «... un diseño lúdico que expresa la imposible relación metafísica entre el objeto y su función», según explicaban los folletos propagandísticos del hotel. El comedor de gala del hotel Venice reunía todo el muestrario del diseño de vanguardia que había conseguido dar a las mesas un aspecto de huevo frito con poco aceite y a los asientos el de sillas eléctricas accionadas por energía solar como una concesión a la irreversible sensibilidad ecologista. La luminosidad emergía de la yema del supuesto huevo frito, acompañado de la guarnición de alcachofas, zanahorias, puerros, cebollas, vegetales silueteados que colgaban de techos y paredes según el diseño de un niño poco amante de las hortalizas. Lázaro Conesal, propietario del hotel y de buena parte de los allí congregados, había encargado el diseño del Venice al ala dura de los discípulos de Mariscal, capaces de superponer a la poética de los sueños peterpanescos de Mariscal el desafío sistemático a la grosería funcional del objeto. Bastante libertad de iniciativa se había dado a la naturaleza antes de que naciera el diseño, y así eran como eran las manzanas y los escarabajos, subdiseños creados por una nefasta evolución de las especies en la que no había podido intervenir ningún diseñador. A Lázaro Conesal le habían hecho mucha gracia estas teorías, desde la creencia firme de que la teoría no suele hacer daño a casi nadie, otra cosa son los teóricos, pero los teóricos de los objetos no suelen ser peligrosos.

Manuel Vázquez Montalbán, El premio

***

Laëtitia Sw. nous propose sa traduction :

Il était inévitable pour la plupart des participants – et ils n’y coupaient pas – de passer par le filtre des journalistes plus ou moins spécialistes des prix littéraires, qui maraudaient autour des critiques et des sous critiques ayant pignon sur rue ; eux-mêmes avaient répondu à l’appel pour jouir de la sensation de ne pas être comme les autres et de pouvoir assister à la remise du Prix Venice - Fondation Lázaro Conesal, qui pesait cent millions de pesetas – le plus riche de la littérature européenne –, malgré le dédain que leur avaient toujours inspiré les relations entre gros sous et littérature ; le résultat était qu’ils barraient le passage à soixante pour cent des meilleurs écrivains de l’Histoire, appartenant à des familles puissantes, pour ne pas dire oligarchiques. Les caméras de toutes les télévisions avaient couvert l’entrée des personnalités les plus célèbres, soit parce que leurs visages leur étaient familiers, soit parce qu’elles étaient sous les ordres du chef d’expédition expert en who’s who. Néanmoins, elles s’étaient ensuite appliquées à détailler le cadre, avides de refléter l’exhibition d’« [...] un design ludique exprimant l’impossible relation métaphysique entre l’objet et sa fonction », comme l’expliquaient les brochures de pure propagande de l’hôtel. La salle à manger de gala de l’hôtel Venice réunissait tout le gratin du design avant-gardiste qui avait réussi à donner aux tables un aspect d’œuf frit dans un peu d’huile et aux sièges celui de chaises électriques actionnées à l’énergie solaire, comme une concession faite à l’irréversible sensibilité écologiste. Une certaine luminosité émanait du blanc du supposé œuf frit, accompagné d’une garniture d’artichauts, de carottes, de poireaux, d’oignons, toute une jardinière profilée qui était accrochée aux plafonds et aux murs, selon ce qu’aurait pu dessiner un enfant peu amateur de légumes. Lázaro Conesal, le propriétaire de l’hôtel et de la plupart des convives ici présents, avait confié la décoration du Venice à l’aile dure des disciples de Mariscal, capables de superposer à la poésie des rêves à la Peter Pan de Mariscal le défi systématique lancé à la grossièreté fonctionnelle de l’objet. La nature bénéficiait d’une certaine liberté d’initiative avant la naissance du design : ainsi, les pommes et les scarabées étaient comme ils étaient, éléments au sous design créés par une évolution des espèces néfaste, sur laquelle aucun designer n’avait pu avoir de prise. Lázaro Conesal avait été fort enchanté par ces théories, lui qui avait la ferme conviction que la théorie ne fait généralement de mal à personne, ou presque ; il en va autrement des théoriciens, sauf que normalement les théoriciens des objets ne sont pas dangereux.

***

Marie G. nous propose sa traduction :

Il était inévitable, et impossible pour une majorité des participants, de passer outre le filtre des journalistes plus ou moins spécialisés dans les récompenses littéraires, rôdant autour de critiques et sous-critiques reconnus. Ces derniers avaient répondu à l'appel pour jouir de la sensation qu'ils n'étaient pas comme les autres et qu'ils pouvaient assister à la remise du Prix Venice-Fondation Lazaro Conesal, d'une valeur de cent millions de pesetas, le plus riche de la littérature européenne, malgré le dédain qu'avait toujours mérité la relation entre une grosse somme d'argent et la littérature, évitant soixante pour cent des meilleurs écrivains de l'Histoire, originaires de puissantes familles, si ce n'est oligarchiques. Les caméras de toutes les chaînes de télévision avaient suivi l'entrée des personnages les plus connus, soit parce les visages leur étaient familiers, soit sous les ordres du chef d'expédition, expert dans le jeu du qui était qui. Mais ensuite, elles s'étaient efforcées de décrire le cadre, avides de refléter la présentation d' « ... un design ludique qui exprime l'impossible relation métaphysique entre l'objet et sa fonction », d'après ce qu'expliquaient les dépliants publicitaires de l'hôtel. La salle de réception de l'hôtel Venice réunissait tout l'échantillonnage du design d'avant-garde qui avait réussi à donner aux tables un aspect d'un oeuf au plat sans trop d'huile et aux sièges celui de chaises électriques activées par l'énergie solaire comme pour faire une concession à l'irréversible sensibilité écologiste.La luminosité émergeait du jaune du dit oeuf au plat, qui était accompagné de sa garniture en artichauts, carottes, poireaux, oignons, des légumes esquissés qui pendaient du plafond et des murs, conformément à la conception d'un enfant peu amateur de légumes. Lazaro Conesal, propriétaire de l'hôtel et d'une bonne partie des gens ici réunis, avait commandé le design du Venice à l'aile dure des disciples de Mariscal, capables de superposer à la poétique des rêves du pays imaginaire de Mariscal le défi systématique de la grossièreté fonctionnelle de l'objet. On avait donné assez de liberté d'initiative à la nature avant que ne naisse le design, et c'est ainsi qu'étaient les pommes et les scarabées, des sous-dessins créés par une évolution néfaste des espèces à laquelle aucun designer n'avait pu intervenir. Ces théories avaient beaucoup amusé Lazaro Conesal, à partir de la croyance ferme selon laquelle la théorie ne blesse en général personne. Contrairement aux théoriciens, seuls ceux des objets n'ont pas l'habitude d'être dangereux.

***

Morgane nous propose sa traduction :

Il était inévitable, et n’a pu être évité par une bonne partie des assistants, de passer le filtre des journalistes plus ou moins spécialisés en prix littéraires, rodant autour des critiques et des critiques débutants professionnels qui s’étaient rendus à l’annonce pour jouir de la sensation qu’ils n’étaient pas comme les autres et qu’ils pouvaient assister à la remise du Prix Venise-Fondation Lazare Conesal, cent mille pésètes, le plus riche de la littérature européenne, malgré le dédain dont ils avaient toujours fait preuve dans la relation entre la richesse et la littérature, contournant soixante pour cents les meilleurs écrivains de l’Histoire, appartenant à des familles puissantes, et même oligarchiques. Les chaines de toutes les télévisions avaient suivi l’entrée des personnages les plus connus, bien parce que les visages leur étaient familiers, bien sous les ordres du chef de l’expédition expert pour deviner qui était qui. Mais ensuite ils s’étaient appliqués à décrire le cadre, avides de refléter la démonstration de « … un dessin ludique qui exprime l’impossible relation métaphysique entre l’objet et sa fonction », selon les explications des brochures publicitaires de l’hôtel. La salle à manger de gala de l’hôtel Venice réunit tout l’échantillonnage du dessin d’avant-garde qui était parvenu à donner aux tables un aspect d’œuf frit avec peu d’huile et les fauteuils, les chaises électriques actionnées par l’énergie solaire comme une concession à l’irréversible sensibilité environnementale. La luminosité émergeait du jaune du dit œuf frit, accompagné de la garniture des artichauts, des carottes, des poireaux, des oignons, des minces légumes qu’on suspendait aux plafonds et aux murs selon le dessin d’un enfant aimant les légumes. Lazare Conesal, propriétaire de l’hôtel et d’une bonne partie des salles de congrès, avait commandé le dessin du Venice auprès de l’aile dure des disciples de Mariscal, capables de superposer la poésie des rêves (peterpanescos ?) de Mariscal le défie systématique à la grossièreté fonctionnelle de l’objet. On avait donné suffisamment d’esprit d’initiative à la nature avant que ne naisse le dessin, et ils étaient comme les pommes et les scarabées, de mauvais dessins crées par une évolution néfaste des espèces dans laquelle n’avait pu intervenir aucun dessinateur. Ces théories avaient amusé Lazare Conesal, depuis la ferme croyance que la théorie n’a l’habitude de faire du mal à presque personne, autre chose sont les théoriciens, mais les théoriciens des objets n’ont pas l’habitude d’être dangereux.

lundi 8 février 2010

Un article intéressant : « Historia de la cocina en Cuba »

http://www.lanuevacuba.com/foro/cuba-historia-y-cultura/2256-la-cocina-cubana-como-nacio.html

Chloé nous parle de la traduction…

Pour moi, la traduction, c’est avant tout une passion. J’aime jouer avec les mots, les redécouvrir, chercher la bonne nuance. Mais depuis que je suis apprentie, j’ai découvert et je fais l’expérience de beaucoup d’autres facettes de la traduction. Tout d’abord, être traducteur c’est être polyvalent : on se met à la fois à la place de l’auteur pour pouvoir cerner un texte, comprendre les intentions qu’il a voulu faire passer, mais aussi à la place du lecteur, car il ne faut jamais perdre de vue celui qui va recevoir notre travail. C’est une tâche qui demande beaucoup d’humilité, on doit s’effacer devant le texte, devant les mots et leur sens, ne pas imposer sa « marque », ce qui implique de bien se connaître soi-même, connaître ses défauts, ses faiblesses, ses atouts, ses forces. Le traducteur doit sans cesse se remettre en question. S’interroger sur ce qu’il sait, ce qu’il croit savoir, ce qu’il croit écrire et surtout sur ce qu’il croit comprendre. Le plus dur, finalement, c’est d’être son propre juge. Alors oui, peut-être que si l’on ne traduit pas exactement une intention ou qu’on laisse passer une référence culturelle ou littéraire le lecteur ne le remarquera pas. Évidemment, certains connaisseurs nous critiqueront, mais le lecteur, celui qui ne connaît pas la langue source, est, pour ainsi dire, à notre merci. Or, en tant que traducteur, nous avons le devoir de respecter l’œuvre originale, et surtout ce lecteur qui fera appel à nous. Tous ces enjeux font de la traduction une entreprise difficile, aussi bien sur le plan technique que personnel et c’est avec ces responsabilités-là que l’on doit faire nos choix. Car, face à un texte, on a toujours des décisions à prendre : sur le genre littéraire, le niveau de langue, la syntaxe, la ponctuation… Tout doit être minutieusement pesé. Certains pensent que passer des heures à réfléchir sur l’emplacement d’une virgule est inutile, voire ridicule, mais moi, c’est ce que j’aime dans la traduction : trouver l’accord parfait qui fera résonner le texte à sa juste valeur.

« Traduire », un texte passionné d'Auréba, future apprentie traductrice bordelaise

Pour mon plaisir personnel, au mois de novembre, j’ai commencé à traduire un livre d’une cinquantaine de pages qui est un véritable hommage à l’art de la narration, qu’elle soit orale ou écrite. J’ai pris mon temps. Aujourd’hui, après de nombreuses relectures et corrections, ma traduction est terminée.
Le livre que je traduis, je l’ai lu, apprécié et il me touche. Seulement, il m’habite encore plus après la traduction et toutes les questions que je me suis posées et les solutions adoptées. En traduisant ce texte, je m’en suis rapprochée, et même sans relire le livre, j’ai une relation d’intimité avec le texte et son contenu.
Quant à l’auteur, je sens qu’il m’a transmis un message, qu’il m’a offert une sorte de cadeau en même temps qu’une initiation littéraire et philosophique. Il me donne et je reçois. Et moi? Puis-je lui donner quelque chose en retour? Tout ce que je peux faire, c’est diffuser plus largement son message en réincarnant la sensualité de son texte dans une autre langue.
Mon expérience lectrice, je veux la transmettre, tout en sachant que nous n’avons pas tous la même sensibilité. Le traducteur doit être partageur, ne pas garder pour lui seul le texte, même si c’est un trésor. J’ai aussi envie d’ouvrir des horizons aux lecteurs. Faire connaître un auteur avec un style particulier et des choses à dire. C’est une relation de partage culturel entre l’auteur, le traducteur et le lecteur.
Je suis satisfaite de ma traduction et me sens prête à la faire lire une fois que le texte peut transmettre des émotions avec la plus grande force. Le lecteur doit « dormir éveillé », ne pas se réveiller ou décrocher sur des incohérences ou des fautes de style qui font ressortir la présence d’un travail de traduction. Pour atteindre ce résultat, je relis beaucoup mon texte en français en me centrant sur mes sensations. C’est ce qui me guide dans mes choix et m’aide à résoudre mes doutes. Je prends aussi du recul par rapport au texte original pour mieux m’en rapprocher ensuite.
L’aspect visuel compte pour moi. Pour mon premier jet, j’imprime un document à l’état brut, mais ensuite, j’aime imprimer mon texte au format d’un livre et le relier comme un livre pour le lire comme si c’était un livre. Je me mets dans la peau du lecteur. J’ai l’impression de lire un livre dans lequel je ne suis pas intervenue. J’ai l’impression de m’effacer derrière cette forme standard du livre. C’est une façon de prendre de la distance avec moi-même, qui m’aide à ne pas être trop injustement sévère ou laxiste envers mon travail.
Quand je me rends compte de certaines erreurs ou que je trouve des solutions différentes, je l’écris sur mon papier imprimé de façon bien visible. Il n’est pas question d’oublier et de ne plus m’y retrouver. C’est une façon pour moi de remédier au problème des coquilles. Ensuite, je corrige sur l’ordinateur. Je ne réimprime qu’après avoir passé du temps à bien corriger mon texte. Mais l’aspect vicieusement circulaire de la chose, c’est qu’à chaque nouvelle réimpression, croyant en être presque à la fin, je me rends compte de nouveaux détails à changer. Dans la mise en forme de mon texte, je me rends compte à quel point je peux être perfectionniste, bien que dans la vie quotidienne, je suis loin de l’être, mais c’est que j’y prends plaisir.
Je crois qu’il y a là un aspect fétichiste. Combien de fois ai-je pris mon livre dans les mains pour faire glisser mes doigts sur sa couverture et faire défiler les pages devant mes yeux! Je crois que c’est l’émotion qui s’exprime car il s’agit là de ma première traduction d’un livre en entier (qui est un livre que j’adore), et je suis contente car cet objet représente la matérialisation du texte que je vais pouvoir partager. Je vais pouvoir le faire lire à mes proches et à tous ceux qui le souhaiteront.
Entre mon premier et mon dernier jet, il y a énormément de différences. Ce n’est pas le même texte. Pour mes prochaines traductions, je vais tâcher d’être plus attentive dès le départ, dès la lecture. Je serai plus vigilante sur des mots qui peuvent porter à confusion, comme les verbes à l’imparfait qui peuvent renvoyer autant au «je» du narrateur qu’à la troisième personne du singulier. En bref, je pense que pour être plus efficace, je vais adopter une stratégie : lire en me posant plus de questions pour éviter de me laisser surprendre par l’erreur.
Je n’hésiterai pas à schématiser et à découper le texte (pas avec des ciseaux, mais mentalement, je précise, ou notamment en écrivant sur le livre).
En ce qui concerne mes outils de traduction, le Larousse bilingue m’aide beaucoup pour traduire certaines expressions figées.
Internet est une bonne ressource pour les références culturelles et pour résoudre certains doutes. Il m’arrive souvent de taper des séquences de mots dans la barre de recherche pour voir entre deux formes alternatives, celle qui est la plus redondante dans l’usage de l’espagnol ou du français. Cela m’a permis d’éclaircir de nombreux doutes.
Au final, je crois que pour assumer ses choix de traduction, il faut avoir l’argument qui nous convainc et se dire que l’on peut défendre ce choix, sans forcément rejeter l’alternative. Même si je dois être le plus fidèle au texte, le résultat de ma traduction a été conditionné par le filtre de ma lecture personnelle. Il est donc peut-être intéressant de comparer sa façon de voir le texte avec celle de quelqu’un d’autre.
Pour moi, lire et traduire une œuvre littéraire, c’est avoir les pieds sur terre mais sans oublier de m’envoler en me laissant entrainer par le texte. En même temps, j’ai l’impression qu’on ne peut pas aborder tous les textes de la même façon. Ce qui m’aide particulièrement dans mes travaux de traduction actuels, c’est que j’ai lu d’autres œuvres du même auteur qui complètent ma compréhension de ce texte.

Changement dans l'exercice de version d'aujourd'hui

Sans doute l'aurez-vous remarqué, comme Morgane (que je remercie de me l'avoir signalé), une erreur de manipulation m'a fait publier deux fois le même texte. Je viens de procéder au changement.
Travaillez bien !

Exercice de version, 80

Ni en aquella noche ni en varias siguientes pudo Larsen encontrar a Gálvez. Se comprobó que no había hecho ninguna denuncia en el Tribunal de Santa María. No volvió a la casilla ni al astillero. En la gran sala aterida, sólo recibía a Larsen un Kunz monosilábico y apático, que tomaba mate mientras iba estirando con descuido antiguos planos azules de obras y maquinarias que nunca fueron construidas, o cambiaba de lugar las estampillas del álbum.
Kunz no se acercaba ya a la Gerencia General y Larsen no conseguía interesarse en el contenido de las carpetas. Sabía que se acercaba el fin, como puede saberlo un enfermo ; reconocía todos los síntomas exteriores pero confiaba mucho más en el aviso que le daba su propio cupero, en el significado del aburrimiento y la abulia.
Aprovechaba con escepticismo las pocas energías matinales y lograba casi siempre distraerse una horas, sin entender del todo, sin que esto le importara, con alguna historia de salvamento, de raparaciones, de deudas y pleitos. La luz gris y fría de la ventana iluminaba su resolución de manternerse inclinado sobre aquellas historias de difuntos. Formaba las sílabas moviendo los labios, escuchaba el ruidito de la saliva en las comisuras.
Una o dos horas hasta el mediodía. Le era posible aún palmear la espalda de Kunz y seguirlo en el descenso por la escalera de hierro, disimulando, erguido y ancho, con una expresión pensativa pero en modo alguno derrotado.
[…]
Pero por las tardes le era imposible a Larsen doblarse encima de las carpetas y modular en silencio las palabras muertas. Por las tardes la soledad y el fracaso se hacían sólidos en el aire helado y Larsen se abandonaba al estupor. Había tenido una esperanza de interés, de salvación y ya la había perdido : odiar a Gálvez, encontrar un fin en el odio, en la resolución de venganza, en el cumplimiento de actos necesarios para el desquite.

Juan Carlos Onetti, El astillero

***

Laëtitia nous propose sa traduction :

Larsen ne trouva Gálvez ni cette nuit-là ni plusieurs nuits de suite. On vérifia qu’il n’avait déposé aucune plainte au Tribunal de Santa María. Il ne revint ni à son casier ni au chantier.
Dans la grande salle glaciale, le seul à recevoir Larsen était un Kunz monosyllabique et apathique, qui buvait du maté alors qu’il dépliait négligemment d’anciens plans bleus de travaux et de machineries jamais construites, ou qui déplaçait les timbres de son album.
Kunz n’approchait plus de la Gérance Générale et Larsen n’arrivait pas à s’intéresser au contenu des dossiers. Il savait que la fin était proche, comme peut le savoir un malade ; il reconnaissait tous les symptômes extérieurs mais il avait beaucoup plus confiance en l’avertissement que lui lançait son propre corps, en l’origine de l’ennui et de l’aboulie.
Il profitait avec scepticisme de la rare énergie matinale qui l’animait et il arrivait presque toujours à se distraire quelques heures, sans vraiment comprendre, sans que cela lui importe, avec une histoire de sauvetage, de réparations, de dettes et de procès. La lumière grise et froide de la fenêtre illuminait sa décision de rester incliné sur ces histoires de défunts. Il formait les syllabes en bougeant les lèvres, il écoutait le petit bruit de sa salive entre les commissures.
Une ou deux heures avant midi. Il lui était encore possible de tapoter le dos de Kunz et de le suivre dans la descente par l’escalier en fer, simulant, debout et fort, avec une expression pensive mais abattu d’une certaine façon.
[...]
Mais durant les soirées Larsen était incapable de se pencher sur des dossiers et de moduler en silence les mots morts. Durant les soirées la solitude et l’échec devenaient solides dans l’air gelé et Larsen s’abandonnait à la stupeur. Il avait eu un regain d’intérêt, d’espoir d’être sauvé et il l’avait déjà perdu : détester Gálvez, trouver une fin dans la haine, dans la décision de vengeance, dans l’accomplissement d’actes nécessaires pour la revanche.

***

Marie G. nous propose sa traduction :

Ni cette nuit-là, ni les nombreuses nuits suivantes, Larsen ne put trouver Galvez. On vérifia qu'il n'avait porté aucune plainte au Tribunal de Santa Maria. Il ne revint pas ni à la petite maison ni au chantier naval. Dans la grande salle glaciale, Larsen était reçu par un Kunz monosyllabique et apathique qui buvait du maté tandis qu'il dépliait avec négligence de vieux plans bleus de travaux et de mécanismes qui ne furent jamais construits, ou qu'il changeait de place les timbres de l'album.
Kunz ne s'approchait plus de l'Administration Générale et Larsen n'arrivait pas à s'intéresser au contenu des dossiers. Il savait que la fin était proche, comme un malade peut le savoir; il examinait tous les symptômes extérieurs mais il faisait beaucoup plus confiance à l'avertissement que lui donnait son propre corps, dans le sens de l'ennui et de l'apathie.
Il profitait avec scepticisme des quelques énergies matinales et réussissait presque toujours à se distraire pendant quelques heures, sans rien comprendre, sans que cela l'importe, grâce à des histoires de sauvetage, de réparations, de dettes et de procès. La lumière grise et froide de la fenêtre éclairait sa décision de rester penché sur ces histoires de défunts. Il formait les syllabes en bougeant les lèvres, il écoutait le petit bruit de la salive aux commissures.
Une ou deux heures j'usqu'à midi. Il lui était encore possible de taper dans le dos de Kunz et de le suivre dans la descente des escaliers en fer, se cachant, droit et large, avec une expression pensive mais d'une certaine manière défaitiste.
[…]
Mais les après-midis, il était impossible à Larsen de se plier au-dessus des dossiers et de prononcer en silence des mots morts. Durant les après-midis, la solitude et l'échec devenaient solides dans l'air glacial et Larsen s'abandonnait à la stupeur. Il avait eu un espoir d'intérêt, de salut mais il l'avait déjà perdu: détester Galvez, trouver un but dans la haine, dans la décision de se venger, dans l'exécution d'actes nécessaires pour la revanche.

***

Julie V. nous propose sa traduction :

Ni cette nuit-là ni lors des nombreuses qui suivirent, Larsen ne put trouver Gálvez. On vérifia qu’il n’avait déposé aucune plainte au Tribunal de Sainte Marie. Il n’est pas retourné au logis ni au chantier naval. Dans la grande salle glaciale, seul un Kunz monosyllabique et apathique recevait Larsen; un Kunz qui buvait du maté pendant qu’il étirait négligemment peu à peu d’anciens plans bleus de chantiers et d’appareils mécaniques qui ne furent jamais construits, ou qu’il changeait de place les petites images de l’album.
Kunz n’était plus en contact avec la Gérance Générale et Larsen ne parvenait pas à s’intéresser au contenu des chemises. Il savait que la fin approchait, comme un malade peut le savoir ; il reconnaissait tous les symptômes extérieurs mais il avait beaucoup plus confiance en l’avertissement que lui donnait son propre corps, qu’en la signification de l’ennui et l’aboulie.
Il profitait avec scepticisme des petites énergies matinales et il réussissait presque toujours à se distraire quelques heures, sans comprendre totalement, sans que cela l’importe, avec quelque histoire de sauvetage, de réparations, de dettes et de procès. La lumière grise et froide de la fenêtre éclairait sa détermination à rester penché sur ces histoires de défunts. Il formait les syllabes en bougeant les lèvres, il écoutait le petit bruit de la salive aux commissures.
Une ou deux heures jusqu’à midi. Il lui était encore possible de taper dans le dos de Kunz et de le suivre dans la descente de l’escalier en fer, occultant, dressé et large, avec une expression pensive mais en quelque sorte abattu.
(…)
Mais l’après-midi il était impossible pour Larsen de se courber au-dessus des chemises et de moduler en silence les paroles mortes. L’après-midi la solitude et l’échec devenaient solides dans l’air gelé et Larsen s’abandonnait à la stupeur. Il avait eu un espoir d’intérêts, de salut et il l’avait déjà perdu : haïr Gálvez, trouver une fin dans la haine, dans la détermination de vengeance, dans l’accomplissement d’actes nécessaires pour la revanche.

***

Morgane nous propose sa traduction :

Larsen ne put rencontrer Galvez ni cette nuit ni les nombreuses nuits suivantes. On vérifia qu’il n’avait déposé aucune plainte au Tribunal de Sainte Marie. Il ne revint ni au guichet ni au chantier naval. Dans la grande salle transie, Larsen recevait seulement un Kunz monosyllabique et apathique, qui prenait du mate pendant qu’il dépliait négligemment des vieux plans bleus de chantiers et de matériaux qui ne furent jamais construits, ou déplaçait les timbres de l’album. Kunz ne s’approchait déjà plus de l’Administration Générale et Larsen ne parvenait point à s’intéresser au contenu des dossiers. Il savait la fin approchait, comme peut le savoir un malade ; il reconnaissait tous les symptômes extérieurs mais avait une grande confiance en l’avis que lui donnait son propre guérisseur, dans la signification de l’ennui et de la veulerie. Il profitait, avec scepticisme ; du manque d’énergie matinal et il parvenait presque toujours à se distraire quelques heures, sans rien comprendre, sans que cela lui importe, avec une certaine histoire de sauvetage, de réparations, de doutes et de défunts. Il formait les syllabes en bougeant les lèvres, il écoutait le petit bruit de la salive dans les commissures. Une ou deux heures avant midi. Il lui était même possible de donner des tapes amicales dans le dos de Kunz et de le suivre dans la descente d’escalier en fer, en dissimulant, dressé et large, avec un air songeur mais de nulle manière vaincu. […]. Mais le soir venu, il était impossible à Larsen d’accéder à la partie supérieure des dossiers et de moduler en silence les mots morts. La nuit, la solitude et l’échec se faisaient intenses dans l’air glacé et Larsen s’abandonnait à la stupeur. Il avait eu un espoir d’intérêt, de salut et il l’avait déjà perdu : détester Galvez, trouver une finalité dans l’exécration, dans la résolution de la vengeance, dans l’accomplissement des actes nécessaires à la revanche.

Références culturelles, 364 : Blanca Li

En photo : Blanca Li, par fotocarnes

Blanca Li
une idée d'Odile

http://fr.wikipedia.org/wiki/Blanca_Li
http://blancali.com/?lang=es


dimanche 7 février 2010

Petite revue de presse

« Cuba veut remettre les chômeurs au boulot », Libération
http://www.liberation.fr/monde/0101616952-cuba-veut-remettre-les-chomeurs-au-boulot

« Cartel est la loi à Ciudad Juárez », Libération
http://www.liberation.fr/monde/0101616898-cartel-est-la-loi-a-ciudad-ju-rez

« Raids meurtriers aux Mexique », Libération
http://www.liberation.fr/monde/0101616790-raids-meurtriers-aux-mexique

«Décès de Tomas Eloy Martinez, romancier de la réalité », Rue 89
http://www.rue89.com/panamericana/2010/02/03/deces-de-tomas-eloy-martinez-romancier-de-la-realite-136638

« Le resto de Ferran Adrià ferme : la cuisine moléculaire orpheline ? », Rue 89
http://www.rue89.com/ibere-espace/2010/01/27/le-resto-de-ferran-adria-ferme-la-cuisine-moleculaire-orpheline-135769

« Pour la première fois depuis Pinochet, le Chili passe à droite », Rue 89
http://www.rue89.com/panamericana/2010/01/18/pour-la-premiere-fois-depuis-pinochet-le-chili-passe-a-droite-134381

Références culturelles, 363 : Alfonsina Storni

Alfonsina Storni
une idée d'Odile

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfonsina_Storni
Deux grandes voix pour « Alfonsina y el mar » :


samedi 6 février 2010

La traduction vue par une jeune apprentie traductrice, un texte d'Émeline

Je m’équipe : combinaison, chaussures à grosses semelles, casque, lampe et en avant pour la spéléo ! Dans ma trousse j’ai pris soin de mettre tous les outils nécessaires pour creuser la roche, tailler la pierre : marteau, burin, pinces, crochets et deux ou trois flacons pour des échantillons. J’attaque la descente doucement, en prenant soin de lire une fois le texte en remarquant déjà les quelques roches qui vont gêner mon avancée. Je les souligne. Puis je m’empare de mes quelques outils et je commence à percer le texte ; il vole en mille éclats de mots liés les uns aux autres, la roche éclate pour me laisser entrevoir ses veines principales qui ne posent pas trop de souci en soi. Mais le problème réside dans ce qu’on ne voit pas au premier abord. J’ai alors besoin d’outils plus fins, pour ne pas abîmer le texte, je me concentre pour comprendre le sens de ce bout de phrase, le mettre dans l’ordre, trouver assez rapidement une bonne traduction de cet accroc à grand renfort de dictionnaires. J’ai enfin ma pierre, à l’état semi-brut. Je remonte à la surface et dépose tout mon grand attirail. Je laisse la pierre reposer un peu, et moi aussi par la même occasion. Je m’arme alors de mes polissoirs et je lisse et je polis et je passe et je repasse jusqu’à trouver l’éclat de chaque facette satisfaisant. Je dépose alors mon petit bijou avec à la fois fierté et frustration parce qu’il aurait pu être plus beau peut-être…
Arrêtons là la métaphore et venons à la réalité des faits. Pour moi, le premier jet est le travaille le plus important sur un texte. Il permet à la fois de débroussailler le texte et ses difficultés, de plancher sur celles-ci et trouver une solution, laisser venir des petites trouvailles de traduction et se retrouver avec une traduction déjà assez satisfaisante qu’il ne reste plus qu’à retravailler un peu. Jouissance extrême de l’écriture du dernier mot du premier jet. Il reste évidemment une bonne demi-douzaine de problèmes pas tout à fait résolus, voire même non résolus du tout. Je laisse reposer ce premier jet en gardant en tête les petits soucis qui restent. C’est durant ce temps de pause que je me rends compte à quel point un texte que je suis en train de travailler peut m’habiter inconsciemment. La vie quotidienne résout quelques problèmes : un mot entendu dans une conversation se transforme en super trouvaille pour traduire un mot avec lequel on a lutté pendant des heures. Et puis des flashs parfois qu’il faut noter tout de suite au risque d’oublier la bonne idée qu’on vient d’avoir. Mais le mieux je trouve, c’est parler à quelqu’un du texte qu’on est en train de traduire, lui raconter la trame de l’histoire, lui dire les petits soucis qu’on rencontre, les solutions qu’on a trouvé. Cela permet de se détacher un peu du texte, de ne plus en être obsédé. C’est là que commencent les relectures, avec cette distance par rapport au texte original et à notre première traduction « grossière ». On affine, on change, on revient à l’idée de départ, on ajoute des petits mots par ci par là, qui rendent le texte plus français, plus lisible, plus logique. Et il faut aussi trancher sur les hésitations qu’on a eu auparavant, prendre une décision, faire un choix. C’est cela la traduction, des choix. Choisir perpétuellement : tel ou tel mot pour traduire, traduire ou non un toponyme ou un prénom ou une référence culturelle, mettre un point, une virgule ou un point-virgule, se soulager d’un mot passe partout qui n’apporte rien au sens ou le conserver, changer la syntaxe ou lui laisser sa couleur d’origine… Il faut aimer se mettre le cerveau en bouillie pour satisfaire, d’une part à ses propres exigences, et d’autre part à celles du futur lecteur. Lui, qui devra lire le texte de manière fluide, comme si le texte qu’il était en train de lire était l’original.

Résultats du sondage 2008-2009, 2e version : « Pour vous, le traducteur est-il… ? »

Sur 22 votes exprimés, nous obtenons les résultats suivants :

Un tâcheron = 1 voix (4%)
Un artisan = 15 voix (68%)
Un artiste = 6 voix (27%)

Réjouissons-nous, chers amis, d'être de braves petits artisans… !

Références culturelles, 362 : El Sardinero

El Sardinero
une idée d'Odile

http://es.wikipedia.org/wiki/El_Sardinero
et pour la visite guidée, un peu spéciale ! :

http://www.youtube.com/watch?v=3kX-EokhITA&feature=related