mercredi 12 novembre 2008

Assises d'Arles, par Jacqueline

LES AVENTURIERS DE L’ARLES PERDUE…

Ce ne fut pas un flop comme la toile (presque) éponyme, mais une succession de moments agréables et instructifs que ces 25èmes Assises de la Traduction Littéraire qui viennent de se dérouler en Arles. Pour ceux et celles d’entre vous qui n’ont pas eu la chance de bénéficier des travaux de ce colloque, nous allons livrer nos impressions à plusieurs voix. Devant rentrer la première à Bordeaux, voici pour commencer les miennes tirées de mon journal de bord:

Vendredi 7 novembre
–14h. Arrivée en gare d’Arles et premier contact un peu surréaliste avec la ville : sommes-nous bien dans le midi ? Peu de sourires, une signalétique déficiente, voire absente ; nous nous frayons un passage à travers une forêt de caravanes… Après ce trajet pédestre assez curieux, nous voici installés et à pied d’œuvre à l’espace Van Gogh, à côté des Éditions Acte Sud ; les noms chantent, mais là encore une organisation improbable. Ce bémol une fois posé, venons-en aux choses plus consistantes. Après les discours d’usage, où nous apprenons que « les étranges traducteurs donnent la main à de Belles Étrangères » - Arles accueille en même temps que nous ces Étrangères qui fêtent leurs 20 ans, tandis qu’Acte Sud fête ses 30 ans ! -, nous entrons dans le vif du sujet avec la conférence inaugurale de Claude Mouchard, « Lire en traduction ». Quelques phrases notées à la volée traduisent une dualité que nous avons déjà soulignée : « S’expatrier vers le texte de départ ou l’amener au plus près de la langue d’arrivée » ; « le texte vient vers nous avec la marque de sa traversée » ; « traduire : combat entre le possible et l’impossible » etc…
Cette intervention est suivie d’une table ronde « Traduire, écrire ». Une des intervenantes, Claire Malroux, regrette cette virgule qui semble souligner un partage qui selon elle n’a pas lieu d’être – « Traduire, c’est écrire », disait déjà Laure Bataillon-.
Florence Delay rapporte une anecdote amusante : Borges ayant découvert le Don Quichotte en version anglaise qui se trouvait dans la bibliothèque de son père eut après cette première lecture, l’impression « d’une mauvaise traduction » lorsqu’il qu’il la lut ensuite en espagnol ! Pour elle, « lire est écrire et traduire » et « le traducteur d’un auteur est son meilleur lecteur ».
Pour Sylvia Baron-Supervielle, « la traduction est une histoire d’amour comme l’écriture » ; « seuls comptent le rythme, les accents des mots et l’ambiance qui se dégage de l’auteur ».
Tous les intervenants s’accordent à dire que la traduction est une vocation, et qu’ « après », on ne peut plus s’en passer, que lorsqu’on traduit on apprend beaucoup sur soi à travers l’autre, qu’on se libère en traduisant, qu’il faut prendre le texte comme un plaisir et ne pas se fixer sur les savoirs –Florence Delay se réfère à « la musique silencieuse et à la solitude sonore du torero » et qu’enfin, à l’assertion « ça ne se dit pas en français », il convient de répondre : « eh bien, ça se dira »…
Mais laissons le dernier mot à Borges soulignant avec humour, à propos d’un de ses ouvrages : « l’original est infidèle à la traduction ».
Fin de la 1ère journée ? Pas tout-à-fait car :

Vendredi 7 novembre
–soirée. Délicieux italien (restaurant) ! On s’éloigne de la traduction ? Pas du tout, nous avons beaucoup échangé, Caroline, Laure et moi. Personnellement, j’en ai tiré grand profit. Les colloques servent aussi à cela, à faire des rencontres, à approfondir des relations, à prendre le temps de se poser et de réfléchir sur soi-même.

Samedi 8 novembre
–9h. La 1ère partie est consacrée à des conseils pratiques ; quelques tuyaux : le site de l’ATLF : Association des Traducteurs Littéraires de France – lire « des armes pour éviter les larmes »-, un texte de référence : le code des usages pour la traduction des œuvres de littérature générale de 1993. Je retiens ce code de bonne conduite du traducteur :
Obtenir des preuves des contacts avec l’éditeur
Lire les consignes
Respecter ses propres engagements
Ne pas se sous estimer ni se surestimer
Prendre les devants
Mais le traducteur a en contre partie des droits à la fois moraux – droit de paternité, droit de respect de l’œuvre- et patrimoniaux –droit d’exploiter l’œuvre cédée, et bien sûr rémunération.

Samedi 8 novembre
–10h 30. Les ateliers nous permettent de faire de belles rencontres avec deux auteurs guatémaltèques, Rodrigo Rey Rosa et Alan Mills, et de leurs traducteurs. Dans le large débat qui s’installe (sur : « la traduction doit se lire comme un texte autonome, il faut restituer non pas une littéralité mais une atmosphère, une émotion qui va rendre celle du lecteur qu’est le traducteur ») la question traduction = création littéraire n’est toujours pas tranchée. Heureusement car il y aura d’autres colloques.

En conclusion, une expérience intéressante même si je regrette un peu l’absence de contacts, malgré nos sollicitations, avec les anglicistes bordelais. Une occasion de perdue, comme l’Arles, il y en aura d’autres, n’est-ce pas Indiana ? (je suis fan, mais vous l’aviez compris). Jacqueline.

Compte rendu du cours de références culturelles de l'Espagne, séance du 10 novembre

Secrétaire de séance : Laure Gentile

Pour commencer, une pointe de transversalité ! Monsieur Buiguès nous a en effet communiqué une adresse exhaustive sur la littérature infantile et juvénile.
Rendez-vous sur :
www.fundaciongsr.es/salamanca/investigacion/traductores.htm
ou bien taper dans google Centro de Documentación e Investigación de Salamanca. Il s’agit d’une page web sur laquelle on peut trouver les nouveautés bibliographiques dans ce domaine, classées par genre ou tranche d’âge ; dans l’icône Recursos, vous trouverez également un Diccionario de autores de literatura infantil y juvenil, une liste de tous les Traductores de literatura infantil y juvenil…

Pour continuer, un point « fêtes ». Ce fut effectivement un cours très festif !!!
Nous avons abordé 3 grands thèmes :

I. Panorama général des fêtes en Espagne
➢ Le grand spécialiste des fêtes est Julio Caro Baroja (ses ouvrages : El estío festivo, El Carnaval,…)
➢ Les fêtes sont d’une très grande variété et peuvent être classées selon des approches et des réalités différentes :
• Envergure (locale, nationale,…)
• Racines et traditions (préhistoire, Antiquité, catholicisme, Reconquête, ou fêtes réinvesties dans l’actualité…)
• Thématique (fêtes agricoles, fêtes du travail et des corporations, fêtes politiques – Constitución 6 de diciembre, Hispanidad 12 de octubre-, fêtes religieuses –mariales,
-du Corpus Cristo (-Reyes 5 y 6 de enero avec le défilé de la Cabalgata ; Semaine Sainte qui remémore la passion du Christ jusqu’à la résurrection
-des Saints : san José pour les Fallas de Valencia, San Juan 24 de junio, San Fermín 7 de julio)
• Fonctions (commémoration, protection ou bénédiction, moments de cohésion, espace de critique, évènements personnels, rites de passage…)
➢ Feria de Sevilla en avril, un exemple qui illustre plusieurs aspects de la complexité et les spécificités qui font la richesse des fêtes. Elle est ancrée dans la tradition du Moyen-Âge, qui a pris une importance telle que l’enceinte de la fête devient une structure autonome, une vraie ville artificielle qui dure une semaine. Elle est rythmée par des temps forts (la Portada), empreinte de caractéristiques géographiques (calle del infierno avec les attractions foraines, maisonnettes publiques ou privées où l’on peut rentrer sur invitation, les casetas,…)
➢ Le répertoire de la Semaine Sainte (juste un aperçu ! Mais le répertoire est aussi riche en vocabulaire que la Semaine Sainte en émotions !!!) : cofradía (confrérie), el paso (le paso…difficilement traduisible), la alegoría (les instruments de la passion), bailar (balancer le paso), el banderín (le guidon, l’étendard de la confrérie), el penitente alumbrante (le pénitent porteur de cierges), el cofrade, el penitente, el nazareno, el sayón (le pénitent), el hachón (le gros cierge), la zaeta (le chant, l’oraison)… Quelques proverbes : debajo de mi manto al rey mato (chacun est libre d’agir à sa guise), Cuando vengan los nazarenos (la semaine des 4 jeudis), estar hecho un nazareno (être mal en point, être triste…)

II. La corrida (depuis XVIII°), fête taurine spécifique mais pas unique (les cultes ou fêtes autour du taureau, avant même le XVIII, étaient fort nombreux et variés)
➢ Elle est régie par des phases précises (el paseo –le tour de piste-, el toreo de cape –la phase d’observation du taureau par le toreador, les tercios –les tercios ou phases : de varas, banderillas, muleta=piques, banderilles, cape), chacun des tercios étant annoncé au clairon –clarines)
➢ L’enceinte du spectacle est organisée de façon précise et hiérarchisée (sol y sombra –places plus ou moins chères ; el ruedo ou el redondel –l’arène…)

III. Le football, sport extrêmement populaire, une fête à sa manière…
➢ Le cours lui-même était aussi animé qu’un match de foot : Monsieur Buiguès nous envoyé la balle (traduction : a lançé des mots en espagnol) et nous devions faire une belle reprise de volée (traduction : trouver la traduction adéquate). Nathalie semble être joueuse de foot à ses heures perdues…ou commentatrice, peut-être !!!!!!!...car elle a marqué plusieurs buts ! (a trouvé plusieurs traductions… dont un but royal à la fin...elle nous a fait découvrir un terme, el pichichi : meilleur buteur).
➢ Plutôt que de communiquer exhaustivement la liste de vocabulaire, je vous invite à regarder un match de foot en français, avec un bon commentateur (Dugary par exemple… soyons chauvins !), puis un match commenté par un espagnol… Vous pourrez ainsi apprendre les termes spécifiques utilisés en espagnol, et remarquer que beaucoup de ces termes sont empruntés à l’argentin (où le foot est un culte !). En guise de « prolongations» ( !), voici quelques-uns de ces « argentinismes » utilisés en Espagne… : un gol olímpico (un but sur corner), clavar el aliento en la nuca (marquer un joueur à la culotte), anidar el balón (marquer un but), arquero (goal).

vendredi 7 novembre 2008

Mes premiers pas d'apprentie traductrice : Brigitte

Petit « pot-pourri à la diablesse », clin d’œil à ma façon.
Après cinq semaines de marathon versionesque et moultes devoirs de vacances, Tradobordo s’est converti en Tradoadicto…
Le démon de la traduction se serait-il emparé de moi ? Priez pour moi Saint Jérôme*
Encore un long chemin à parcourir, certes, mais quel régal…

Il n’avait pas neigé cet automne-là à Pessac, chose assez rare pour qu’on s’en souvienne.
Peut-être était-ce la folie qui m’avait poussée à traduire. Peut-être la folie. Mais moi, je disais que c’était la culture.
Et si je n’avais pas quitté mon appartement mal fichu et vieillot, si je n’étais pas rentrée dans cette Tour de Pessac pour aller en salle H 118, rien de tout cela ne serait probablement arrivé, personne n’aurait perdu la tête et les secrets de la traduction seraient restés sous clef usb ou dans le mini coffre à la pomme nacrée de Doña Carolina, accrochée à sa souris telle la capitaine au gouvernail de son navire. Belle image.
Et telle Roseta, je serais restée dans mon minaret, derrière ma maudite Reja… ou, comme Monsieur Grogó et Shola, j’aurais sans doute préféré rester affalée sur mon canapé …comme un sac (à patates ?)
Et je ne pouvais m’empêcher de me poser les questions que tout lecteur impatient se pose sans doute déjà : mais que faisait donc une pauvre diablesse comme moi sur le Pont Aérien euh… la route Sarlat Bordeaux, quelles raisons me conduisaient vers la capitale du royaume d’Aquitania et pourquoi je décris de manière aussi circonstanciée le plaisir auquel se soumettent quotidiennement les apprentis traducteurs…
A cela je répondrai que c’est précisément à Burdigalia que débuta l’une des aventures les plus motivantes, les plus stimulantes et, pour qui saura tirer profit de ce récit, l’une des plus édifiantes de ma (longue) vie. Mais prétendre que tout avait commencé en septembre serait faire outrage à la vérité, car les tout premiers évènements s’étaient produits il y a déjà bien des années, date à laquelle, par pur souci de la rigueur chronologique, je dois faire remonter le début de mes tribulations.
Un jour, le médecin avait dit sèchement à ma mère :
- Madame, votre enfant souffre d’une maladie très grave : la traductionnite.
Je me souvenais de ces mots en les confondant et en les mélangeant. Peut-être ne les avais-je jamais entendus, peut-être était-ce pure invention de mon cerveau, quand la fièvre de la traduction montait au cours de mes crises aiguës.
- Nous ferons en sorte que ses fonctions organiques se maintiennent par un système complexe d’auto nutrition : une version et un thème chaque week end et des devoirs de vacances à satiété, a todo correr, a todo saltar, a todo correr…
Et, depuis ce jour, je suis incapable de distinguer quels évènements font partie de mon délire et lesquels appartiennent à la réalité.
Alors, je saisis ma traduction longue entre mes bras, et je me mets à danser avec elle (…) elle se laisse guider à merveille. Aucun danger qu’elle me marche sur les pieds. Jamais elle ne ferait un faux pas. C’est la partenaire rêvée - pas comme le commandant Filippo qui, soit dit en passant, n’y voit goutte depuis sa récente opération de la cataracte -…
Et je sors sur la grande terrasse et passe ma traduction par-dessus les balconnières, avec la sensation savoureuse de jouer avec le feu, avec la sensation que si elle m’échappe, du haut de mon minaret,…de ma Tour de Cristal, ma vie va sérieusement se compliquer.
A plusieurs reprises je la tends au-dessus du vide pour revivre cette sensation, et à un moment, un coup de vent si fort et inattendu manque de me l’arracher des mains et de la projeter vers les arbres de l’Esplanade des Antilles…
Et je rentre avec cette satisfaction que provoque la montée d’adrénaline.

A suivre…

*Patron des Traducteurs (et des apprentis aussi !)

mercredi 5 novembre 2008

Mes premiers pas d'apprentie traductrice : Jacqueline


Non, ce n’est pas fait…

pour les tièdes, les indécis, les angoissés, les peureux, les perfectionnistes, les empêcheurs de tourner en rond, ceux qui veulent que tout soit au carré, les bavards, les silencieux, les délicats, les tire-au-flanc, les impatients, les trop lents, mais enfin quoi me direz-vous, eh bien mais c’est du Master 2 Pro Traduction dont je veux parler, mais vous le saviez déjà.
Cependant ne comptez pas sur moi pour pasticher le mais que diable suis-je allée faire dans cette galère parce qu’en fait je n’ai même pas le temps de me poser la question.
Entrée en trad comme on entre en religion, j’ai été tout de suite avec mes collègues entraînée par notre mère supérieure dans des alléluia, des mea culpa, des oraisons sans fin, des jeûnes –pas de vacances !- Qu’ai-je donc appris en quatre semaines sur le « métier » de l’apprenti traducteur ? Avant tout que celui-ci doit être adaptable et polyvalent ; il lui faut se sentir heureux d’entamer un marathon qui le conduira –peut-être- aux délices de l’édition, mais il ne doit pas dédaigner pour autant quelques sprints, dimanche compris. Il sera, naturellement, curieux, organisé –sous peine d’être vite débordé-, il devra réagir au quart de tour – le but du jeu étant de réagir avant même que Caroline ait eu l’idée la première, mais ça… – finalement c’est un obsédé , il pense traduction du matin jusqu’au soir ; vous ne me croyez pas ? Je vous donne un échantillon très personnel :
26 octobre –enfin, quatre jours de vacances ! J’envoie un dernier mèl à notre responsable une demi- heure avant de prendre le train ; je prends soin de préciser que là où je vais –Paris !-, je n’aurai pas d’ordinateur (ce n’est pas tout à fait vrai), je me sens donc en vacances, la conscience tranquille, enfin pas tout à fait car l’obsession perdure :
31 octobre – je rédige l’article sur les re-traductions et l’envoie ; cette fois je suis tranquille, j’ai un peu d’avance ; que nenni, le mèl de retour m’encourage vivement à me pencher sur les devoirs de vacances, stupeur, je découvre que j’ai 7 versions de retard (et quelques broutilles, un thème, des lectures…) ;
1er novembre -J’attaque fébrilement la dernière version, la n°7, sans oublier de rédiger ma fiche de pâtisserie n°3 ; je me souviens alors que je dois faire un dernier passage correctif de La reja , oui, encore elle ; je recommence à sprinter, déjà je ne me souviens plus que j’ai eu des vacances ;
2 novembre -Je me penche sur la traduction longue et alors là carrément, le doute m’envahit, suis-je bien le coureur de fond qu’on attend ?
3 novembre -C’est la rentrée, ouf, je vais pouvoir échanger quelques tuyaux pour l’informatique avec les copines, ça me manquait… C’est promis, je vais essayer de ne pas penser aux devoirs de vacances qui m’attendent pendant les « vacances » de Noël et m’appliquer à respecter un programme qui pour être sacrément ambitieux, n’en est pas moins des plus stimulants.
Pour respecter la métaphore de Nathalie, je dirai que je rame, que je nage, que je survis, il m’arrive même de vivre et vogue la galère !
Ainsi prennent fin ces premières impressions de voyage. De toutes façons, alea jacta est (vous voyez, j’ai bien retenu la leçon : un apprenti traducteur se doit d’être cultivé) ; s’il est polyglotte, ce n’en est que mieux, alors : MEKTOUB !

Après cinq semaines…

Nous en sommes à présent à cinq semaines de cours, d'ateliers, de répertoires, de devoirs de vacances, de thèmes du week-end, de sondages, de traduction longue, de Reja, etc. Incroyable, j'ai l'impression que nous avons commencé à travailler ensemble depuis des mois, voire des années. Donc, après ces semaines-mois-années, voilà une nouvelle contribution du groupe : chacun écrira un petit texte sur le thème "Mes premiers pas d'apprenti traducteur".

Résultats du sondage "Clavier ou stylo"

Je ne tire pas victoire des résultats de notre sondage, mais je n'en pense pas moins, évidemment…

Sur 13 votants =

Clavier : 7 voix
Stylo : 4 voix
Calame : 1 voix
Burin : 1 voix

Soit une première interprétation:
4 personnes ont des secrétaires à plein temps.

mardi 4 novembre 2008

Les apprenties des apprentis…

Nous en reparlerons jeudi, mais je peux d'ores et déjà vous dire que les étudiantes de Master 1 sont très enthousiastes à l'idée de travailler avec vous…

Jacqueline à propos du cours de références culturelles de l'Espagne, séance du 3 novembre


Travailler pour le roi de Prusse,
—Trabajar para el obispo—

Ce n’est certes pas ce que nous faisons le lundi après-midi et le cours qui concerne les référents culturels de l’Espagne se révèle passionnant et fort instructif. Aujourd’hui, nous avons abordé le vaste champ lexical de la religion : l’organisation générale, mais aussi l’espace capitulaire, les vêtements et les objets liturgiques. Pour illustrer ce riche propos, j’ai choisi de vous parler bulles. Bulles papales s’entend.

Savez-vous qu’un bulario est un recueil de bulles ? Oui ? Alors affinons :
• bula de carne : une dispense de faire maigre ;
• bula de la santa cruzada : bulle de la sainte croisade (achat d’indulgences) ;
• bula de oro : ordonnance royale –Charles IV- qui fixait la forme et les modalités d’élection de l’empereur.

Chacun sait que seul le Pape fait des bulles et cependant ils sont plusieurs en un ; il y a : el Papa, el pontífice, el Santo Padre, el Vicario de Jesús Christo, el Vigechristo, el Vigediós, el Servio de los servios de Dios, tous à la tête du Saint-siège, c’est- à- dire de la Santa Sede.
Les bulles se glissent dans plusieurs expressions :

• Echar las bulas a una persona : 1) adjuger l’administration des bulles, 2) imposer une charge administrative, 3) imposer une charge tout court, 4) et finalement au terme des dérivations successives, réprimander sévèrement ;
• Haber bulas para difuntos : avoir un privilège, être exempté de ;
• Tener bula para algo : avoir carte blanche, avoir les pleins pouvoirs ou bien se croire tout permis ;

Bref —tiens encore un acte d’administration de l’église, un breve, parmi d’autres : les décrétales -las decretales-, les additifs -las extravagantes-, les clémentines -las clementinas-, le sexte -6èmè livre des décrétales, el sexto-, sans oublier les encycliques -las encíclicas-, —, bref je vous laisse car je suis à bout de forces (n’en croyez rien, c’est pour la bonne cause), je veux dire que… no puedo con las bulas.

L'atelier de thème avec Cecilia González

Cecilia González Scavino vient de m'envoyer un petit mail pour me raconter comment s'était passée la prise contact avec le groupe. Je pense qu'elle ne m'en voudra pas de reproduire ses propos sur notre blog :

« Muy linda experiencia con el grupo de traduccion!! » Cecilia

Une joueuse de plus pour le thème

Nuria Olivier, enseignante à l'UFR d'espagnol et parmi les membres fondatrices du premier Tradabordo – celui d'il y a deux ans (oui, car il y a eu un premier Tradabordo dont nous sommes les héritiers reconnaissants ; je vous expliquerai cela bientôt) –, a aimablement accepté de nous apporter son aide pour le thème… Il fallait un hispanophone, évidemment. En l'occurrence, elle a mis son nez d'experte dans le texte de Colette. Reportez-vous au post en question pour voir ses commentaires.
Au nom de tout le groupe : merci à toi, chère Nuria O !

lundi 3 novembre 2008

Et si je m'abonnais ?

Pour être informés de la publication d'un nouveau post sur Tradabordo, alias Tradadictos, sans avoir besoin de passer là par hasard, au risque de vous casser le nez… savez-vous que vous pouvez vous abonner et qu'ainsi, vous recevrez un message d'alerte à chaque envoi ? Comment ? Dans la barre en haut, il y a un petit icône sur la droite… cliquez dessus et suivez le mode d'emploi.

P.S. : histoire que vous ne vous demandiez pas si je suis en train de perdre la boule, je précise qu'en "informatique", icône est au masculin…

Au menu du 6 novembre, atelier de traduction collective

1- Il faut à présent que nous prenions à bras-le-corps ce problème de La reja (pas un mail, ou presque, d'apprenti traducteur sans quelques lignes de lamentation à propos de cette traduction impossible… et il est donc plus que temps de mettre un terme à ces affreuses souffrances). Mais comme cela ne va certainement pas être facile, nous allons distiller : ce sera un paragraphe ou deux par séance. Chacune (y compris la "traductrice officielle" de l'histoire ; je rappelle que la traduction publiée, même excellente, est un point de départ, pas un étalon à respecter religieusement) lira sa proposition et nous ferons le point ensemble.

2- Par ailleurs, je crois qu'il nous reste vaguement quelques petits chiens marquéziens à ramener à la niche. En particulier, il nous faut décider d'un titre. «Vidas de perros ». Alors quoi ? Tout au singulier ? Tout au pluriel ? Un petit morceau au singulier et l'autre au pluriel ?

3- Enfin, comme nous n'allons pas laisser ces 8 "devoirs de vacances" abandonnés au milieu du désert, nous les ferons également un par un ; le premier étant, je vous le rappelle, le texte d'Eduardo Mendoza. Prenez donc vos billets et accrochez vos ceintures, comme dirait le « comandante Flippo, que, por cierto, se reincorpora hoy al servicio tras su reciente operación de cataratas… »

Proposition, 3

La proposition 3 vient de Brigitte :
Après le marathon versionesque de cette semaine de "vacances", Brigitte nous propose de rebaptiser notre blog ; le nouveau nom serait "tradoadictos"…

Proposition, 2

Avec cette trouble histoire Sepúlveda, j'ai eu l'occasion de vous parler de mon excellent groupe de Master 1 parcours traduction - traductologie. Il se trouve que je les vois demain pour la dernière fois de l'année (six séances, ça passe vite !) et je voulais leur faire la proposition suivante (si elle vous convient à vous, cela va de soi, puisqu'en l'occurrence, vous êtes les premiers intéressés) : et si les apprentis traducteurs devenaient à leur tour des tuteurs pour aspirants apprentis traducteurs ? Il s'agirait, pour ceux d'entre vous qui ont encore un peu de temps et l'envie de le faire, de prendre 2 ou 3 étudiantes sous leur aile pour quelques heures dans l'année (4 ou 5 maximum)… afin de leur proposer une petite initiation à la traduction littéraire (elles sont d'autant plus demandeuses qu'elles enchaînent pour le reste de l'année avec la version classique, la traduction des essais et l'interprétariat… d'excellentes écoles, certes, mais plus de version moderne en perspective) et leur raconter votre expérience dans notre formation ; aussi courte soit-elle je ne doute pas que vous avez déjà beaucoup de choses à dire. Pour elles, le bénéfice est évident… et pour vous, c'est à la fois un moyen de vous mettre le pied à l'étrier et peut-être, surtout, de prendre conscience de certains mécanismes de la traduction en tentant de les faire comprendre à d'autres. Vous aurez toute liberté sur la manière de vous organiser… dates des rendez-vous, textes à travailler, méthodes, etc. Je m'occuperai juste de la réservation des salles.
J'attends vos avis sur la question.
Pour l'heure, je me contente de sonder les M1, sans nous engager trop avant, pour savoir combien d'entre elles seraient intéressées et donc, ce que cela représentera comme charge pour nous.

Proposition, 1

Et si nous faisions une page Tradabordo sur Facebook ?

dimanche 2 novembre 2008

Devoirs de vacances, 8

Demain c'est la rentrée !
Ce qui signifie… plus de devoirs de vacances… jusqu'au 20 décembre.

Croyez-moi, la littérature espagnole est vivante et même bien vivante… et notre pauvre littérature française, à peine survivante du traumatisme engendré par les périlleuses expériences du Nouveau Roman (on croyait pourtant que la page serait vite tournée), aurait tout à gagner à jeter un œil sur ce qui se fait au-delà des frontières, juste en dessous, pas besoin d'aller bien loin ; peut-être y trouverait-elle, par exemple, la formule magique pour se désengluer une fois pour toutes d'une stérile, creuse et fort ennuyeuse autofiction.
Parmi ces excellents auteurs d'Espagne que j'aimerais vous faire connaître, il y a Clara Sánchez – que j'ai découverte grâce à la traduction justement (entre autres vertus, notre métier a le mérite d'ouvrir sans cesse nos horizons de lecture [il y a quelques années encore, je ne jurais que par les auteurs latino-américains]). Elle a notamment écrit l'un de ces rares romans encore capables de nous convaincre de renoncer à une bonne nuit de sommeil pour arriver jusqu'au soulagement de la dernière page. Et pourtant, pas de meurtres sanglants, pas de méchant serial killer courant la hache à la main après une jeune femme blonde affublée d'une mignonne petite fille blonde et d'un labrador sable, pas de docteur Scarpetta procédant à des incisions en Y… Le miracle de la lecture est au fond des bibliothèques et il suffit d'écarter les encombrants volumes du devant, ceux qui veulent à tout prix se faire remarquer… vous le savez bien.
Alors aujourd'hui, Un millón de luces [merci à Brigitte et Olivier de gentiment continuer à ma signaler les coquilles]

Si aquel día no hubiese entrado en la Torre de cristal, probablemente nada de eso habría ocurrido. Nadie habría muerto, nadia habría perdido la cabeza y los secretos habrían permanecido bajo llave en sus cofres. Pero a veces parece necesario intervenir en la vida de los demás y otras veces, aunque no se quiera, también se interviene.
La Torre de Cristal se parece mucho a un edificio que durante dos años más o menos se ha estado contruyendo frente a mi casa. He pasado tantas horas contemplando las grúas gigantescas y las palas excavadoras, que conozco la profundidad de sus cimientos y cuántas clases de vigas tiene. Podría describir uno por uno a los operarios negros que entrelazaban laboriosamente los hierros con que cubrían el suelo antes de llenarlos de cemento. Y a los que, vestidos de caqui y con cascos blancos, daban la impresión de estar de safari. Y a las aparejadoras, tan delgadas y flexibles que, cuando el viento hacía aletear los grandes planos en sus manos, parecían elevarse unos centímetros sobre los hierros entrelazados.
No he vuelto a ver grúas como éstas. Giraban sobre los edificios y los árboles de alrededor con los brazos extendidos, hundiendo sus terminaciones en los rayos de sol, por lo que resultaban ser los brazos más largos e indestructibles que jamás se hayan abierto ante mí. Y mientras perdía miserablemente el tiempo pensando en esto y en que tendría que estar escribiendo una novela, resulta que en cierto modo ya lo estaba haciendo.
Sin embargo, la verdadera Torre de Cristal de esta historia no está frente a mi casa, sino en una zona de oficinas y grandes bancos situada en el paseo de la Castellana, entre otras fachadas también forradas de cristales, de modo que unas se reflejan en otras con el instante impreso de coches que pasan, árboles que se mueven, pájaros que vuelan y aviones que salen de las nubes, produciendo el conjunto una gran sensación de irrealidad.
Éste es el lugar donde voy a trabajar a partir de hoy, al principio por pura necesidad de dinero, y después porque esta necesidad se fundirá con otras y con los acontecimientos y con las personas que conoceré, de la misma forma que se funden el cobre y el estaño o el oxígeno y hidrógeno, y me quedaré aquí sin saber por qué. Todo comenzó cuando Raúl y yo nos separamos tras ocho años de convivencia. Durante ese tiempo me había dedicado a publicar artículos aquí y allá y a intentar escribir la novela, tan ambiciosa que nunca lograba arrancar con ella. La verdad es que jamás consideré que escribir fuera un verdadero trabajo puesto que no había sueldo fijo, ni horario, ni jefes, ni compañeros, por lo que vivía en un permanente estado de inseguridad y de desarraigo, de no pertenecer a nada ni a nadie en serio. Y ahora, por fin, iba a tener un sitio donde ir todas las mañanas y personas con las que hablar todos los días e iba a recibir dinero todos los meses.
Raúl, que no soportaba la idea de verme pasando calamidades, pero que tampoco estaba dispuesto a volverse atrás en su decisión de marcharse de casa, fue quien me dirigió hacia la Torre de Cristal y me escribió una carta de recomendación para Emilio Ríos, el presidente y dueño de la empresa Ríos, más conocida como la Torre de Cristal. Y se podría decir que es a partir de este momento cuando los infinitos brazos de la grúa comienzan a contraerse en otros más pequeños y humanos.

Clara Sánchez, Un millón de luces, Madrid, Alfaguara, 2004, p. 9-10.

Brigitte, la traductrice la plus rapide du sud-ouest, nous propose sa traduction :

Si je n’étais pas entrée ce jour-là dans la Tour de Cristal, rien de tout cela ne serait probablement arrivé. Personne ne serait mort, personne n’aurait perdu la tête, et les secrets seraient restés sous clefs dans leurs coffres. Mais il semble parfois nécessaire d’intervenir dans la vie d’autrui ; et d’autres fois, même sans le vouloir, on intervient aussi.
La Tour de Cristal ressemble beaucoup à un édifice qui, pendant plus ou moins deux ans, a été en construction en face de chez moi. J’ai passé tant d’heures à contempler les grues gigantesques et les pelleteuses, que je connais la profondeur de ses ciments et les différents types de poutrelles qu’elle renferme. Je pourrais décrire un par un les ouvriers noirs qui entrelaçaient laborieusement les armatures de fer recouvrant le sol avant d’y couler le ciment. Et ceux qui, habillés en kaki avec un casque blanc, avaient l’air d’être en safari. Et les architectes, si minces et souples quand le vent faisait voleter les grands plans entre leurs mains, semblaient s’élever de quelques centimètres au-dessus des fers entrecroisés.
Je n’ai plus revu de grues comme celles-ci. Elles tournaient au-dessus des édifices et des arbres alentour, les bras étendus, plongeant leur tête dans les rayons du soleil, et qui étaient, à ce titre, les bras les plus longs et indestructibles qui se soient jamais ouverts devant moi.
Et pendant que je perdais misérablement mon temps à penser à ça et à me dire que je devrais être en train d’écrire un roman, il se trouve que, d’une certaine façon, c’est ce que j’étais déjà en train de faire.
Pourtant, la véritable Tour de Cristal de cette histoire n’est pas en face de chez moi, mais dans un quartier de bureaux et de grandes banques situé sur le Paseo de la Castellana, parmi d’autres façades faites aussi de verre, de telle sorte que les unes se reflètent dans les autres, imprimant des instantanés de voitures qui passent, d’arbres qui bougent, d’oiseaux qui volent et d’avions qui émergent des nuages, donnant à l’ensemble une grande impression d’irréel.
C’est dans cet endroit que je vais travailler à partir d’aujourd’hui. D’abord, par simple besoin d’argent et ensuite parce que ce besoin se mêlera à d’autres et aux évènements et aux gens que je rencontrerai, de la même manière que se fondent le cuivre et l’étain ou l’oxygène et l’hydrogène, et j’y resterais sans savoir pourquoi.
Tout a commencé quand Raul et moi nous nous sommes séparés après huit ans de vie commune. Pendant cette période, je m’étais consacrée à la publication d’articles, ici et là, et à essayer d’écrire mon roman, tellement ambitieux que je n’arrivais jamais à en écrire la première ligne. Pour tout dire, c’est que je n’ai jamais considéré l’écriture comme un véritable travail puisqu’il n’y avait pas de salaire fixe, ni horaires, ni patron, ni collègues, c’est pourquoi je vivais dans un état permanent d’insécurité et de déracinement, par le simple fait de n’appartenir à rien et à personne, sérieusement. Et à présent, enfin, j’allais avoir un endroit où me rendre chaque matin et des gens avec qui parler tous les jours et j’allais recevoir de l’argent tous les mois.
C’est Raúl qui, ne supportant pas l’idée de me voir dans les ennuis jusqu’au cou, mais qui n’était pas prêt non plus à reculer devant sa décision de quitter la maison, me conduisit vers la Tour de Cristal. Il écrivit en ma faveur une lettre de recommandation pour Emilio Rios, président et patron de l’entreprise Rios, plus connue sous le nom de Tour de Cristal. Et on pourrait dire que c’est à partir de ce moment-là que les bras infinis de la grue commencent à se réduirent en d’autres, plus petits et humains.

***

Olivier nous propose sa traduction :

Si je n’étais pas entrée ce jour-là dans la Tour de Verre, probablement rien de tout ça ne serait arrivé. Personne ne serait mort, personne n’aurait perdu la tête et les secrets seraient restés sous clefs, dans leurs coffres. Mais il y a des fois où il est bon de fourrer son nez dans les affaires des autres, et d’autres aussi où on le fourre sans le vouloir.
La Tour de Verre ressemble beaucoup à un immeuble dont la construction a duré environ environ deux ans, juste en face de chez moi. À force de contempler pendant des heures le ballet des grues gigantesques et des pelleteuses, je connais la profondeur de ses fondations et jusqu’aux différents types de poutres qui le soutiennent. Je pourrais décrire, un par un, tous les ouvriers noirs qui tressaient laborieusement l’armature métallique, avec laquelle ils recouvraient le sol, avant de la noyer dans le béton. Et ceux qui donnaient l’impression de faire un safari, avec leurs vestes kaki et leurs casques blancs. Et les aides-architectes, si fines et flexibles que le vent, qui faisait ondoyer les grands plans entre leurs mains, paraissait les soulever de terre de quelques centimètres au-dessus du lacis de métal. Je n’ai jamais revu depuis des grues comme ça. Elles tournoyaient, au-dessus des édifices et des arbres qui les entouraient, les bras grand-ouverts, plongeant leurs extrémités dans les rayons du soleil, ce qui les convertissait en les plus longs et les plus indestructibles bras jamais déployés sous mes yeux. Et pendant que je perdais misérablement mon temps à penser à ça au lieu d’être en train d’écrire mon roman, il se trouve que, d’une certaine façon, j’avais déjà commencé à le faire.
Cependant, la vraie Tour de Verre de cette histoire ne se trouve pas en face de chez-moi, mais dans une zone de bureaux et de grandes banques, sur la promenade de la Castellana, au milieu d’autres façades, elles aussi recouvertes de verre, et qui se reflètent ainsi l’une dans l’autre, retenant l’instant d’une voiture qui passe, d’un arbre qui bouge, d’un oiseau qui vole où d’un avion qui sort des nuages, l’ensemble dégageant une grande sensation d’irréalité.
Et c’est là où je vais travailler à partir d’aujourd’hui, au début par besoin d’argent, et plus tard parce que ce besoin se fondra avec d’autres, et avec les événements, et avec les personnes que je rencontrerai, tout comme se fondent le cuivre et l’étain, ou l’hydrogène et l’oxygène, et où je resterai sans savoir pourquoi.Tout a commencé le jour où Raul et moi, on s’est séparés, après huit ans de vie commune. Durant tout ce temps, je m’étais limitée à publier des articles par-ci par-là, et à essayer d’écrire un roman si ambitieux que je n’arrivais pas à lui arracher ses premières lignes. La vérité, c’est que je n’ai jamais considéré qu’écrire était un vrai travail, vu qu’il n’y avait ni salaire fixe, ni horaires, ni chefs, ni collègues, et qu’à cause de ça, n’étant liée formellement à rien ni à personne, je vivais dans un état permanent d’insécurité et de déracinement. Et aujourd’hui, enfin, j’allais avoir un endroit où me rendre tous les matins, et des gens avec qui parler tous les jours, et on allait me payer tous les mois.
C’est Raùl, qui ne supportait pas de me voir dans la mouise, mais pas au point cependant de renoncer à faire ses valises, qui m’a envoyée à la Tour de Verre, avec une lettre de recommendation de sa main pour Emilio Rìos, le président et patron de la société Rìos, la fameuse Tour de Verre. Et on pourrait dire que c’est à partir de ce moment-là que les bras infinis de la grue ont commencé à rapetisser, pour se convertir en d’autres bras, plus petits et plus humains.

***

Odile nous propose sa traduction :

Si je n'étais pas entrée dans la Tour de Verre ce jour-là, probablement que rien de tout cela ne serait arrivé. Personne ne serait mort, personne n'aurait perdu la tête et les secrets seraient restés sous clef, dans leurs coffres. Mais, parfois, il semble nécessaire d'intervenir dans la vie d'autrui et d'autres fois, même sans le vouloir, on intervient aussi.
La Tour de Verre ressemble beaucoup à un immeuble dont la constuction a duré environ deux ans, en face de ma maison. J'ai passé tant d'heures à contempler les grues gigantesques et les pelles excavatrices que je connais l'épaisseur de ses ciments et toutes les sortes de poutrelles utilisées. Je pourrais décrire, un à un, tous les ouvriers noirs qui entrecroisaient laborieusement les tiges de fer dont ils recouvraient le sol avant d'y étendre le ciment. Et ceux qui, vêtus de tenues kaki et portant des casques blancs semblaient participer à un safari. Et aussi les métreuses, si minces et si souples, qui semblaient s'élever de quelques centimètres au-dessus de l'entrelacs de fers lorsque le vent faisait voleter les grands plans entre leurs mains
Je n'ai pas revu de grues comme celles-ci. Elles viraient au-dessus des immeubles et des arbres alentour, et leurs bras tendus, plongeant leur tête dans les rayons du soleil devenaient alors les bras les plus longs et les plus indestructibles que se soient jamais ouverts devant moi. Et tandis que je perdais lamentablement mon temps en pensant cela, tout en me disant que je devrais être en train d'écrire un roman, en réalité, d'une certaine manière, je le faisais déjà.
Cependant, la vraie Tour de Verre de cette histoire ne se situe pas face à ma maison, mais dans une zone de bureaux et de grandes banques située sur le paseo de la Castellana, parmi d'autre façades recouvertes de vitrages, de telle sorte qu'ils se reflétent les uns sur les autres, capturant ainsi un fugitif instant de voitures qui passent, d'arbres qui bougent, d'oiseaux qui volent et d'avions qui émergent des nuages, l'ensemble produisant un grand effet d'irréalité.
C'est là que je vais travailler à partir d'aujourd'hui, au début pour des raisons financières et ensuite parce que cette nécessité se confondra avec d' autres et avec les événements et les personnes que je vais connaître, de la même manière que se mélangent le cuivre et l'étain, ou l'oxygène et l'hydrogène et je resterai là sans savoir pourquoi.
Tout a commencé quand Raúl et moi nous nous sommes séparés, après huit ans de vie commune. Pendant toutes ces années, je m'étais consacrée à publier des articles, ici et là, et à tâcher d 'écrire le roman, roman si ambitieux que je n'arrivais même pas à le mettre en route. Pour tout dire, je n'ai jamais considéré l'écriture comme un véritable travail car il n'y avait pas de salaire fixe, ni d' horaires, ni de chefs, ni de collègues, et c'est pourquoi, n'appartenant sérieusement à rien ni à personne, je vivais dans un état permanent d'insécurité et de déracinement. Et maintenant, enfin, j'allais avoir un endroit où me rendre tous les matins, des personnes avec lesquelles parler tous les jours et j'allais recevoir de l'argent tous les mois.
Raúl qui ne supportait pas l'idée de me voir malheureuse, mais qui ne reviendrait pas sur sa décision de quitter la maison, fut celui qui me dirigea vers la Tour de Verre et qui rédigea la lettre de recommandation pour Emilio Ríos, le président et propriétaire de l'entreprise Ríos, plus connue sous le nom de Tour de Verre. Et on pourrait dire qu'à partir de ce moment-là, les immenses bras de la grue commencent à se transformer en bras plus petits et plus humains.

À la recherche de quelques lignes perdues…

Quelle n'a pas été ma surprise, ce matin, quand, m'installant confortablement pour corriger le paquet de versions du groupe de Master 1 parcours traduction - traductologie (à propos, réjouissons-nous ; non seulement les étudiantes [oui, que des filles, une fois de plus !] sont toutes très motivées et passionnées… mais impatientes d'intégrer notre formation. Ça piaffe au portillon ! La concurrence venue des autres universités est prévenue), je me dis : "Tiens, et si tu regardais la traduction officielle en même temps que tu fais ton corrigé". Le genre de petites perversités tellement courantes dans nos esprits tortueux et torturés de traducteurs jaloux de s'être "fait griller la politesse par d'autres…" (et voilà que la maladie du collage me reprend). C'est souvent intéressant de comparer sa propre traduction, celle des étudiants et celle du "vrai" traducteur. Il arrive – le plus fréquemment, convenons-en de bonne grâce – qu'on soit très agréablement surpris (j'avoue l'être toujours quand je lis le travail d'Albert Bensoussan, qui, en plus, fait de remarquables préfaces… en quelques lignes il en dit plus que bien des critiques), voire franchement impressionnés… Et, évidemment, nous sommes parfois aussi très déçus (deux ou trois CS dans deux pages contiguës de l'un des romans d'Eduardo Mendoza ; à dessein je ne donne pas d'indication précise – ça ne se fait pas, souvenez-vous en –, mais je ne doute pas qu'Olivier se souviendra d'une certaine description dans un certain restaurant chinois de Barcelona) ou même carrément en colère : figurez-vous que dans l'un des romans de Gabriel García Márquez en français il manque carrément plusieurs phrases. Incroyable, n'est-ce pas ? Peut-être s'agit-il d'un simple oubli. Ou peut-être étaient-elles trop difficiles à traduire (il est vrai qu'elles l'étaient, et pas seulement à cause du lexique de ce diable de Colombien… mais est-ce un argument recevable ? Là, je vous entends tous crier en chœur un "non" outré). Donc, pour en revenir à mon cheptel de brebis postulantes au titre d'apprenties traductrices, j'avais choisi pour mon devoir l'incipit de Hot line (1998), du Chilien Luis Sepúlveda. Le roman noir est à la mode, il s'est donc essayé au roman noir, comme tant d'autres. Signe d'un manque passager d'inspiration pour la littérature blanche ? Ou plaisir de se fondre avec gourmandise dans un moule extrêmement balisé ? Je me contente de lancer l'un de mes débats-dadas préférés… Une tasse de thé à la main, j'ouvre la version française (Hot line, Paris, Editions Métailié, 1999 [traduction de Jeanne Peyras]) et… et je tourne les pages dans tous les sens, je chausse mes yeux bien en face des trous… en vain… le passage que je cherche à disparu, corps et biens. Comment est-il possible de perdre un incipit ? "La tête de sur ses épaules" (bon sang, je suis un cas désespéré !), je ne dis pas, mais le début d'un roman ! Et pourtant, c'est bel et bien le cas : il manque les vingt premières lignes de la V.O. et par ailleurs, le raccord n'est pas exactement conforme.
Que s'est-il passé ?
L'hypothèse la moins inquiétante est que l'auteur a volontairement remanié son travail avant la traduction. C'est un point qui a été abordé lors de la conversation avec Claude Murcia et Jean-Marie Saint-Lu que je trouve très intéressant… et qui prouve, une fois de plus, l'incidence de l'acte de traduire sur l'acte d'écrire. Il ne s'agit pas ici de se hausser du col et de chercher à prendre une place et de jouer un rôle qui ne sont pas les nôtres, mais de constater que notre présence-absence a du poids. Avec cette question subsidiaire : s'il l'a fait, est-ce en vue de la traduction, précisément ? Et pourquoi ? Choix propre ? Demande de l'éditrice ? Dans tous les cas, pourquoi le version espagnole (l'édition espagnole dont je dispose est ultérieure à la publication en français) n'a-t-elle pas changé par rapport à la version originale ?
Ouvrons un dossier sur cette curieuse affaire Sepúlveda…
À suivre.

Is there any hot line to complain ?, demandait Denise.

samedi 1 novembre 2008

Le tour du Quichotte en 80 traductions

Les traductions de Don Quijote au fil du temps – le test de la première page (pour alimenter l'inquiétant débat lancé par Jacqueline sur la question d'une nécessaire retraduction perpétuelle) :

1847

L’admirable don Quichotte de la Manche,
Traduction nouvelle par M. DAMAS-HINARD, 1847, CHARPENTIER, Libraire-Éditeur.

Qui traite du caractère et des habitudes du fameux don Quichotte de la Manche

Dans un certain bourg de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait naguère un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, roussin maigre et lévrier de chasse, un pot-au-feu où il entrait plus de bœuf que de mouton,un saupiquet presque tous les soirs, des abatis de bétail le samedi, des lentilles le vendredi, et quelque pigeonneau en surcroît le dimanche, consommaient les trois quarts de son bien. Le reste de son revenu, il l’employait à une casaque de drap fin, à des chausses de velours avec leurs pantoufles de même étoffe pour les jours de fête ; portant, les jours ordinaires, un habit de bon drap bien solide , pas trop gros cependant. Il avait chez lui une gouvernante qui passait la quarantaine, une nièce qui n’avait pas atteint sa vingtième année, et un garçon pour la campagne et pour les commissions, aussi propre à seller le bidet qu’à manier la serpette. L’âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine ; il était de complexion robuste, sec de corps, maigre de visage, fort matineux et grand chasseur. On a voulu dire qu’il se nommait Quixada ou Quesada (car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en ont écrit ) ; mais, d’après les conjectures les plus vraisemblables, il importe peu à notre histoire : il suffit que dans le récit, on ne s’écarte pas d’un point de la vérité.

1863

Traducteur : Louis Viardot


En photo : merci à Roger Cummiskey

Chapitre premier

Qui traite de la qualité et des occupations du fameux hidalgo don Quichotte de la Manche

Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bœuf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de bétails le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelques pigeonneau outre l'odinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se dépensait en un pourpoint de drap fin, des chausse de panne avec leurs pantoufles de même étoffe, pour les jours de fête, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une gouvernante qui passait les quarante ans, une nièce qui n'atteignait pas les vingt, et de plus un garçon de ville et de campagne, qui sellait le bidet aussi bien qu'il maniait la serpette. L'âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine ; il était de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et grand ami de la chasse. On a dit qu'il avait le surnom de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en on écrit, bien que les conjectures les plus vraisemblables fassent entendre qu'il s'appelait Quijana. Mais cela importe peu à notre histoire ; il suffit que, dans le récit des faits, on ne s'écarte ps d'un atome de la vérité.

***

1905

Traducteur : Florian


En photo : merci à Roger Cummiskey

Chapitre 1

Du caractère et des occupations du fameux don Quichotte de la Manche


Dans un village de la Manche dont je ne me soucie guère de me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un de ces gentilshommes qui ont une vieille lance, une rondache rouillée, un cheval maigre et un lévrier. Un bouilli, plus souvent de vache que de mouton, une vinaigrette le soir, des œufs frits le samedi, le vendredi des lentilles, et quelques pigeonneaux de surplus le dimanche, emportaient les trois quarts de son revenu. Le reste payait sa casaque de drap fin, ses chausses de velours avec les mules pareilles pour les jours de fête, et l’habit de gros drap pour les jours ouvriers. Sa maison était composée d’une gouvernante de plus de quarante ans, d’une nièce qui n’en avait pas vingt, et d’un valet qui faisait le service de la maison, de l’écurie, travaillait aux champs et taillait la vigne. L’âge de notre gentilhomme approchait de cinquante ans. Il était vigoureux, robuste, d’un corps sec, d’un visage maigre, très matinal et grand chasseur. L’on prétend qu’il avait le surnom de Quixada ou Quésada. Les auteurs varient sur ce point. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c’est qu’il s’appelait Quixada. Peu importe, pourvu que nous soyons certains des faits.

***

1949

Traducteurs : César Oudin et François Rosset, revue et corrigée par Jean Cassou


En photo : merci à Delire Lucide

Chapitre premier

De la condition et des occupations du fameux gentilhomme don Quichotte de la Manche

En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n'y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, targe antique, roussin maigre et levrier bon coureur. Une marmite, avec un peu plus de bœuf que de mouton, un saupiquet la plupart du temps à souper, des œufs et du lard les samedis, des lentilles le vendredi et quelques pigeonneau de surcroît les dimanches, consommaient les trois parts de son bien. Le reste s'employait en une saie de fin drap et en des chausses de velours pour les fêtes, avec ses pantoufles de même, et les jours ouvriers il se paraît de son gris de minime des plus fins. Il avait en sa maison une gouvernante qui passait quarante ans, une nièce qui n'en avait pas encore vingt, et un valet bon pour les champs et pour la place, lequel sellait aussi bien le roussin comme il prenait la serpe. L'âge de notre gentilhomme frisait la cinquantaine. Il était de forte complexion, sec de corps et maigre de visage, fort matineux et grand amateur de chasse. On veut dire qu'il avait le surnom de Quixada ou Quesada (car en ceci il y a quelque différend entre les auteurs), encore que par conjectures vraisemblables on pense qu'il s'appelait Quixana ; mais cela importe peu à notre conte : il suffit qu'en la narration d'icelui on ne sorte un seul point de vérité.

***

1962

En photo : Don Quichotte par Bruggeling

Traduction de Francis de MIOMANDRE

Chapitre premier
Qui traite du caractère et des occupations du fameux gentilhomme don Quichotte de la Manche


Dans un village de la Manche, dont je ne veux point me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un de ces gentilshommes qui ont lance au râtelier, bouclier à l’ancienne, roussin efflanqué, et lévrier de course. Du bouilli, où il entrait moins de mouton que de vache, du miroton presque tous les soirs, une omelette au lard le samedi, le vendredi des lentilles, et un pigeonneau de supplémént le dimanche lui mangeaient les trois quarts de son revenu. Un justaucorps de drap fin et des chausses de panne pour les fêtes, avec des galoches de même, absorbaient le reste ; et les jours de la semaine il se contentait de bon drap gris.
Il avait chez lui une gouvernante qui comptait plus de quarante ans et une nièce qui n’en avait pas vingt, avec un valet à tout faire qui à la fois pansait le roussin et prenait la serpette…
Notre gentilhomme frisait la cinquantaine ; il était de complexion robuste, sec de corps, maigre de visage, fort matineux et amateur de chasse.
On prétend qu’il avait le surnom de Quijada ou de Quesada, car les auteurs qui en ont parlé ne sont pas d’accord sur ce point ; néanmoins, il est probable, d’après les meilleures conjectures, qu’il s’appelai Quejana. Mais cela n’importe guère à notre histoire : il suffit que le récit ne s’écarte sur aucun point de la vérité.

***

1997

Traductrice : Aline Schulman

Chapitre 1

Où l’on dit qui était le fameux don Quichotte de la Manche et quelles étaient ses occupations


Dans un village de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n’y a pas longtemps un de ces gentilshommes avec lance au râtelier, bouclier de cuir à l’ancienne, levrette pour la chasse et rosse efflanquée. Du bouilli où il entrait plus de vache que de mouton, du hachis presque tous les soirs, des œufs au lard le samedi, le vendredi des lentilles et, le dimanche, un pigeonneau pour améliorer l’ordinaire, voilà qui mangeait les trois quarts de son revenu. Un justaucorps de drap fin, avec chausses et pantoufles de velours pour les jours de fête, et l’habit de bonne serge dont il se contentait les jours de semaine absorbaient le reste.
Il avait chez lui une gouvernante de plus de quarante ans, une nièce qui en avait moins de vingt, et un valet bon à tout, qui sellait la rosse aussi bien qu’il maniait la serpe.
Notre gentilhomme frisait la cinquantaine ; il était de constitution robuste, sec de corps, maigre de visage, toujours matinal et grand chasseur. On ne sait pas très bien s’il avait nom Quichada ou Quesada (les auteurs qui en ont parlé sont en désaccord sur ce point) ; néanmoins d’après les conjectures, il est probable qu’il s’appelait Quechana. Mais c’est sans importance pour notre histoire ; il suffit qu’en la racontant on ne s’écarte en rien de la vérité.


***

2001

Traducteurs : Claude Allaigre, Jean Canavaggio, Michel Moner


En photo : merci à Vgerasimov

Chapitre 1

Qui traite de la condition et des occupations du fameux et vaillant gentilhomme don Quichotte de la Manche

Dans un village de la Manche dont je ne veux me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, bouclier antique, maigre roussin et lévrier chasseur. Un pot-au-feu, avec un peu plus de bœuf que de mouton, un salpicon presque tous les soirs, des œufs frits au lard le samedi, des lentilles le vendredi, quelque pigeonneau de sucroît le dimanche consommaient les trois quarts de son bien. Le reste, il le dépensait en une casaque de drap fin, des chausses de velours pour les jours de fête, avec leurs chaussons de même étoffe ; et les jours de semaine, il se parait de son gris le plus fin. Il avait en sa maison une gouvernante qui passait les quarante ans, une nièce, qui n'en avait pas encore vingt, et un valet de maison et de ferme, qui sellait aussi bien le roussin qu'il prenait la serpe. L'âge de notre gentilhomme frisait la cinquantaine : il était de robuste complexion, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et ami de la chasse. On affirme qu'il avait pour nom Quijada ou Quesada – car là-dessus, il y a quelque divergence entre les auteurs qui ont écrit à ce sujet –, bien que des conjectures vraisemblables donnent à entendre qu'il s'appelait Quijana. Mais ceci importe peu à notre histoire ; il suffit que, dans le récit, on ne s'écarte pas d'un point de la vérité.


***

2008


Traducteur : Jean-Raymond Fanlo


En photo : merci à Flemma

CHAPITRE PREMIER

Qui traite du caractère et des occupations du fameux et vaillant
don Quichotte de la Manche

Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas si longtemps, un de ces hidalgos à lance au râtelier, bouclier antique, maigre rosse et lévrier courant. Un pot-au-feu plus vache que mouton, du ragoût tous les soirs ou presque, les deuil- et- peine le samedi, des lentilles le vendredi, quelque pigeonneau le dimanche en plus de l’ordinaire, consommaient les trois quarts de son bien. Le reste filait avec une casaque de bon drap noir et des chausses de velours pour les fêtes avec leurs couvre-pieds assortis ; les jours de la semaine il tenait son rang avec un drap fin, gris souris. Il entretenait chez lui une gouvernante de plus de quarante ans et une nièce qui n’en avait pas vingt, plus un garçon de ville et de champ qui sellait le roussin comme il prenait la serpe. Notre hidalgo approchait de la cinquantaine. Il était de constitution robuste, sec de corps, maigre de visage, très lève-tôt et il aimait la chasse. Certains voudraient qu’il eût nom « Quichada », ou « Quesada ». Il y a sur ce point quelque variation parmi les auteurs qui en ont traité par écrit. Cependant des conjectures vraisemblables laissent penser qu’il s’appelait « Quichana ». Mais cela importe peu pour notre histoire : il suffit que le récit ne s’écarte en rien de la vérité.

Votre thème de deux week-end

La semaine prochaine nous serons (Jacqueline, Laure et moi) à Arles, bien occupées sans doute… et sans clavier ni stylo ni calame ni burin pour poster le thème du week-end aux malheureux apprentis privés de congrès.
Donc, voici de quoi vous occuper pour deux semaines (interdiction d'aller voir la traduction "officielle", cela va de soi !).

Le Chat Botté
Charles Perrault


Un meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits, ni le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le moulin, le second eut l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble; quant à moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »
Le chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
« Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un sac, et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. »
Quoique le maître du chat n'y croyait guère, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine fut-il couché, qu'il eut satisfaction; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans miséricorde.
Tout fier de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'appartement de sa majesté où, étant entré il fit une grande révérence au roi, et lui dit :
« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son maître) , m'a chargé de vous présenter de sa part. »
« Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie, et qu'il me fait plaisir. »
Une autre fois, il alla se cacher dans du blé, tenant toujours son sac ouvert; et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait avec le lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner à boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.
Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître :
« Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. » Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Pendant qu'il se baignait, le roi vint à passer, et le chat se mit à crier de toute ses forces :
« Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie ! »
A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de la rivière, le chat s'approcha du carrosse, et dit au roi que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute ses forces; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d'aller chercher un de ses plus beaux habits pour monsieur le Marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne) , la fille du roi le trouva fort à son gré, et le Marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse, et qu'il fût de la promenade. Le chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :
« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu'ils fauchaient.
« C'est à Monsieur le Marquis de Carabas », dirent-ils tous ensemble, car la menace du chat leur avait fait peur.
« Vous avez là un bel héritage », dit le roi au Marquis de Carabas.
« Vous voyez, sire, répondit le marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »
Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit :
« Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ce blé appartient [tous ces blés appartiennent ] à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tout ce blé [tous ces blés] qu'il voyait.
« C'est à monsieur le Marquis de Carabas », répondirent les moissonneurs, et le roi s'en réjouit encore avec le marquis.
Le chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait; et le roi était étonné des grands biens de monsieur le Marquis de Carabas. Le maître chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car toutes les terres par où le roi avait passé étaient sous la dépendance de ce château. Le chat, qui eut soin de s'informer qui était cet ogre, et ce qu'il savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.
« On m'a assuré, dit le chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'animaux, que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant ? -" Cela est vrai, répondit l'ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous allez me voir devenir lion. »
Le chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, car ses bottes ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelques temps après le chat, ayant vu que l'ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur.
« On m'a assuré encore «, dit le chat, « mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple, de vous changer en un rat, en une souris; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible ? reprit l'ogre, vous allez voir », et aussitôt il se changea en une souris qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l'eut pas plus tôt aperçue qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'ogre, voulut y entrer. Le chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant, et dit au roi : "Votre majesté soit la bienvenue dans le château de Monsieur le Marquis de Carabas.
« Comment Monsieur le Marquis, s'écria le roi, ce château est encore à vous ! Il n'y a rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l'environnent : voyons-en l'intérieur, s'il vous plaît. »
Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle où ils trouvèrent une magnifique collation que l'ogre avait fait préparer pour ses amis qui devaient venir le voir ce même jour, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coupes :
« Il ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre. »
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le roi; et le même jour épousa la princesse. Le chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

***

Nathalie nous propose sa traduction :

El Gato con botas

Un molinero no dejó, por toda fortuna, a sus tres hijos más que el molino, el burro y el gato. Pronto se hizo el reparto : no se convocaron ni al notario ni al procurador. Se hubieran comido en seguida el pobre patrimonio. Al mayor le cupo el molino, al segundo, el burro y al menor, sólo el gato.
Este último quedaba desconsolado por haber recibido tan pobre lote :
- Mis hermanos - decíase - podrán ganarse la vida honradamente juntándose ; en cuanto a mí, cuando me haya comido el gato y me haya hecho un manguito con su piel, no tendré otro remedio que morirme de hambre.
Oyendo estas palabras, el Gato, que se dio por entendido, le dijo con tono sosegado y serio :
- No estéis tan acongojado, amo mío; basta con que me deis un saco y mandéis hacer un par de botas para andar en la maleza y ya veréis que el lote que os ha tocado no resulta tan malo como créeis.
Aunque el dueño del Gato no hizo gran caso de lo que acababa de oír, le había visto actuar con tanta maña para coger ratas y ratones, como cuando se colgaba de los pies o se escondía en la harina haciendo el muerto, que no desesperó de encontrar en él quien lo sacara de su miseria.
Cuando el Gato tuvo lo que había pedido, con ánimo se calzó las botas y poniéndose el saco al cuello, asió los cordones con sus dos patas delanteras y se fue a un conejar donde había gran cantidad de conejos. Puso salvado y cerrajas en el saco y, tendiéndose como si estuviera muerto, esperó a que algún conejillo, poco instruído todavía en los ardides de nuestro mundo, viniera a meterse en el saco para comer lo que había puesto dentro.
Apenas estuvo tendido cuando consiguió lo que anhelaba : que un gazapo descuidado se metiera en el saco ; y tirando en el acto los cordones, el maese Gato lo cogió y lo mató sin misericordia.
Muy ufano de su presa, se fue donde el rey y pidió hablarle. Le hicieron subir al cuarto de Su Majestad y nada más entrar, le hizo una gran reverencia al rey y le dijo :
- He aquí, Señor, un conejo que el marqués de Carabas (era el nombre que le había agradado dar a su amo) me ha encargado ofrecerle.
- Dile a tu amo, contestó el rey, que se lo agradezco y que tengo mucho gusto.
Otro día, el Gato fue a esconderse en un trigal, con el saco siempre abierto y, cuando dos perdices se metieron en él, tiró los cordones y cogió las dos. Luego, fue a ofrecerlas al rey, como lo había hecho con el conejo. El rey recibió de nuevo con gusto las dos perdices y le mandó dar de beber.
El Gato siguió así, durante dos o tres meses, llevando al rey, de vez en cuando, caza de parte de su amo.
Un día, cuando supo que el rey debía ir a pasear con su hija, la más hermosa princesa del mundo, a orillas del río, dijo a su amo :
- Si queréis seguir mi consejo, vuestra fortuna está hecha ; no tenéis más que bañaros en el río, donde se lo enseñaré, y luego, dejarme actuar.
El marqués de Carabas hizo lo que le aconsejaba su gato, sin saber si todo vendría bien. Mientras estaba bañándose, pasó el rey ; y el Gato se puso a gritar tan fuerte como pudo :
- ¡Socorro ! ¡socorro ! ¡Que el marqués de Carabas se está ahogando !
Al oír los gritos, el rey asomó la cabeza a la portezuela y reconociendo al Gato que tantas veces le había traído caza, ordenó a sus guardias que socorrieran en seguida al marqués de Carabas.
Mientras sacaban del río al pobre marqués, el Gato se acercó a la carroza y dijo al rey que cuando se bañaba su amo, habían venido a robarle sus vestidos, aunque había gritado " ¡ladrones ! " con todas sus fuerzas ; el granuja había tapado los vestidos bajo una gruesa piedra.
El rey ordenó a los oficiales de su guardarropa ir por uno de sus más hermosos vestidos para el señor marqués de Carabas. Le hizo mil caricias; y como los ricos vestidos que acababan de entregarle ponían de realce su buen semblante (era pues buen mozo y muy apuesto), a la hija del rey le agradó mucho ; y el marqués de Carabas apenas le echó dos o tres miradas asaz respetuosas y algo tiernas, cuando ella se enamoró locamente de él.
Quiso el rey que subiera a su carroza y compartiera el paseo con ellos. Encantado el Gato de ver que su propósito tomaba buen cariz, se adelantó y tras haberse encontrado con unos campesinos que guadañaban un prado, les dijo :
- Buenas gentes que estáis guadañando, si no decís al rey que el prado que estáis guadañando pertenece al señor marqués de Carabas, seréis despedazados todos y hechos trizas.
El rey no dejó de preguntar a los guadañeros a quién pertenecía el prado que estaban guadañando.
- Pertenece al señor marqués de Carabas, contestaron de una voz, ya que la amenaza del Gato les había amedrentado.
- Ya tenéis ricos bienes, dijo el rey al marqués de Carabas.
- Es verdad, señor, respondió el marqués : es un prado que no deja de dar mucho cada año.
Yendo siempre delante, el Gato topó con unos segadores y les
dijo :
- Buenas gentes que estáis segando, si no decís que todos estos trigales pertenecen al señor marqués de Carabas, seréis despedazados todos y hechos trizas.
El rey, que pasó poco después, quiso saber a quién pertenecían todos los trigales que veía.
- Pertenecen al señor marqués de Carabas, contestaron los segadores. Y el rey holgó mucho, otra vez, con el marqués.
El Gato, que seguía delante de la carroza, decía las mismas palabras a cuantos encontraba ; y el rey se maravillaba de los muchos bienes del señor marqués de Carabas.
El maese Gato llegó al fin a un hermoso castillo cuyo dueño era un ogro, el más rico que se hubiera visto : todas las tierras por las que había pasado el rey dependían del castillo. El Gato que había procurado informarse de quién era este ogro y lo que sabía hacer, pidió hablarle, diciendo que no había querido pasar tan cerca del castillo sin haber tenido el honor de venir a saludarlo.
El ogro le recibió tan cortésmente como puede un ogro y le hizo descansar.
- Me han asegurado, le dijo el Gato, que tenéis el don de transformaros en toda suerte de animales, que podéis, por ejemplo, transformaros en león, en elefante.
- Es verdad, contestó bruscamente el ogro, y para enseñaroslo, vais a verme convertido en león.
Al ver un león delante de sí, el Gato quedó tan espantado que subió en seguida al alero, no sin trabajo y peligro, por culpa de las botas que de nada le servían para andar sobre las tejas.
Poco después, al ver que el ogro había recobrado su forma inicial, el Gato bajó y confesó que había pasado mucho miedo.
- También me han asegurado, dijo el Gato, pero no puedo creerlo, que tenéis además la capacidad de tomar la forma de los animales más pequeños, de transformaros por ejemplo en rata, en ratón : os confieso que esto me parece del todo imposible.
- ¿ Imposible ? replicó el ogro, ya veréis.
Y nada más terminar, se convirtió en un ratón que comenzó a ir corriendo por el suelo. Apenas lo hubo visto el Gato cuando se abalanzó sobre él y se lo comió.
Mientras tanto, el rey, al descubrir el hermoso castillo del ogro, quiso entrar en él. En cuanto oyó el ruido de la carroza que pasaba sobre el puente levadizo, el Gato se fue al encuentro del rey y le dijo :
- ¡ Bienvenida sea Su Majestad en el castillo del señor marqués de Carabas !
- ¡ Cómo ! señor marqués, exclamó el rey, ¡ también os pertenece este castillo ! Nada más hermoso que este patio y todos los edificios que lo rodean : veamos el interior, si os da la gana.
El marqués dio la mano a la joven princesa y, siguiendo al rey, que subía primero, entraron en una gran sala en la que hallaron una magnífica colación que el ogro había mandado aderezar para sus amigos, que debían venir a verle aquel mismo día, pero que no se habían atrevido a entrar, sabiendo que el rey estaba allí. El rey, encantado de las buenas cualidades del señor marqués de Carabas, así como su hija que estaba loca por él, y viendo los muchos bienes que tenía, le dijo, tras haber bebido cinco o seis tragos :
- Sólo de vos, señor marqués, depende que seáis mi yerno.
Haciendo grandes reverencias, el marqués aceptó el honor que le hacía el rey y el mismísimo día se casó con la princesa. El Gato vino a ser gran señor y no cazó ratones más que por divertirse.

Une mini-info, 12

De la part de Jacqueline :

Outre les 25 èmes Assises de la traduction littéraire en Arles auxquelles nous allons participer, Le Magazine Littéraire n° 480 signale également les rencontres de la MEET (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire) qui auront lieu du 13 au 16 novembre prochains à Saint-Nazaire et au cours desquelles le prix Laure-Bataillon classique sera remis cette année à Odile Bégué pour sa traduction de Une excursion au pays des Ranqueles, de Lucio Victorio Mansilla (Argentine).

Un petit billet de Jacqueline

Partie quelques jours en voyage, Jacqueline ne nous a pas oubliés pour autant ; la preuve : ce petit billet concocté dans le train qui la ramenait vers Bordeaux et notre Table Ronde.
Merci à toi, chère Jacqueline, pour ses intéressantes réflexions, qui, je l'espère, feront réagir nos amis… Entre deux versions, quinze mots du répertoire, le thème du week-end (bientôt en ligne), les lectures à faire pour trouver une bonne traduction longue, "La reja" à boucler, et – accessoirement – ce que vous demandent mes collègues… (pour ceux qui nous lisent, vous conviendrez que ces pauvres apprentis sont soumis à rude épreuve), il vous restera bien un peu de temps pour vous interroger sur l'essentiel. À quoi bon tout cela ? Je trouve que c'est toujours inquiétant, voire vaguement désespérant… , de se poser ces questions de fond sur notre activité.
Mais cela m'a donné une idée : se procurer la première page de chacune de ces 80 traductions du Quichotte. Sacrée collection ! Collection ou tableau de chasse ?

***

« On ne ramène pas sa fraise ! »

C’est Georges-Arthur Goldschmidt qui le dit « au motif qu’un bon, un vrai traducteur doit être au service de l’auteur ». A l’appui de sa thèse, il cite volontiers semble-t-il, le cas exemplaire du Neveu de Rameau : le manuscrit original avait disparu et on ne disposait que de la traduction de Gœthe ; or à la fin du 19ème, ce manuscrit fut retrouvé chez un bouquiniste, ce qui permit de constater l’extrême fidélité du traducteur qui s’était effacé pour mieux mettre en valeur le génie de Diderot. Ces propos sont rapportés par Pierre Assouline dans l’excellent article qu’il consacre aux problèmes posés par la retraduction des classiques dans la dernière édition du Magazine Littéraire – Novembre 2008 N° 480-.
A Italo Calvino qui définit un classique comme « un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire », Arthur Goldschmidt répond en écho que « Le traducteur est un écrivain qui a la chance de ne pas chercher ce qu’il a à dire ». Cependant la traduction n’est jamais définitive — rappelons pour mémoire que le Don Quichotte a connu plus de quatre-vingts traductions en quatre siècles, la dernière, celle de Jean-Raymond Fanlo venant de paraître aux Éd. La Pochothèque) — et un jour ou l’autre elle apparaît datée, « portant inévitablement la marque de l’état de la langue à une époque donnée, la marque aussi d’une vision de la littérature, de l’esthétique à un temps donné »; le problème se pose alors d’une nouvelle version française. Écoutons ce qu’en dit quant à lui J- R Fanlo dans son introduction : son but est de rendre « les contrastes, la langue familière et l’éloquence livresque, les sabirs, les galimatias, les à la manière de, les petites perles lexicales et les beaux gros mots ».
Pauvres traducteurs, traduire n’est déjà pas facile, que dire de retraduire, quand il faut à la fois connaître les versions qui précèdent et ne pas en tenir compte ! cependant « les recherches en traductologie son unanimes à constater que la langue des traducteurs vieillit plus vite et plus mal que celle des écrivains » souligne l’universitaire Julien Hervier et il faut adapter les classiques à une langue plus moderne qui les rende plus accessibles au lecteur d’aujourd’hui, un lecteur plus exigeant et plus souvent polyglotte, qui admet que ce qui est étranger le reste une fois traduit, car « un traducteur doit conserver l’énigme de la langue de départ », dit G. A. Goldschmidt.
Nous en conviendrons alors avec Italo Calvino : « Une traduction tient toujours du miracle, la poésie en vers est intraduisible, la prose elle-même travaille sur la marge intraduisible de chaque langue et traduire n’est au fond que la véritable manière de lire un texte».
Faut-il alors traduire et retraduire les classiques ?
Pierre Assouline rappelle en conclusion qu’un grand livre « attend encore une version lisible en français ». Classique s’il en est : la Bible.
Pourvu que Caroline ne nous demande pas de relever le défi dans les quinze jours !

Quelques pistes de réflexion :

• I.Calvino, Défis aux labyrinthes, Tome II, éd. Du Seuil, 2003.
• G.-A. Goldschmidt, Un enfant aux cheveux gris, conversations avec F. Dufay, CNRS Éditions, 2008.
• A. Berman, L’Épreuve de l’étranger, éd. Gallimard, 1984, rééd. Tel, 1995.
• G. Sapiro, Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, CNRS Éditions, 2008.


Jacqueline Daubriac

Devoirs de vacances, 7

Comme on ne présente pas Cervantes, je m'en tiens à un mini-commentaire personnel pour introduire la traduction du jour : il s'agit du passage sur lequel je suis tombée à l'oral (épreuve d'explication de texte) du concours d'entrée à l'ENS de Fontenay. Amusez-vous bien !

JUEZ. ¿ Qué pendencia traéis, buena gente ?

MARIANA. Señor, ¡ divorcio, divorcio, y más divorcio, y otras mil veces divorcio !

JUEZ. ¿ De quién, y por qué, señora ?

MARIANA. ¿ De quién ? Deste viejo, que está presente.

JUEZ. ¿ Por qué ?

MARIANA. Porque no puedo sufrir sus impertinencias, ni estar contino atenta a curar todas sus enfermedades, que son sin número ; y no me criaron a mí mis padres para ser hospitalera ni enfermera. Muy buen dote llevé al poder desta espuerta de huesos, que me tiene consumidos los días de la vida ; cuando entré en su poder, me relumbraba la cara como un espejo, y agora la tengo con una vara de frisa encima. Vuesa merced, señor juez, me descase, si no quiere que me ahorque ; mire, mire los surcos que tengo por este rostro, de las lágrimas que derramo cada día, por verme casada con esta anatomía.

JUEZ. No lloreís, señora ; bajad la voz y enjugad las lágrimas, que yo os haré justicia.

MARIANA. Déjeme vuesa merced llorar, que con esto descanso. En los reinos y en las repúblicas bien ordenadas, había de ser limitado el tiempo de los matrimonios, y de tres en tres años se habían de deshacer, o confirmarse de nuevo, como cosas de arrendamiento, y no que hayan de durar toda la vida, con perpetuo dolor de entrambas partes.

JUEZ. Si ese arbitrio se pudiera o debiera poner en práctica, y por dineros, ya se hubiera hecho ; pero especificad más, señora, las ocasiones que os mueven a perdir divorcio.

MARIANA. El invierno de mi marido, y la primavera de mi edad ; el quitarme el sueño, por levantarme a media noche a calentar paños y saquillos de salvado para ponerle en la ijada ; el ponerle, ora aquesto, ora aquello, que ligado le vea yo a un palo por justicia ; el cuidado que tengo de ponerle de noche alta cabecera de la cama, jarabes lenitivos, porque no se ahogue del pecho ; y el estar obligada a sufrirle el mal olor de la boca que le güele a tres tiros de arcabuz.

ESCRIBANO. debe de ser de alguna muela podrida.

VEJETE. No puede ser, porque lleve el diablo la muela ni diente que tengo en toda ella.

PROCURADOR. Pues ley hay, que dice (según he oído decir) que por sólo el mal olor de la boca se puede descasar la mujer del marido, y el marido de la mujer.

VEJETE. En verdad, señores, que el mal aliento que ella dice que tengo, no se engendra de mis podridas muelas, pues no las tengo, ni menos procede de mi estómago, que está sanísimo, sino desta mala intención de su pecho. Mal conocen vuesas mercedes a esta señora ; pues a fe que, si la conociesen, que la ayunarían, o la santiguarían. Veinte y dos años ha que vivo con ella mártir, sin haber sido jamás confesor de sus insolencias, de sus voces y de sus fantasías, y ya va para dos años que cada día me va dando vaivenes y empujones hacia la sepultura, a puras voces me tiene medio sordo, y, a puro reñir, sin juicio. Si me cura, como ella dice, cúrame a regañadientes ; habiendo de ser suave la mano y la condición del médico. En resolución, señores, yo soy el que muero en su poder, y ella es la que vive en el mío, porque es señora, con mero mixto imperio, de la hacienda que tengo.

Miguel de Cervantes, "Entremés del juez de los divorcios", in Entremeses,
Madrid, Editorial Castalia, « Clásicos Castalia », 1990, p. 61-63.

Une Jacqueline très en forme nous propose sa traduction :

LE JUGE. Quelle affaire vous amène, bonnes gens ?

MARIANA. Monsieur, c’est de divorce qu’il s’agit, de divorce et encore de divorce et plutôt mille fois qu’une !

LE JUGE. De qui, et pourquoi, madame ?

MARIANA. De qui ? De ce vieux que voilà.

LE JUGE. Pour quelle raison ?

MARIANA. Parce que je ne peux plus supporter ses impertinences, ni demeurer constamment à soigner toutes ses maladies, qui sont innombrables ; et puis mes parents ne m’ont pas élevée pour que je joue les dames de charité ni les infirmières. C’est une dot confortable que j’ai apportée à ce paquet d’os qui m’use la vie ; quand je suis tombée en son pouvoir, j’avais le visage aussi lisse qu’un miroir et à présent, il est tout chiffonné comme d’une vulgaire frise. Que vôtre grâce, monsieur le juge, veuille bien me démarier, si elle ne veut pas que j’aille au gibet ; regardez, regardez les sillons qui labourent ce visage, par la faute des larmes que je répands chaque jour, à me voir ainsi mariée avec une telle carcasse.

LE JUGE. Ne pleurez pas, madame ; baissez d’un ton et séchez vos larmes, car moi je vous rendrai justice.

MARIANA. Que vôtre grâce me laisse pleurer, car c’est mon seul repos. Royaumes et républiques bien ordonnées devraient limiter la durée du mariage et tous les trois ans le tenir pour défait ou bien le confirmer, comme d’un fermage, et non pas toute la vie le faire durer, engendrant une douleur sans fin pour chacune des deux parties.

LE JUGE. Si un tel expédient avait pu ou dû être mis en pratique, et moyennant finance, ce serait déjà fait ; mais explicitez davantage madame, les circonstances qui vous poussent à demander le divorce.

MARIANA. L’hiver où se trouve mon mari et le printemps de mon âge ; qu’il m’ôte le sommeil, par le fait de devoir me lever à minuit pour chauffer des linges et des petits sacs de son et les lui appliquer sur le flanc, et lui mettre tantôt ceci et tantôt cela, au point que je le verrais bien, moi, lié à un bois de justice, que je supporte la charge de disposer en pleine nuit à son chevet des potions lénifiantes pour lui éviter une fluxion de poitrine ; que je doive supporter sa mauvaise haleine qui pue à trois jets d’arquebuse.

LE GREFFIER. Ce doit être à cause de quelque molaire pourrie.

LE BARBON. Ce ne peut être, que le diable emporte la molaire et la dent que j’ai contre elle.

LE JUGE. Il est vrai qu’il y a une loi qui dit (d’après ce que j’ai entendu dire) qu’au seul motif d’une mauvaise haleine, la femme peut se démarier de son époux et l’époux de sa femme.

LE BARBON. En vérité, messires, la mauvaise haleine qu’elle m’attribue n’est pas engendrée par mes molaires pourries, parce qu’elles ne le sont pas, et ne provient point davantage de mon estomac, qui est très sain, mais de la mauvaise disposition de son cœur. Vos grâces connaissent mal cette dame ; car si elles la connaissaient, elles la condamneraient au jeûne ou bien elles se signeraient en la voyant. Voilà vingt-deux ans que j’endure le martyre avec elle, sans avoir jamais rien avoué de ses insolences, de ses cris et de ses lubies, et cela fait bien deux ans que chaque jour elle m’assène soufflets et poussées qui me portent à la tombe, elle me rend à demi sourd à force de crier et de gronder, sans raison. Et s’il est vrai qu’elle me soigne, comme elle le dit, elle le fait en rechignant ; alors que la main et le rôle d’un médecin doivent être doux. Donc, messires, c’est moi qui me meurs d’être en son pouvoir et c’est elle qui vit du mien, car elle règne, alors qu’elle n’est que ma mie, sur mon bien.