dimanche 4 janvier 2009

Devoirs de vacances (Noël), 15

En photo : Earth 2 Superman par fengschwing

À faire en 2h30, sans dictionnaire
(sujet donné au concours en 2006 – si mes souvenirs sont bons)

Al día siguiente, a primera hora, llegamos al aeropuerto de Barajas con nuestras maletas y la intención de tomar un vuelo que presuntamente despegaba rumbo a Málaga a las ocho y media. A las nueves, aún seguíamos esperando a que se nos asignara una puerta de embarque. Chamarro, sentada a mi izquierda, ojeaba con desgana una revista del corazón. Durante un rato traté de abstraerme en las páginas que iba pasando mi ayudante, donde se daba cuenta de todas y cada una de las zambullidas y singladuras en yate que por aquellas fechas protagonizaban quienes contribuían de forma irremplazable a la erradicación del hambre y la injusticia y a la ardua conquista de un futuro mejor para la humanidad. A las nueve y veinticinco, mi mansedumbre no dio más de sí y me acerqué al mostrador de información.
— Razones operativas, es todo lo que a mí me dice la pantalla – repetía la mujer que allí daba la cara, en mitad de un enjambre de furiosos pasajeros, o más propiamente, furiosos pasajeros frustrados.
— Sois todos unos inútiles y unos sinvergüenzas – la increpaba con desprecio un bronceado y pulido cuarentón, enfundado en un costoso polo amarillo.
Me duele ver maltratar al más débil. Aún más : me altera el carácter. Es una secuela de mi afición juvenil a las leyendas heroicas del Rey Arturo y a los excesivos lances del Capitán Trueno. Me dirigí al del polo amarillo :
— Si quiere dar un escarmiento, asalte al despacho del director del aeropuerto o péguele un tiro a un piloto – le recomendé –. Pero a esta señorita la deja usted en paz. Y para empezar la trata de usted, que no es su criada.
— ¿ Quién es este lunático ?
Saqué la cartera y le puse mi identificación debajo de la nariz.
— ¿ Señorita ? ¿ quiere denunciar a este individuo por injurias ? – pregunté a la mujer del mostrador.
— ¿ Qué ? ¿ Cómo ? – dijo, aturdida.
El del polo amarillo se había quedado paralizado, incapaz quizá de asimilar que el aparato policial naturalmente destinado al azote de yonquis, okupas y chorizos acabara de colocarlo a él en el punto de la mira.
— No, es igual – rehusó la mujer –. Son los nervios, hay que entenderlo.
Me volví hacia el aborotador.
– Ya ha oído, señor. La señorita le perdona. Circule y aprovecje para pensar en qué momento se volvió usted así. Quizá pueda enmendarse aún.

Lorenzo Silva, El alquimista impaciente, Ed. Destino, 2001

***
Claire – presque aussi rapide que Super Jaimie, puisqu'elle a fait la version en 1h30 – nous propose sa traduction :

Le lendemain, à la première heure, nous arrivâmes à l’aéroport de Barajas avec nos bagages et l’intention de prendre un avion qui devait décoller direction Malaga à huit heure et demie. À neuf heures, nous attendions encore que l’on nous assigne une porte d’embarquement. Chamarro, assise à ma gauche, jetait un coup d’œil distrait à une revue sentimentale. Pendant un temps, j’essayai de me plonger dans les pages que faisait défiler mon assistante et où l’on racontait par le menu toutes les extravagances et les folies en yacht dont les protagonistes, en ce moment-là, étaient ceux qui contribuaient de façon unique à l’éradication de la faim dans le monde et de l’injustice et à la difficile conquête d’un avenir meilleur pour l’humanité. À neuf heures vingt-cinq, j’arrivai à bout de ma mansuétude et je m’approchai du comptoir d’information.
- Raisons techniques, c’est tout ce que m’indique mon écran, répétait la femme qui nous faisait face, au milieu d’un essaim de passagers furieux, ou plutôt de passagers furieux et frustrés.
- Toi et les autres, vous n’êtes qu’une bande de bons-à-rien et de sans-gêne ! », lui criait avec mépris un homme de quarante ans, bronzé et propre sur lui, moulé dans un polo jaune et coûteux.
Cela me fait souffrir de voir que l’on maltraite le plus faible. Je dirais même plus : cela altère ma personnalité. C’est une séquelle de ma passion enfantine pour les légendes héroïques du Roi Arthur et les défis démesurés du Capitaine Trueno. Je m’adressai à l’homme au polo jaune.
- Si vous voulez faire un massacre, attaquez le bureau du directeur de l’aéroport ou tirez sur un pilote –lui conseillai-je. Mais cette demoiselle, laissez-la en paix. Et pour commencer, vous devriez la vouvoyer, ce n’est pas votre bonne.
- C’est qui cet ahuri ? »
Je sortis mon portefeuille et lui collai ma plaque sous le nez.
- Mademoiselle ? Vous désirez porter plainte contre cet individu pour insultes ? demandai-je à la femme du comptoir.
- Quoi ? Comment ? » dit-elle, abasourdie.
L’homme au polo jaune était paralysé, incapable peut-être de concevoir que l’appareil policier, d’ordinaire destiné à poursuivre les yonquis, les okupas et les gitans, venait de faire de lui le point de mire.
- Non, ce n’est pas grave, -refusa la femme-, c’est les nerfs, il faut le comprendre. »
Je me retournai vers le perturbateur.
- Vous avez entendu monsieur. La demoiselle vous pardonne. Circulez et profitez-en pour réfléchir à ce qui vous a conduit à vous comporter ainsi. Vous pourrez peut-être vous en repentir.

***

En photo : _DSC0016 par buryantoine

Vanessa – à qui j'adresse cette petite illustration, qu'elle comprendra et saura évidemment apprécier – nous propose sa traduction :

Le lendemain, à le première heure, nous arrivâmes à l’aéroport de Barajas avec no valises et l’intention de prendre un vol qui, par présomption, décollait vers Malaga à huit heures et demi. A neuf heures, nous attendions toujours que l’on nous assigne une porte d’embarquement. Chamarro, assise à ma gauche, feuilletait une revue de cœur. Pendant un moment, j’essayai de me plonger dans les pages que tournait mon assistante, où l’on rendait compte de tous et de chacun des plongeons et des parcours en yacht, qu’en ces périodes-ci, faisaient ceux qui contribuaient de façon irremplaçable à l’éradication de la faim et de l’injustice et à la difficile conquête d’un futur meilleur pour l’humanité. A neuf heures vingt cinq, mon calme s’épuisa et je m’approchai du guichet d’information.
- Raisons opératives, c’est tout ce que m’indique l’écran- répétait la femme qui était présente, au milieu d’un attroupement de furieux passagers, ou plutôt de furieux passagers frustrés.
- Vous êtes tous des inutiles et des crapules- l’insultait avec mépris un bronzé et soigné quarantenaire, enveloppé dans un coûteux polo jaune.

Ca me blesse de voir que l’on maltraite le plus faibles. Et plus encore : ça m’altère le caractère. C’est une séquelle de ma passion juvénile pour les légendes héroïques du Roi Arthur et des excessives péripéties du Capitaine Trueno. Je me dirigeai à celui au polo jaune :
- Si vous voulez faire un scandale, prenez d’assaut le bureau du directeur de l’aéroport ou tirez une balle à un pilote- lui recommandé-je.- Mais, à cette demoiselle, fichez-lui la paix. Et pour commencer, vous la vouvoyez, ce n’est pas votre bonne.
- Qui est ce lunatique ?

Je sortis mon portefeuilles et lui mis mon identification sous les yeux.
- Mademoiselle ? Vous voulez porter plainte contre cet individu pour injures ?- demandé-je à le femme du guichet.
- Quoi ? Comment ?- dit-elle abasourdie.
Celui au polo jaune était resté paralysé, peut-être incapable d’assimiler que l’appareil de Police naturellement destiné à la poursuite de yonquis, d’okupas, et de voleurs venait de la placer dans la ligne de mire.
- Non, ce n’est rien- refusa la femme. – Ce sont les nerfs, il faut comprendre.
Je me retournai vers le fauteur de troubles.
- Vous avez entendu, Monsieur. Madame vous excuse. Circulez et profitez-en pour réfléchir à quel moment vous êtes devenu ainsi. Peut-être est-il toujours possible d’y remédier.

***

En photo : Sarlat, Dordogne, France - September 2003 par nausicaa

Brigitte – qui ne comprendra pas si je ne lui mettais pas une illustration, à elle aussi – nous propose sa traduction :

Le lendemain, à la première heure, nous arrivâmes à l’aéroport de Barajas avec nos valises et la ferme intention de prendre un vol qui était supposé décoller à destination de Malaga à huit heures et demie.
A neuf heures, nous étions toujours en train d’attendre qu’on nous indique une porte d’embarquement.
Chamarro, assise à ma gauche, jetait un œil distrait à une revue people.
Pendant un instant, j’essayai de me plonger dans les pages que mon assistante feuilletait : on y rendait compte par le menu des moindres barbotages et escapades en yacht auxquels s’adonnaient, à cette époque de l’année, ceux-là même qui contribuaient inéluctablement à l’éradication de la famine et de l’injustice et à la rude conquête d’un avenir meilleur pour l’humanité.
A neuf heures vingt-cinq, c’en était fini de ma mansuétude/ma patience était à bout et je m’approchai du comptoir des renseignements.
- Raisons techniques, c’est tout ce me dit l’écran – répétait la femme qui faisait face, au milieu d’un essaim de passagers furieux, ou plus exactement, de passagers furieux et frustrés.
- Vous êtes tous des bons à rien et des crapules ! – l’injuriait avec mépris un quarantenaire bronzé et propre sur lui, moulé dans un polo jaune très cher.
Ca me fait mal de voir maltraiter les plus faibles. Pis encore : ça m’agit sur le caractère. C’est une séquelle de ma passion juvénile pour les légendes héroïques du Roi Arthur et les combats acharnés du Capitaine Tonnerre. Je m’adressai au type en polo jaune :
- Si vous voulez donner des leçons, prenez d’assaut le bureau du directeur de l’aéroport ou descendez un pilote – lui recommandai-je – Mais, cette demoiselle, vous la laissez tranquille. Et pour commencer, vous la vouvoyez, parce qu’elle n’est pas votre boniche.
- C’est qui ce cinglé ?
Je sortis mon portefeuille et lui mit ma carte sous le nez.
- Mademoiselle ? Est-ce que vous souhaitez porter plainte pour injures contre cet individu?, demandai-je à la femme du comptoir.
- Quoi ? Comment ? – dit-elle abasourdie.
Le type au polo jaune était resté tétanisé, incapable peut-être d’assimiler que l’appareil policier naturellement destiné à s’abattre sur les junquies, les squatters et les pickpockets, finirait par l’avoir, lui, dans le collimateur.
- Non, ce n’est pas grave – refusa la femme -. C’est nerveux, ça peut se comprendre.
- Je revins vers le fauteur de trouble.
- Vous avez bien entendu, Monsieur. La demoiselle vous excuse. Circulez et profitez-en pour réfléchir à depuis quand vous êtes devenu comme ça. Peut-être pourrez-vous encore faire amende honorable.

***

Olivier – qui n'a qu'à se dire que l'illustration générale lui est personnellement adressée – nous propose sa traduction :

Tôt le lendemain, nous sommes arrivés à l’aéroport de Barajas avec nos valises dans l’intention de prendre le vol pour Malaga, prévu initialement à huit heures et demi. À neuf heures, nous attendions toujours qu’on nous désigne une porte d’embarquement. Chamarro, assise à ma gauche, jetait un œil distrait sur une revue people. Pendant un moment, j’ai tenté de m’intéresser aux pages que feuilletait mon assistante et qui contaient par le menu les tribulations en yacht de ceux qui, à cette époque de l’année, contribuaient d’une façon irremplaçable à l’éradication de la faim et de l’injustice, à la conquête ardue d’un futur meilleur pour l’humanité. À neuf heures vingt cinq, ma mansuétude épuisée, et je me suis approché du comptoir d’information.
- Raisons opérationnelles, c’est tout ce que dit mon écran - répétait la jeune femme offerte en pâture à une nuée de passagers furieux, ou plus précisément, de passagers furieux et frustrés.
- Vous n’êtes qu’une bande de bons à rien et vous vous fichez du monde- lui lançait avec dédain un quadra bronzé et tiré à quatre épingles, moulé dans un polo jaune et hors de prix.
Je ne supporte pas qu’on maltraite les plus faibles. Plus: ça me fait sortir de mes gonds. C’est une séquelle de ma passion juvénile pour les légendes héroïques du Roi Arthur et les exploits hors norme du Capitaine Eclair. J’ai dit au polo jaune:
- Si vous voulez donnez des leçons à quelqu’un, attaquez donc le bureau du directeur ou abattez un pilote - lui ai-je recommandé-. Mais à la demoiselle, vous lui fichez la paix. Et commencez par arrêter de la tutoyer, c’est pas votre bonne.
- C’est qui, cet hurluberlu?
J’ai sorti mon portefeuille et lui ai collé ma carte sous le nez.
- Mademoiselle? Voulez-vous porter plainte contre cet individu pour injures? - ai-je demandé à la jeune femme des informations.
- Quoi? Comment? - a-t-elle dit, toute secouée.
Le polo jaune était resté comme deux ronds de flan, incapable peut-être d’assimiler que l’appareil policier, fléau naturel des junkies, squatters et autres malfrats en tout genre, finisse par l’avoir, lui, dans le collimateur.
- Non, c’est pas grave - refusa la jeune femme -. On est tous un peu nerveux, c’est normal.
Je me suis retourné vers l’agité du bocal.
- Vous avez entendu, monsieur. Mademoiselle ne vous en veut pas. Allez, circulez, et profitez-en pour vous demander quand vous êtes devenu comme ça. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour changer.

***

Une autre proposition de traduction :

Le lendemain, à la première heure, nous arrivâmes à l’aéroport de Barajas avec tous nos bagages et dans l’intention de prendre le vol qui devait initialement décollé pour Malaga à huit heures et demie. A neuf heures, nous attendions encore et toujours que l’on nous assigne une porte d’embarquement. Chamarro, assise à ma gauche, feuilletait sans enthousiasme une revue people. Pendant un certain temps, j’essayais de me plonger dans les pages que faisait défiler ma collègue, où l’on rendait compte de toutes les escapades et sorties en yatch, qui en cette période de l’année, faisaient des héros, ceux qui, de façon irremplaçable, contribuaient à l’éradication de la faim et de l’injustice et à la conquête laborieuse d’un avenir meilleur pour l’humanité. A neuf heures vingt cinq étant à bout, je m’approchai du comptoir d’information.
— Raisons techniques, c’est tout ce que m’indique l’écran, répétait la femme qui était-là, au milieu d’une meute de passagers furieux ou plutôt de passagers furieux et frustrés ;
— Vous n’êtes que des bons à rien et des crapules, injuriait hautainement un quadra bronzé, bien en apparence, moulé dans un polo jaune et onéreux.
Ça me fait mal de voir qu’on puisse maltraiter plus faible que soi. Pis encore : cela influe sur mon caractère. C’est une séquelle de ma passion juvénile pour les légendes héroïques du roi Artur et pour les nombreux coups lances du capitaine Tonnerre. Je m’adressai au type au polo.
— Si vous voulez donner une leçon de morale, prenez d’assaut le bureau du directeur de l’aéroport ou tirez sur le pilote, lui recommandai-je. Mais laissez en paix cette demoiselle. Et commencez par la vouvoyer, ce n’est pas votre bonne, bon sang !
— Qui est cet énergumène ?
Je sortis mon portefeuille et lui collai ma plaque sous le nez.
— Mademoiselle, voulez-vous porter plainte contre cet individu pour insulte , demandai-je à la femme du comptoir ?
— Quoi ? Comment ça ? rétorqua-t-elle ébahie.
L’homme au polo jaune en resta coi, peut-être dans l’ incapacité à comprendre qu’il finirait par se trouver dans la ligne de tir du matériel du policier, habituellement réservé aux châtiments des drogués, squatters, et pickpockets.
— Non, peu importe, refusa t-elle. C’est nerveux, il faut le comprendre.
Je me retournai vers le fauteur de trouble.
- Vous avez bien entendu, Monsieur. La demoiselle vous pardonne. Circulez et profitez-en pour réfléchir à ce qui vous avez mis dans cet état. Cela pourrait peut-être vous permettre de vous corriger.

***

Odile nous propose sa traduction :

Le lendemain, à la première heure, nous arrivâmes à l'aéroport de Barajas avec nos valises et l'intention de prendre un vol qui, normalement, devait décollait en direction de Malaga à huit heures et demie. A neuf heures, nous attendions encore que l'on nous indique une porte d'embarquement. Chamorro, assise à ma gauche, feuilletait sans conviction un magazine de la presse du coeur. Pendant un instant, j'essayai de m'immerger dans les pages que tournait mon assistante, et qui relataient, en cette saison, le moindre plongeon et toutes les destinations en yacht de ceux qui participaient de façon irremplaçable à l'éradication de la faim et de l'injustice ainsi qu'à la difficile conquête d'un monde meilleur pour l'humanité. A neuf heures vingt-cinq, ma mansuétude arriva à ses limites et je m'approchai du comptoir d'information.
— Raisons techniques, l'écran ne me dit rien de plus- répétait la femme qui faisait front, au milieu d'un essaim de furieux passagers, ou plus exactement, de furieux passagers frustrés.
— Vous êtes tous des incompétents et des canailles- l'injuriait avec dédain un type d'une quarantaine d'années, bronzé, soigné, moulé dans un coûteuse chemisette jaune.
— Je n'aime pas voir le plus faible se faire maltraiter. Plus encore : cela me met de mauvaise humeur. C'est une séquelle de ma passion juvénile pour les légendes héroïques du Roi Arthur et les défis excessifs du Capitaine Tonnerre. Je m'adressai au porteur de la chemisette jaune :
— Si vous voulez donner des leçons, attaquez le bureau du directeur de l'aéroport ou tirez une balle à un pilote- lui conseillai-je-. Mais laissez cette demoiselle tranquille. Et pour commencer, vous aller la vouvoyer car elle n'est pas votre domestique.
— C'est qui ce lunatique?
Je sortis mon porte-feuille et lui mis mon insigne sous le nez.
— Mademoiselle, vous voulez dénoncer cet individu pour injures? - demandai-je à l'employée du guichet.
— Comment? Quoi? - demanda-t-elle, étonnée.
Le type à la chemisette jaune était resté tétanisé, incapable peut-être d'assimiler que l'appareil policier, habituellement destiné à s'en prendre aux junkies, aux squatters et aux filous, terminerait par le mettre, lui, en ligne de mire.
— Non, c'est bon- refusa la femme-. Ce sont les nerfs, il faut le comprendre.
— Je me tournai vers l'agité.
— Vous avez entendu, Monsieur. La demoiselle vous pardonne. Circulez et profitez-en pour vous demander quand vous êtes devenu ainsi. Peut-être pourrez-vous encore vous améliorer.

samedi 3 janvier 2009

Le catalogue de la collection « Regards sur la traduction »

Du coup, j'ai voulu savoir ce qu'il y avait d'autre dans ce catalogue « Regard sur la traduction » des Presses de l'Université d'Ottawa.
Voici :

* Les Belles Étrangères
Canadian in Paris
De (auteur) Jane Koustas

* Changing the Terms
Translating in the Postcolonial Era
Sous la direction de Sherry Simon et Paul St-Pierre

* Charting the Future of Translation History
Sous la direction de Georges L. Bastin et Paul F. Bandia

* Computer-Aided Translation Technology
A Practical Introduction
De (auteur) Lynne Bowker

* De interpretatione recta
De la traduction parfaite
De (auteur) Leonardo Bruni
Traduit par Charles Le Blanc

* D'une écriture à l'autre
Les femmes et la traduction sous l'ancien régime
Sous la direction de Jean-Philipe Beaulieu

* Enseignement de la traduction et traduction dans l'enseignement
Sous la direction de Jean Delisle et Hannelore Lee-Jahnke

* L'Enseignement pratique de la traduction
De (auteur) Jean Delisle

* Europe et traduction
Sous la direction de Michel Ballard

* La formation à la traduction professionnelle
Sous la direction de Geneviève Mareschal , Louise Brunette , Zél;lie Guével et Egan Valentine

* Interpreters as Diplomats
A Diplomatic History of the Role of Interpreters in World Politics
De (auteur) Ruth Roland

* Les inventeurs de dictionnaires
De l'eduba des scribes mésopotamiens au scriptorium des moines médiévaux
De (auteur) Jean-Claude Boulanger

* Lexicography, Terminology, and Translation
Text-based Studies in Honour of Ingrid Meyer
Sous la direction de Lynne Bowker

* The Origins of Simultaneous Interpretation
The Nuremberg Trial
De (auteur) Francesca Gaiba

* De Paris à Nuremberg
Naissance de l'interprétation de conférence
De (auteur) Jesus Baigorri
Sous la direction de Clara Foz

* The Politics of Translation in the Middle Ages and the Renaissance
Sous la direction de Renate Blumenfeld-Kosinski , Luise von Flotow et Daniel Russell

* Portraits de traducteurs
Sous la direction de Jean Delisle

* Portraits de traductrices
Sous la direction de Jean Delisle

* Second Finding
A Poetics of Translation
De (auteur) Barbara Folkart

* Teaching Translation from Spanish to English
Worlds Beyond Words
De (auteur) Allison Beeby-Lonsdale

* Le traducteur, l'église et le roi
De (auteur) Clara Foz

* La traduction en citations
De (auteur) Jean Delisle

* Traduction littéraire et sociabilité interculturelle au Canada
(1950-1960)
De (auteur) Patricia Godbout

* Translating Canada
Sous la direction de Luise von Flotow et Reingard M. Nischik

* Translation and Gender
Translating in the 'Era of Feminism'
De (auteur) Luise von Flotow

* Translation Quality Assessment
An Argumentation-Centred Approach
De (auteur) Malcolm Williams

À ajouter à notre bibliothèque

En cherchant des informations complémentaires sur Anne Dacier – cela semble indispensable vu la tournure prise par le sondage en cours sur le nom de votre promotion –, je suis tombée sur cette référence précieuse :

Portraits de traductrices, sous la direction de Jean Delisle

* Broché: 408 pages
* Editeur : Artois Presses Université (31 décembre 2002)
* Collection : Regards sur la traduction
* Langue : Français
* ISBN-10: 2910663868
* ISBN-13: 978-2910663865

Cela m'a donné envie de faire libérer une petite étagère les imposantes bibliothèques de Notre salle H 118 et d'y loger quelques-uns de ces volumes que nous avons repérés, et que nous pourrions demander à la bibliothèque de l'UFR de progressivement acheter.

À propos du sondage : « Le statut du traducteur à l'égard du texte traduit ? »

Ce sondage fait évidemment suite à la désormais "référentielle" rencontre avec Jean-Marie Saint-Lu et Claude Murcia… en l'occurrence à la difficulté que chacun avait à l'évidence de parler de son statut – a fortiori de le définir – à l'égard du texte qu'il a traduit. Le traducteur n'a-t-il un peu honte d'être quelque chose – dans le sens d'un lien familial, quel qu'il soit – à une œuvre qui n'est pas la sienne ?
Les options proposées (un second père, une mère, un parrain, un compagnon de route) n'ont pas été choisies au hasard… et ce ne sont pas du tout des boutades. Il va de soi que vous ne devez tenir aucun compte du sexe du traducteur pour répondre à la question… il s'agit d'évoquer un rapport au travail produit, non de distinguer les hommes et les femmes traducteurs.

P.S. : comme toujours, les étudiants du groupe 2 de CAPES peuvent se joindre au vote.

Résultats du sondage : « Donc nous lisons les notes. Pourquoi ? »

Sur 15 votes :

Curiosité réelle : 8
Respect pour le traducteur : 0
Culpabilité : 1
Automatisme : 6

Une seule remarque sur ce sondage : aucun vote pour l'option "par respect pour le traducteur"… Intéressant et étonnant, car en fin de compte, c'est le traducteur qui a jugé que ces notes sont nécessaires et qui en a assumé la rédaction, personnellement ou à partir des supports qu'il a lui-même sélectionnés. Il s'agit de l'une des traces les plus visibles de son "passage" dans et sur le texte.

Résultats du sondage : « Où placer les notes pour les allusions historiques ? »

Sur 11 votes :

En bas de la page : 6
À la fin du texte : 5

Un petit billet culinaire de Nathalie

En photo : Mijote par ekiben

Pour faire une bonne traduction :

Prenez un texte de qualité ; munissez-vous d’une connexion Internet performante afin de pouvoir utiliser la batterie de dictionnaires dont vous allez avoir besoin ; installez-vous dans un endroit calme et commencez par triturer le texte dans tous les sens (il faut lui faire cracher tout son jus sémantique). Une fois que vous l’avez bien malaxé, faites-le revenir à feu doux, en veillant à ce qu’il ne perde ni sa couleur syntaxique ni sa saveur lexicale. Laissez reposer quelques minutes puis, mettez la touche finale. Prenez garde, toutefois, de ne pas le charger d’ornements inutiles mais ne le dépouillez pas non plus de ce qui fait sa spécificité; il faut lui laisser un petit goût d’étrangeté : vous préserverez ainsi tout son caractère et vous séduirez à coup sûr vos invités.

A table !

La quatrième de couverture de Nathalie

En photo : l'infante egaree - Marion Adnams par sarah muffin

4e de couverture de Sept histoires pour l’infante Marguerite

Nous sommes en 1656, à la cour du roi d’Espagne, Philippe IV. Vélasquez est sur le point d’achever son célèbre tableau, les Ménines. Mais l’infante Marguerite ne veut plus venir poser : elle en a assez de rester de longues heures immobile ; elle s’ennuie trop.
Le roi décide qu’il faut divertir la jeune princesse en lui racontant des histoires. Aussitôt, l’entourage s’exécute. L’un après l’autre, les personnages qui composent le tableau rapportent divers récits d’amours malheureuses qui voient défiler un prince-sanglier, un pirate, un fantôme, un chien ensorcelé… La plupart des évènements relatés touchant personnellement les conteurs, le lecteur pénètre, petit à petit, dans l’intimité de chacun. Dès lors, ce ne sont plus de simples figures sur une toile mais des êtres de chair et de sang qui s’animent et prennent vie au fil des pages.
Qui n’a jamais rêvé, en contemplant tel ou tel tableau, de se glisser à l’intérieur du cadre et d’observer de plus près ce qu’il s’y passe ? C’est chose possible avec ce roman, où se mêlent récit d’aventures, fable et légende et où le tragique le dispute au burlesque avec l’intervention toujours irrévérencieuse des deux bouffons.
Après avoir lu ce livre, vous ne pourrez plus regarder les Ménines comme avant !

*

Miguel Angel Fernández Pacheco (Espagne, 1944) écrit et illustre des ouvrages destinés au jeune public depuis de nombreuses années ; il a déjà reçu plusieurs prix littéraires dont le prestigieux Premio Nacional de Literatura Infantil y Juvenil, en 2001 pour « la véritable histoire du chien Salomon » (que l’on retrouve dans Sept histoires pour l’infante Marguerite).

À partir de 12 ans.

Devoirs de vacances (Noël), 14

En photo : My FACEBOOK top friends #9 par jorgerendonalverdi

À faire en 2h30, sans dictionnaire

Y la verdad es que casi sucedió así, soplando el viento entre tierras abandonadas, barriales y salinas, tierras de indios insumisos y españoles renegados, cuatreros azarosos y minas dejadas a la oscura inundación del infierno: la verdad es que casi se va el cadáver del gringo viejo a unirse al viento del desierto, como si la frontera que un día cruzó fuera de aire y no de tierra y abarcara todos los tiempos que ellos podían recordar detenidos allí, con un muerto desenterrado entre los brazos; la Garduña quitándole la tierra del cuerpo al gringo viejo, gimiente, apresurada; el niño sin atreverse a tocar a un muerto: los demás recordando a ciegas los largos tiempos y los vastos espacios de un lado y otro de la herida que al norte se abría como el rió mismo desde los cañones despeñados: islas en los desiertos del norte, viejas tierras de los pueblos, los navajos y los apaches, cazadores y campesinos sometidos a medias a las furias aventureras de España en América: las tierras de Chihuahua y el rió Grande venían misteriosamente a morir aquí, en este páramo donde ellos, un grupo de soldados, mantenían por unos se¬gundos la postura de la piedad, azorados ante su propio acto y la compasión hermana del acto, hasta que el coronel dijo de prisa, rompió el instante, de prisa, muchachos, hay que devolver al gringo a su tierra, son órdenes de mi general.
Y luego miró los ojos azules hundidos del muerto y se asustó porque los vio perder por un momento la lejanía que necesitamos darle a la muerte. A esos ojos les dijo porque parecían vivos aún:
-¿Nunca piensan ustedes que toda esta tierra fue nuestra? Ah, nuestro rencor y nuestra memoria van juntos.
Inocencio Mansalvo miró duro a su coronel Frutos García y se puso el sombrero tejano cubierto de tierra. Se fue hacia su caballo regando tierra desde la cabeza y luego todo se precipitó, acciones, órdenes, movimientos: una sola escena, cada vez más lejana, más apagada, hasta que ya no fue posible ver al grupo del coronel Frutos García y el niño Pedro, la carcajeante Garduña y el rendido Inocencio Mansalvo; los soldados y el cadáver del gringo viejo, envuelto en una fra¬zada y amarrado, tieso, a un trineo del desierto: una camilla de ocote y cuerdas de cuero arrastrada por dos caballos ciegos.
-Ah -sonrió el coronel-, ser un gringo en México. Eso es mejor que suicidarse. Eso decía el gringo viejo.

Carlos Fuentes, Gringo viejo

***

La traduction « officielle », Le vieux gringo, réalisée par Céline Zins pour les éditions Gallimard, 1986, p. 21-23.

Et cela faillit se passer ainsi, car le vent se mit à souffler sur les terres délaissées, les salines et les marécages, terres d’Indiens insoumis et d’Espagnols renégats, de voleurs de bétail et de mines abandonnées aux sombres inondations de l’enfer : en effet, le cadavre du vieux gringo faillit rejoindre le vent du désert, comme si la frontière qu’il avait naguère franchie était faite d’air et non de terre, charriant tous les temps dont les hommes pouvaient se souvenir, immobiles là, avec un cadavre déterré entre les bras (tandis que la Mangouste avec force gémissements, époussetait le vieux gringo à petits gestes précipités, sous les yeux du garçonnet qui n’osait pas toucher un mort) : les autres se souvenant des vastes espaces de temps et de territoires qui s’étendaient de part et d’autre de la blessure qui au nord s’ouvrait à l’image du fleuve lui-même, d’entre les cañons abrupts : îles perdues dans le désert du nord, vieilles terres des peuples navajos et apaches, chasseurs et paysans victimes des aventures et des fureurs de l’Espagne en Amérique – ceux des terres de Chihuahua et du Rio Grande qui venaient mystérieusement mourir ici, sur cette lande ingrate où le groupe de soldats qui se trouvaient là en cet instant, observèrent quelques secondes de silence, effrayés par leur acte et le sentiment de pitié que révélait cet acte, jusqu’à ce que le colonel rompît le charme, disant vite, vite, les gars, il faut rendre le gringo à son pays, ce sont les ordres de mon général.
Puis il regarda les yeux bleus du mort, enfoncés dans leurs orbites, et il eut peur car il les vit perdre un instant cette distance que nous avons besoin de maintenir vis-à-vis de la mort. À ces yeux qui avaient l’air vivants, il dit :
– Vous arrive-t-il de penser que tout ce pays a été à nous autrefois ? Ah, notre mémoire et notre rancune sont inséparables.
Inocencio Mansalvo jeta un regard dur à son colonel, puis il posa son chapeau texan couvert de terre sur sa tête. Il s’en fut vers son cheval, semant de la terre autour de lui, et soudain tout se précipita, les gestes, les ordres, les mouvements : une scène unique, de plus en plus lointaine, plus diffuse, jusqu’à ce que disparaisse de la vue le groupe du colonel Frutos García, avec l’enfant Pedro, la Mangouste et son rire et Inocencio Mansalvo, épuisé : les soldats et le cadavre du vieux gringo, enveloppé dans une couverture rigide, fixé à un traîneau du désert – une civière en pin à lanières de cuir tirée par deux chevaux aveugles.
– Ah, dit le colonel avec un sourire, être un gringo au Mexique. Ça vaut quand même mieux que de se suicider. C’est ce que disait le vieux gringo.

***

Jacqueline nous propose sa traduction :

Et la vérité, c’est que ça s’est passé presque comme ça, avec le vent qui soufflait sur les terres abandonnées, les glaisières et les marais salants, terres d’indiens insoumis et d’espagnols renégats, voleurs de monture redoutables et filons abandonnés à l’obscure inondation de l’enfer : la vérité, c’est que le cadavre du vieux gringo est près de se dissoudre dans le vent du désert, comme si la frontière qu’il avait traversée un beau jour était d’air et non pas de terre, et qu’elle embrassait toutes les époques qu’ils pouvaient se rappeler alors qu’ils étaient arrêtés là, un mort en attente de sépulture sur les bras ; la Garduña qui ôte la terre sur le corps du vieux gringo, gémissante, en hâte ; l’enfant qui n’ose pas toucher un mort : les autres qui se rappellent les yeux fermés les temps anciens et les vastes espaces d’un côté et de l’autre de la blessure qui s’ouvrait au nord comme le fleuve lui-même depuis les canyons à pic : îles dans les déserts du nord, vieilles terres des peuples, Navajos et Apaches, chasseurs et paysans à demi soumis aux furies sans scrupule de l’Espagne en Amérique : les terres de Chihuahua et le río Grande venaient mystérieusement mourir ici, dans cette étendue désertique où ils étaient là, eux, ce groupe de soldats, qui conservaient quelques secondes l’attitude de la pitié, effrayés devant l’acte qu’ils avaient commis et la compassion fraternelle liée à cet acte, jusqu’à ce que le colonel dise vite, en rompant le charme de l’instant, vite garçons, il faut rendre le gringo à sa terre, ce sont les ordres que m’a donnés le général.
Puis il regarda les yeux enfoncés du mort et prit peur parce qu’il les vit perdre pendant un moment l’absence de regard que requiert la mort. Il dit à ces yeux-là qui lui semblaient encore vivants :
- Vous n’avez jamais pensé que cette terre nous a appartenu tout entière? Ah,
notre rancœur et notre mémoire vont de pair.
Inocencio Mansalvo regarda durement le colonel Frutos García et se coiffa de son chapeau texan couvert de terre. Il se dirigea vers son cheval en semant de la terre du haut de sa tête et alors tout se précipita, actions, ordres, mouvements : une seule scène, toujours plus lointaine, plus floue, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus être possible de voir le groupe du colonel Frutos Garcia et l’enfant Pedro, la Garduña riant aux éclats et Inocencio Mansalvo épuisé ; les soldats et le cadavre du vieux gringo, enveloppé dans une couverture pelucheuse et attaché, raide à un traîneau du désert : un brancard fait en fibres de pin avec des cordes en cuir tirée par deux chevaux aveugles.
Ah –sourit le colonel-, être un gringo à Mexico. C’est encore plus fort que se suicider. C’est ce que disait le vieux gringo.

***
Brigitte nous propose sa traduction :

Et à vrai dire, tout s’était presque passé comme ça, tandis que le vent balayait des terres abandonnées, des marécages et des salines, des terres d’indiens insoumis et d’espagnols renégats, de voleurs de bétail aventureux et de mines livrées à l’obscur envahissement de l’enfer. A vrai dire, c’est que le cadavre du vieux Gringo s’en est presque allé rejoindre le vent du désert, comme si la frontière qu’il avait un jour traversée était faite d’air et non de terre, comme si elle réunissait à elle seule toutes les époques dont ils pouvaient se souvenir, arrêtés ici, avec un mort exhumé sur les bras ; la Fouine enlevant la terre du corps du vieux Gringo, sanglotant, pressé ; l’enfant n’osant pas toucher un mort, les autres se remémorant au hasard les temps lointains et les vastes espaces de part et d’autre de la plaie qui s’ouvrait au nord, comme le fleuve lui-même depuis les canyons aux crêtes usées : îles dans les déserts du nord, anciennes terres de peuples, Navajos et Apaches, chasseurs et paysans, à demi soumis à la fureur aventurière de l’Espagne aux Amériques : les terres du Chihuahua et le Rio Grande venaient mystérieusement mourir ici, sur cette terre inculte où eux, un groupe de soldats, le temps de quelques secondes, maintenaient la posture de la piété, effrayés par leur propre geste ; et la compassion fraternelle de ce geste, jusqu’à ce que le colonel leur dise vite, mettant fin à cet instant, vite, les gars, il faut rendre le Gringo à sa terre, ce sont les ordres de mon général.
Et ensuite, il regarda les yeux bleus creusés du défunt, et il prit peur car il les vit perdre un instant de cette distance qu’il nous faut prendre avec la mort. Et à ces yeux, parce qu’ils avaient l’air encore vivants, il dit :
- Vous ne pensez jamais que toute cette terre fut la nôtre ? Ah, notre rancœur et notre mémoire vont de pair.
Inocencio Mansalvo regarda avec dureté son colonel Frutos García et remit son chapeau texan couvert de terre. Il se dirigea vers son cheval, projetant de la terre du haut de sa tête comme un arrosoir et puis, tout se précipita, actions, ordres, mouvements : une seule scène, de plus en plus lointaine, de plus en plus diffuse, jusqu’à ce qu’il soit devenu impossible de voir le groupe du colonel Frutos García et l’enfant Pedro, la Fouine riant aux éclats et Inocencio Mansalvo, exténué; les soldats et le cadavre du vieux Gringo, enveloppé dans une couverture, et attaché, tout raide, sur un traîneau du désert : une civière faite de boyaux et de lanières de cuir, tirée par deux chevaux aveugles.
- Ah, sourit le colonel – Être Gringo au Mexique, c’est toujours mieux que de se suicider. Voilà ce que disait le vieux Gringo.
***

Odile nous propose sa traduction :

Et la vérité, c'est que cela s'est presque passé ainsi, le vent soufflant sur les terres abandonnées, les hameaux et les salines, terres d'Indiens insoumis et d'Espagnols renégats, de voleurs de bétail aventuriers et de mines abandonnées au noir oubli de l'enfer: la vérité c'est que le cadavre du vieux gringo va presque s'unir au vent du désert, comme si la frontière qu'il traversa un jour était faite d'air et non de terre et englobait toutes les époques dont ils pouvaient se souvenir, retenus là-bas, avec un mort déterré sur les bras; la Grande Faucheuse enlevant la terre du corps du vieux gringo, gémissante, pressée; l'enfant n'osant pas toucher un mort: les autres se souvenant aveuglément des temps immémoriaux et des vastes espaces, d'un côté et de l'autre de la blesssure qui s'ouvrait au nord, comme le fleuve lui-même depuis les cañons abrupts; des îles dans les déserts du nord, d'anciennes terres des villages, les Navajos et les Apaches, chasseurs et paysans à demi soumis aux folies aventurières de l'Espagne en Amérique: les terres de Chihuahua et le rio Grande venaient mystérieusement mourir ici, dans cet endroit désolé où, eux, un groupe de soldats, gardaient durant quelques secondes l'attitude de la piété, effrayés par leur propre acte, et de la compassion qu'il engendrait, jusqu'au moment où le colonel ordonna de faire vite, rompit l'instant, vite, garçons, il faut rendre le gringo à sa terre, ce sont les ordres de mon général.
Puis il regarda les yeux bleux, enfoncés, du mort et prit peur car il les vit perdre durant un instant la distance que nous avons besoin de donner à la mort. Et parce qu'ils lui paraissaient encore vivants, il dit:
- Vous ne pensez jamais, vous-autres, que toute cette terre nous a appartenu? Ah, notre rancoeur et notre mémoire sont indissociables.
Inocencio Mansalvo regarda durement son colonel Frutos Garcia et mit son chapeau texan couvert de terre. Il alla vers son cheval, et la terre s'envolait de son chapeau, puis tout se précipita, actions, ordres, mouvements: une seule scène, chaque fois plus lointaine, plus éteinte, jusqu'à ce qu'il ne fut plus possible de voir le groupe du colonel Frutos Garcia et le petit Pedro, la Faucheuse ricanante
et le soumis Inocencio Mansalvo; les soldats et le cadavre du vieux gringo, enveloppé dans une couverture et attaché, raidi, à un traîneau du désert: un brancard de bois de pin et de cordes de cuir traîné par deux chevaux aveugles.
- Ah -sourit le colonel- être un gringo au Mexique. Ça vaut mieux que de se suicider. C'est ce que disait le vieux gringo.

***

Alexandra nous propose sa traduction :

Et la vérité c'est que ça arriva presque soudainement, le vent soufflant sur des terres abandonnées, barricadées et salines, des terres d'indiens insoumis et d'espagnols renégats, des voleurs de bestiaux malheureux et des mines laissées en pleine obscurité de l'enfer : la vérité c'est que le cadavre du vieux gringo s'en va presque s' unissant au vent du désert, comme si la frontière qu'il traversa un jour fut composée d'air et non de terre et qu'elle rappellerait tous les moments dont ils pouvaient se souvenir établis ici, avec un mort déterré sur les bras; Garduña avait retiré la terre sur le corps du vieux gringo, en gémissant, et de manière pressée; l'enfant sans oser toucher un mort, les autres se rappelant les yeux fermés les longs instants et les vastes espaces d'un côté à l'autre de la blessure qui s'ouvrait au nord comme le fleuve même depuis les canyons abrupts : tel des îles dans les déserts du nord, des terres anciennes des villages, les mohicans et les apaches, les chasseurs et les paysans soumis à moitié aux furieuses aventures de l'Espagne en Amérique : les terres de Chihuahua et le Rió Grande venaient mystérieusement mourir ici, dans ce panorama où ils, un groupe de soldats, gardaient, quelques secondes, la posture de la piété, effrayés par leur propre acte et par la compassion fraternelle de l'acte, jusqu'à ce que le colonel dise : « Vite, il rompit l'instant, vite, les enfants, il faut ramener le gringo sur sa terre, cela sont les ordres de mon général. »
Et peu après, il regarda les yeux bleus enfoncés du mort et prit peur, car il les vit perdre un moment l'éloignement que nous devions atteindre pour la mort. A ces yeux, il leur répondit parce qu'ils semblaient encore vivants :
« Vous n'avez jamais pensé que toute cette terre fut la nôtre hein ? Ah ! Notre rancœur et notre mémoire vont de paire. »
Inocencio Mansalvo regarda durement son colonel Frutos Garcia et mit son chapeau texan recouvert de terre. Il se dirigea vers son cheval parsemant de la terre sur la tête et ensuite, tout se précipita, actions, ordres, mouvements : une seule scène, chaque fois plus lointaine, plus éteinte, jusqu'à ce qu'il fut impossible de voir le groupe du colonel Frutos Garcia et l'enfant Pedro, Garduna la joyeuse et Inocencio Mansalvo le soumis. Les soldats et le cadavre du vieux gringo, entouré d' un tissus, et attaché, raide, à un traineau du désert : un brancard en 'ocote' et en cordes de cuir tiré par deux chevaux aveugles.
« Ah, sourit le colonel, être un gringo au Mexique. C'est encore mieux que de se suicider. C'est cela que disait le vieux gringo. »

vendredi 2 janvier 2009

Un petit message de Caroline pour les étudiants du groupe 2 de CAPES

En photo : Bonne chance ! / Good luck ! par Massilianana... in...



Puisque vous êtes parmi nous en ce moment, nombreux de surcroît, je vous associe à mes vœux pour 2009. À vous on ne peut souhaiter qu'une chose, outre l'amour, la gloire et la beauté : la réussite au concours ! Alors bon courage et bonne chance à tous. Portez haut les couleurs de Bordeaux 3.
A bientôt pour de nouvelles aventures : encore un peu de version et beaucoup d'explication de texte.

Caroline

Devoirs de vacances (Noël), 13

En photo : Mario Benedetti par lauracorbi

Lunes 18 de febrero

Ninguno de mis hijos se parece a mí. En primer lugar, todos tienen más energías que yo, parecen siempre más decididos, no están acostumbrados a durar. Esteban es el más huraño. Todavía no sé a quién se dirige su resentimiento, pero lo cierto es que parece un resentido. Creo que me tiene respeto, pero nunca se sabe. Jaime es quizá mi preferido, aunque casi nunca pueda entenderme con él. Me parece sensible, me parece inteligente, pero no me parece fundamentalmente honesto. Es evidente que hay una barrera entre él y yo. A veces creo que me odia, a veces que me admira. Blanca tiene por lo menos algo de común conmigo: también es una triste con vocación de alegre. Por lo demás, es demasiado celosa de su vida propia, incanjeable, como para compartir conmigo sus más arduos problemas. Es la que está más tiempo en casa y tal vez se sienta un poco esclava de nuestro desorden, de nuestras dietas, de nuestra ropa sucia. Sus relaciones con los hermanos están a veces al borde de la histeria, pero se sabe dominar y, además, sabe dominarlos a ellos. Quizá en el fondo se quieran bastante, aunque eso del amor entre hermanos lleve consigo la cuota de mutua exasperación que otorga la costumbre. No, no se parecen a mí. Ni siquiera físicamente. Esteban y Blanca tienen los ojos de Isabel. Jaime heredó de ella su frente y su boca ¿Qué pensaría Isabel si pudiera verlos hoy, preocupados, activos, maduros? Tengo una pregunta mejor: ¿qué pensaría yo, si pudiera ver hoy a Isabel? La muerte es una tediosa experiencia; para los demás, sobre todo para los demás. Yo tendría que sentirme orgulloso de haber quedado viudo con tres hijos y haber salido adelante. Pero no me siento orgulloso, sino cansado. El orgullo es para cuando se tienen veinte o treinta años. Salir adelante con mis hijos era una obligación, el único escape para que la sociedad no se encarara conmigo y me dedicara la mirada inexorable que se reserva a los padres desalmados. No cabía otra solución y salí adelante. Pero todo fue siempre demasiado obligatorio como para que pudiera sentirme feliz.

***

Olivier nous propose sa traduction :

Aucun de mes fils ne me ressemble. Ils ont d’abord tous plus d’énergie que moi, ils ont toujours l’air plus volontaires, ils n’ont jamais eu à durer. Esteban est le plus bourru. J’ignore à qui il en veut, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a l’air aigri. Je pense qu’il me respecte, mais sait-on jamais. Jaime est peut-être mon préféré, bien qu’on ne soit presque jamais d’accord sur rien. Je le sens sensible, je le sens intelligent, mais pas toujours franc du collier. C’est évident qu’il y a une barrière entre nous. J’ai l’impression parfois qu’il me hait et parfois qu’il m’admire. Blanca a au moins quelque chose en commun avec moi : c’est elle aussi une triste à l’âme gaie. À part ça, elle est trop jalouse de sa vie privée, irremplaçable, pour partager avec moi ses problèmes les plus ardus. C’est elle qui passe le plus de temps à la maison et il n’est pas impossible qu’elle se sente quelque peu esclave de notre désordre, de nos régimes, de notre linge sale. Les rapports avec ses frères frôlent parfois l’hystérie, mais elle sait se dominer et surtout les dominer, eux. Peut-être qu’ils s’aiment bien, au fond, même si cet amour entre frères et soeurs porte en lui la part de mutuelle exaspération que confère l’habitude. Non, ils ne me ressemblent pas. Même pas physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d’Isabel. Jaime a hérité d’elle son front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle les voyait aujourd’hui, inquiets, actifs, matures ? Autre bonne question : qu’est-ce que je penserais, moi, si je me retrouvais aujourd’hui face à Isabel ? La mort est une expérience ennuyeuse ; pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais me sentir orgueilleux de m’être retrouvé veuf, avec trois enfants, et d’avoir été capable de m’en sortir. Or je ne me sens pas orgueilleux, mais fatigué. L’orgueil, ç’est bon quand on a vingt ou trente ans. M’en sortir avec mes trois enfants était une obligation, la seule issue pour éviter le choc frontal avec la société et le regard inexorable qu’elle réserve aux pères indignes. Je n’avais pas le choix et je m’en suis sorti. Mais tout a toujours été trop obligatoire pour que je puisse me sentir heureux.

***

Alexandra nous propose sa traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. D'abord, ils ont tous plus d'énergie à revendre que moi, ils donnent toujours l'impression d'être plus déterminés, ils n'ont pas l'habitude de trainer. Esteban est le plus sauvage. Je ne sais toujours pas à qui est destinée sa rancœur , mais ce qu'il y a de sûr c'est qu'il semble en avoir sur le cœur. Je crois qu'il me respecte, mais on ne sait jamais. Jaime est sans doute mon préféré, même si je ne m'entends jamais avec lui. À mon avis, il a l'air sensible, il a l'air également intelligent, mais il n'a pas l'air totalement honnête. Il est évident qu'il existe une barrière entre lui et moi. Parfois, j'ai l'impression qu'il me déteste, et parfois, qu'il m'admire. Blanca, elle au-moins, a quelque chose en commun avec moi : elle aussi est une tristounette ayant pour vocation de semer la joie. Pour ce qui est du reste, elle est très méfiante de sa propre vie, inaccessible, comme elle l'est avec moi pour partager ses problèmes les plus ardus. C'est celle qui passe le plus de temps à la maison et qui se sent, peut-être, un peu esclave de notre désordre, de nos repas manqués, de notre linge sale. Les relations qu'elle entretient avec ses frères sont souvent aux bords de la crise d'hystérie, mais elle sait se dominer et, en plus, elle sait les dominer ceux-là. Peut-être qu'au fond, ils s'aiment suffisamment, même si, pour ce qui est de l'amour entre frères et sœurs, il comporte une part d'exaspération mutuelle qui vient avec l'habitude. Non, non, ils ne me ressemblent en rien. Même pas physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d'Isabelle. Jaime a hérité de son front et de sa bouche. Que penserait Isabelle si elle pouvait les voir aujourd'hui, préoccupés, actifs et matures? J'ai une meilleure question : à quoi je penserais, si je pouvais voir Isabelle aujourd'hui? La mort est une expérience ennuyante; pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais me sentir fier d'avoir été veuf avec trois enfants et d' avoir pu aller de l'avant. Mais je ne me sens pas fier mais plutôt fatigué. La fierté c'est ce qu'on ressent quand on a vingt ou trente ans. Aller de l'avant avec mes enfants était une obligation, l'unique porte de sortie pour que je n'aie pas à affronter la société et son regard inexorable que l'on réserve aux pères désemparés. Il n'y avait pas d' autre solution, ainsi, je suis allé de l'avant. Cependant, tout avait toujours été pure obligation pour que je me sente comme plus heureux.

***

Vanessa nous propose sa traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. Premièrement, ils ont tous plus d’énergie que moi, ils semblent toujours plus déterminés, ils ne sont pas habitués à durer. Esteban est le plus sauvage. Je ne sais toujours pas à qui est dirigée sa colère, mais ce qui est sûr, c’est qu’il semble être rempli de colère. Je pense qu’il me respecte, mais on ne sait jamais. Jaime est peut-être mon préféré, même si je ne peux presque jamais le comprendre. Il me semble sensible, il me semble intelligent, mais il ne me semble pas fondamentalement honnête. Il est évident qu’il y a une barrière entre lui et moi. Parfois, je pense qu’il me hait, parfois, il m’admire. Blanca a au moins une chose en commun avec moi : c’est également quelqu’un de triste à vocation joyeuse. Pour ce qui est du reste, elle est trop jalouse de sa propre vie, impossible à changer, pour partager avec moi ses problèmes les plus difficiles. C’est celle qui passe le plus de temps à la maison, et peut-être se sent-elle quelque peu esclave de notre désordre, de nos repas, de notre linge sale. Ses relations avec ses frères sont, parfois, au bord de l’hystérie, mais elle sait se contrôler et, en plus, elle sait les contrôler, eux. Peut-être, dans le fond, s’aiment-ils, même si ce que l’on appelle amour entre frères et sœurs comporte en son sein le quota de mutuelle exaspération qu’octroie l’habitude. Non, ils ne me ressemblent pas. Même pas physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d’Isabel. Jaime hérita d’elle son front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir aujourd’hui, inquiets, actifs, mûrs ? J’ai une meilleure question : Que penserais-je, moi, si, aujourd’hui, je pouvais voir Isabel ? La mort est une ennuyeuse expérience ; pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais me sentir fier d’être resté veuf avec trois enfants et d’avoir sorti la tête de l’eau. Mais je ne me sens pas fier, mais fatigué. La fierté est pour quand l’on a vingt ou trente ans. Avoir sorti la tête de l’eau avec mes enfants était une obligation, l’unique échappatoire pour que la société ne se confronte pas à moi et ne me réserve pas le regard inexorable que l’on réserve aux pères sans âme. Il n’y avait pas d’autre solution et je sortis la tête de l’eau. Mais tout fut toujours trop obligatoire pour que je puisse me sentir heureux.

***

Laure L. nous propose sa traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. En premier lieu, ils ont tous plus d’énergie que moi, ils ont toujours l’air plus décidés, ils ne sont pas habitués à durer. Esteban est le plus farouche.
Je ne sais toujours pas qui est l’objet de sa rancune, mais une chose est certaine, c’est qu’il a l’air rancunier. Je pense qu’il me respecte, mais on ne sait vraiment jamais. Peut-être Jaime est-il mon préféré, même si je ne peux presque jamais m’entendre avec lui. Il m’a l’air sensible, il m’a l’air intelligent, mais il ne m’a pas l’air fondamentalement honnête. Il est évident qu’il y a une barrière entre lui et moi. Parfois je crois qu’il me déteste, parfois qu’il m’admire. Blanca a au moins quelque chose en commun avec moi : c’est elle aussi une personne triste qui a la vocation d’être joyeuse. Cela dit, elle est trop jalouse de sa vie personnelle, sans possibilité d’échange, pour partager avec moi ses problèmes les plus épineux. C’est celle qui passe le plus de temps à la maison et peut-être se sent-elle quelque peu esclave de notre désordre, de nos régimes, de notre linge sale. Ses relations avec ses frères frisent parfois l’hystérie, mais elle sait se contrôler et, en outre, elle sait les contrôler. Peut-être que dans le fond ils s’aiment assez, même si cette histoire d’amour fraternel porte en elle son quota d’exaspération mutuelle que l’usage autorise. Non, ils ne me ressemblent pas. Pas même physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d’Isabel. Jaime a hérité de son front et de sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir aujourd’hui, préoccupés, actifs, matures ? J’ai une meilleure question : que penserais-je si je pouvais voir Isabel aujourd’hui ? La mort est une expérience ennuyeuse ; pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais être fier d’être devenu veuf avec trois enfants et de m’en être tiré. Mais je ne suis pas fier, plutôt fatigué. La fierté c’est quand on a vingt ou trente ans. M’en tirer avec mes enfants était une obligation, la seule issue pour que la société ne me fasse pas front et ne me dédie le regard inexorable réservé aux pères scélérats. Il n’y avait pas d’autre solution et je m’en suis tiré. Mais tout a toujours été trop obligatoire pour que je puisse me sentir heureux.

***

Aurélie Breuil nous propose sa traduction :

Aucun de me enfants ne me ressemblent. D’abord, ils ont tous plus d’énergies que moi, ils semblent toujours plus décidés, ils ne sont pas habitués à persister. Estéban est le plus farouche. Je ne sais toujours pas contre qui est dirigé son rancœur, mais ce qui est sûr c’est qu’il ressemble à quelqu’un de rancunier. Je crois qu’il a du respect pour moi, mais on ne sait jamais. Jaime est peut être mon préféré, bien que je ne puisse presque jamais me comprendre avec lui. Il me semble sensible, il me semble intelligent, mais il ne me semble pas totalement honnête. Il est évident qu’il y a une barrière entre lui et moi. Parfois je crois qu’il me déteste, parfois qu’il m’admire. Blanca a au moins une chose en commun avec moi: c’est aussi quelqu’un de triste qui a la vocation d’être joyeuse. De plus, elle est trop jalouse de sa propre vie, inéchangeable, comme pour partager avec moi ses épineux problèmes. C’est celle qui passe le plus de temps à la maison et peut être se sent elle un peu esclave de notre désordre, de nos régimes, de notre linge sale. Ses relations avec ses frères sont parfois au bord de la crise d’hystérie, mais elle sait se dominer et, en outre, elle sait les dominer eux. Peut être qu’au fond ils s’aiment suffisamment, même si l’amour fraternel a son quota de mutuelle exaspération octroyée par l’habitude. Non, non ils ne me ressemblent pas. Pas même physiquement. Estéban et Blanca ont les yeux d’Isabel. Jaime hérita d’elle son front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir aujourd’hui, préoccupés, actifs, mâtures? J’ai une bien meilleure question: qu’est ce que je penserais moi, si je pouvais voir Isabel aujourd’hui? La mort est une expérience ennuyeuse; pour ceux qui restent, surtout pour ceux qui restent. Je devrais me sentir orgueilleux de m’être retrouvé veuf avec trois enfants, et d’être allé de l’avant. Mais je ne me sens pas orgueilleux, mais plutôt fatigué. L’orgueil c’est pour quand on a vingt ou trente ans. Aller de l’avant avec mes enfants était une obligation, l’unique échappatoire pour que la société ne se braque pas contre moi, et ne m’offre pas le regard inflexible que l’on réserve aux pères cruels. Il n’y avait pas d’autre solution et je suis allé de l’avant. Mais tout a toujours été trop obligatoire pour que je puisse me sentir heureux.

***

Une autre proposition de traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. D’abord, ils ont tous plus d’énergie que moi, ils semblent davantage décidés, ils ne sont pas habitués à trainer. Esteban est le plus sauvage. Je ne sais pas encore envers qui il éprouve du ressentiment, mais c’est sur qu’il semble en vouloir au monde entier. Je crois qu’il me respecte, mais on ne sait jamais. Jaime est peut-être mon préféré, même si je ne peux jamais m’entendre avec lui. Je le trouve sensible, je le trouve intelligent, mais je ne trouve pas qu’il soit fondamentalement honnête. Il est évident qu’il existe une barrière entre lui et moi. Parfois j’ai l’impression qu’il me déteste, parfois qu’il m’admire. Blanca a au moins un point en commun avec moi :Elle aussi est une personne triste qui souhaiterait devenir joyeuse. Du reste, elle est trop jalouse de sa vie personnelle, sur laquelle elle n’échange pas , pour pouvoir partager avec moi ses problèmes les plus ardus. Elle est celle qui passe le plus de temps à la maison et peut-être qu’elle se sent un peu esclave de notre désordre, de nos alimentations, de notre linge sale. Ses relations avec ses frères frôlent parfois l’hystérie, mais elle sait se dominer, et surtout, elle sait les dominer à eux. Peut-être que dans le fond ils s’aiment beaucoup, bien que ce qui touche à l’amour entre frères porte en soi la part de mutuelle exaspération provoquée par l’habitude. Non, ils ne me ressemblent pas. Pas même physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d’Isabel. Jaime a hérité d’elle sont front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir aujourd’hui, préoccupés, actifs, murs ? J’ai une meilleure question : qu’est-ce que je penserais moi, si je pouvais voir Isabel aujourd’hui ? La mort est une expérience ennuyeuse, pour les autres ; surtout pour les autres. Je devrais me sentir fier de m’être retrouvé veuf avec trois enfants et de m’en être tiré. Mais je ne me sens pas fier. Je me sens plutôt fatigué. La fierté c’est pour quand on a vingt ou trente ans. Aller de l’avant avec mes enfants était une obligation, la seule échappatoire pour ne pas me mettre à dos la société, et qu’elle porte sur moi le regard inexorable que l’on réserve aux pères sans-coeur. Il n’y avait pas d’autres solutions et je m’en suis sorti. Mais tout a toujours été trop obligatoire pour que je puisse me sentir heureux.

***

Brigitte nous propose sa traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. D’abord, ils ont tous plus d’énergie que moi, ils semblent toujours plus décidés, ils n’ont pas l’habitude de traîner.
Esteban est le plus rebelle. Je ne sais pas encore à qui s’adresse sa rancune, mais une chose est sûre c’est qu’il a l’air rancunier. Je crois qu’il a du respect pour moi, mais on ne sait jamais vraiment.
Jaime est peut-être mon favori, bien que je ne puisse presque jamais m’entendre avec lui. Il m’a l’air sensible, il m’a l’air intelligent, mais il ne m’a pas l’air foncièrement honnête. Il est évident qu’il y a une barrière entre nous. Parfois, je crois qu’il me déteste, parfois qu’il m’admire.
Blanca a au moins quelque chose en commun avec moi : elle aussi est une triste à vocation de joyeuse. Pour le reste, elle est trop envieuse de sa propre vie, intraitable lorsqu’il s’agit de partager avec moi ses problèmes les plus ardus. C’est celle qui reste le plus à la maison et peut-être se sent elle un peu esclave de notre désordre, de nos goûts alimentaires, de notre linge sale. Ses rapports avec ses frères sont parfois à la limite de l’hystérie, mais elle sait se maîtriser et, en outre, elle sait avoir de l’ascendant sur eux. Dans le fond, peut-être s’aiment-ils assez, même si l’amour entre frères et sœurs entraîne une part d’exaspération mutuelle qu’autorise l’habitude.
Non, ils ne me ressemblent pas. Même pas physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d’Isabel, Jaime a hérité d’elle son front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir, aujourd’hui, préoccupés, actifs, matures ? J’ai même une bien meilleure question : que penserais-je, moi, si aujourd’hui je pouvais voir Isabel ? La mort est une pénible expérience ; pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais me sentir fier de m’être tiré d’affaire en étant veuf avec trois enfants. Mais non, je ne me sens pas fier, plutôt fatigué. La fierté, c’est bon quand on a vingt ou trente ans. M’en sortir avec les enfants était une obligation, la seule échappatoire pour que la société ne me fasse pas front et ne porte sur moi le sempiternel regard que l’on réserve aux pères impies.
Il n’y avait pas d’autre solution et je m’en suis sorti.
Mais tout fut toujours trop obligatoire pour que je puisse m’en sentir vraiment heureux.

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Odile nous propose sa traduction :

Aucun de mes enfants ne me ressemble. Tout d'abord, ils ont tous plus d'énergie que moi, ils paraissent tous plus volontaires, ils ne sont pas coutumiers de rester en place. Esteban est le plus sauvage. Je ne sais pas encore à qui s'adresse sa rancune, mais il est certain qu'il est un rancunier. Je crois qu'il a du respect pour moi, mais sait-on jamais? Jaime est peut-être mon préfére, bien que je ne puisse jamais m'entendre avec lui. Il me paraît sensible, intelligent, mais ne me paraît pas fondamentalement honnête. Il est évident qu'il y a une barrière entre lui et moi. Parfois je crois qu'il me déteste, parfois qu'il m'admire. Blanca a au moins quelque chose de commun avec moi: elle aussi est une triste à vocation de gaie. Pour le reste, elle préserve sa vie privée, elle est intraitable, par exemple pour partager avec moi ses plus gros soucis. C'est elle qui est le plus souvent présente à la maison et peut-être se sent-elle un peu esclave de notre désordre, de nos régimes, de notre linge sale. Ses relations avec ses frères sont parfois à la limite de l'hystérie, mais elle sait se dominer et de plus elle sait aussi les dominer. Peut-être au fond s'aiment-ils assez, bien que l'amour entre frères et soeurs implique le quota d'exaspération mutuelle que donne l'habitude. Non, il ne me ressemblent pas. Pas même physiquement. Esteban et Blanca ont les yeux d'Isabel. Jaime a hérité d'elle son front et sa bouche. Que penserait Isabel si elle pouvait les voir aujourd'hui, préoccupés, actifs, matures? La mort est une expérience pénible, pour les autres, surtout pour les autres. Je devrais me sentir orgueilleux d'être resté veuf avec trois enfants et de les avoir élevés. Mais je ne me sens pas orgueilleux sinon fatigué. L'orgueil, c'est bon quand on a vingt ou trente ans. Aller de l'avant avec mes enfants était une obligation, la seule issue pour ne pas m'affronter à la société et qu'elle ne me réserve pas le regard implacable qu' elle porte sur les pères indignes. Il n'y avait pas d'autre solution et j'allai de l'avant. Mais tout fut toujours une obligation et cela m'a empêché de me sentir heureux.

jeudi 1 janvier 2009

Devoirs de vacances (Noël), 12

En photo : me cago en el amor par Saturnita… trying to…

À faire en 2h30, sans dictionnaire

Te quitabas la faja de la cintura, te arrancabas las sandalias, tirabas a un rincón tu amplia falda, de algodón, me parece, y te soltabas el nudo que te retenía el pelo en una cola. Tenías la piel erizada y te reías. Estábamos tan próximos que no podíamos vernos, ambos absortos en ese rito urgente, envueltos en el calor y el olor que hacíamos juntos. Me abría paso por tus caminos, mis manos en tu cintura encabritada y las tuyas impacientes. Te deslizabas, me recorrías, me trepabas, me envolvías con tus piernas invencibles, me decías mil veces ven con los labios sobre los míos. En el instante final teníamos un atisbo de completa soledad, cada uno perdido en su quemante abismo, pero pronto resucitábamos desde el otro lado del fuego para descubrirnos abrazados en el desorden de los almohadones, bajo el mosquitero blanco. Yo te apartaba el cabello para mirarte a los ojos. A veces te sentabas a mi lado, con las piernas recogidas y tu chal de seda sobre un hombro, en el silencio de la noche que apenas comenzaba. Así te recuerdo, en calma. Tú piensas en palabras, para ti el lenguaje es un hilo inagotable que tejes como si la vida se hiciera al contarla. Yo pienso en imágenes congeladas en una fotografía. Sin embargo, ésta no está impresa en una placa, parece dibujada a plumilla, es un recuerdo minucioso y perfecto, de volúmenes suaves y colores cálidos, renacentista, como una intención captada sobre un papel granulado o una tela. Es un momento profético, es toda nuestra existencia, todo lo vivido y lo por vivir, todas las épocas simultáneas, sin principio ni fin. Desde cierta distancia yo miro ese dibujo, donde también estoy yo. Soy espectador y protagonista. Estoy en la penumbra, velado por la bruma de un cortinaje traslúcido. Sé que soy yo, pero yo soy también este que observa desde afuera. Conozco lo que siente el hombre pintado sobre esa cama revuelta, en una habitación de vigas oscuras y techos de catedral, donde la escena aparece como el fragmento de una ceremonia antigua. Estoy allí contigo y también aquí, solo, en otro tiempo de la conciencia. En el cuadro la pareja descansa después de hacer el amor, la piel de ambos brilla húmeda. El hombre tiene los ojos cerrados, una mano sobre su pecho y la otra sobre el muslo de ella, en íntima complicictad. Para mí esa visión es recurrente e inmutable, nada cambia, siempre es la misma sonrisa plácida del hombre, la misma languidez de la mujer, los mismos pliegues de las sábanas y rincones sombríos del cuarto, siempre la luz de la lámpara roza los senos y los pómulos de ella en el mismo ángulo y siempre el chal de seda y los cabellos oscuros caen con igual delicadeza.

Isabel Allende, Cuentos de Eva Luna

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La traduction « officielle », Les contes d’Eva Luna, réalisée par Carmen et Claude Durand, 1989, pour les éditions Fayard, p. 9-11.

Tu ôtais la ceinture qui enserrait ta taille, arrachais tes sandales, lançais dans un coin ton ample jupe —de cotonnade, me semble-t-il— et défaisais le nœud qui rassemblait tes cheveux en queue de cheval. Tu avais la chair de poule et riais. Nous nous tenions si près l’un de l’autre que nous ne pouvions nous voir, tous deux absorbés par ce pressant rituel, immergés dans la chaleur et l’odeur que nous dégagions conjointement. Je me frayais passage par tes chemins, mes mains sur tes hanches cambrées, les tiennes remplies d’impatience. Tu te lovais, tu m’explorais, tu m’enfourchais, tu m’enveloppais de tes jambes invincibles, et tes lèvres sur les miennes me disaient à mille reprises : viens. A l’instant crucial, nous éprouvions un avant-goût de l’absolue solitude, chacun de nous abîmé dans son gouffre brûlant, mais nous avions tôt fait de reprendre vie de l’autre côté du feu pour nous découvrir enlacés dans le désordre des oreillers, sous la blanche moustiquaire. J’écartais tes cheveux pour plonger mes yeux dans les tiens. Il t’arrivait parfois de t’asseoir à mes côtés, jambes repliées, ton châle de soie couvrant une de tes épaules, dans le silence de la nuit à peine commençante. C’est ainsi que je me souviens de toi, dans ce calme retrouvé.
Tu penses avec les mots, pour toi le langage est un fil inépuisable que tu tisses comme si la vie se fabriquait en la racontant. Moi, je pense avec les images congelées sur la pellicule photographique. Pourtant, cette image-ci n’est pas gravée sur une plaque sensible, on la dirait plutôt dessinée à la plume, c’est un souvenir précis, parfait, aux chaudes couleurs et aux volumes suaves, comme une esquisse d’inspiration Renaissance emprisonnée sur un papier granuleux ou quelque toile. Instant prophétique renfermant toute notre existence, tout le vécu et l’à-vivre, toutes les époques en même temps, sans commencement ni fin. Je contemple à distance ce dessin où je figure moi aussi, spectateur et protagoniste à la fois. Je me tiens dans la pénombre, estompé par la brume de quelque voilage transparent. Je sais que c’est moi, mais je suis également l’observateur extérieur. Je suis au courant de ce qu’éprouve l’homme peint sur ce lit en bataille, dans une pièce aux poutres noirâtres sous ses voûtes de cathédrale, où la scène apparaît comme un fragment de cérémonie très ancienne. Je suis là-bas à tes côtés, mais également ici, seul, dans un autre temps de la conscience. Sur le tableau, le couple se repose après l’amour, la peau humide et luisante. L’homme a les yeux fermés, une main contre sa poitrine, l’autre sur sa cuisse à elle, dans une attitude de tendre complicité. Pour moi, cette séquence est à la fois récurrente et immuable, rien n’y change, c’est toujours le même placide sourire chez l’homme, la même langueur chez la femme, les mêmes plis qui marquent les draps, toujours la même ombre aux quatre coins de la chambre, la même lumière qui, filtrant de la lampe, vient effleurer sous le même angle ses pommettes et ses seins à elle, toujours le même châle en soie et la sombre chevelure tombant avec une égale légèreté.

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Carole nous propose sa traduction :

Tu enlevais la ceinture qui entourait ta taille, tu jetais tes sandales, tu lançais dans un coin ton ample jupe, en coton, je crois, et tu détachais le nœud qui rassemblait tes cheveux en une queue-de-cheval. Tu avais la chair de poule et tu riais. Nous étions si proches, que nous ne pouvions nous voir, tous deux absorbés par ce rite urgent, enveloppés dans la chaleur et l’odeur que nous dégagions ensemble. Tu m’ouvrais le passage à tes chemins, mes mains dans le creux de tes reins cambrés et les tiennes impatientes. Tu glissais, tu parcourais mon corps, tu le remontais, tu m’entourais de tes jambes invincibles, tu me disais mille fois viens avec tes lèvres sur les miennes. A l’instant final, une lueur de complète solitude nous traversait, chacun perdu dans son abîme brûlant, mais aussitôt, nous ressuscitions de l’autre côté du feu pour nous découvrir enlacés dans le désordre des oreillers, sous la moustiquaire blanche. J’ôtais tes cheveux pour te regarder dans les yeux. Parfois, tu t’asseyais en tailleur à côté de moi, ton châle de soie sur les épaules, dans le silence de la nuit qui commençait à peine. Je me souviens de toi comme ça, dans le calme. Tu penses en parole, pour toi, le langage est un fil infini que tu tisses, comme si la vie s’incarnait en la racontant . Moi, je pense à des images figées dans une photographie. Pourtant, celle-ci n’est pas développée sur une plaque, elle semble dessinée à la plume, c’est un souvenir minutieux et parfait, de volumes amènes et de couleurs chaudes, époque Renaissance, comme une intention captée sur un papier granuleux ou sur une toile. C’est un moment prophétique, c’est toute notre existence, tout ce que nous avons vécu et ce qui nous reste à vivre, toutes les époques simultanées, sans début ni fin. Je prends de la distance pour regarder ce dessin, où j’y figure aussi. Je suis spectateur et protagoniste. Je suis dans la pénombre, dissimulé par la brume d’un voilage translucide. Je sais que c’est moi, mais je suis aussi celui qui observe depuis l’extérieur. Je connais ce que ressent l’homme peint sur ce lit en fatras, dans une chambre aux poutres obscures et au plafond de cathédrale, où la scène apparaît comme le fragment d’une cérémonie antique. Je suis là, avec toi, mais aussi ici, seul, dans un autre temps de la conscience. Dans le tableau, le couple se repose après avoir fait l’amour, leur peau à tous les deux brille, humide. L’homme a les yeux fermés, une main sur son torse, l’autre sur sa cuisse, à elle, dans une intime complicité. Pour moi, cette vision est récurrente et immuable, rien ne change, toujours le même sourire placide de l’homme, la même langueur de la femme, les mêmes plis des draps et recoins sombres de la pièce. Toujours la lumière de la lampe qui, adoptant le même angle, effleure ses seins et ses joues, à elle. Toujours son châle de soie et ses cheveux foncés qui tombent avec la même délicatesse.

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Brigitte nous propose sa traduction :

Tu enlevais la ceinture de ta jupe, tu jetais tes sandales, tu envoyais dans un coin ton ample jupe – de coton, me semble-t-il – et tu dénouais le ruban qui retenait tes cheveux en queue de cheval. Tu avais la peau frémissante et tu riais. Nous étions si proches que nous ne pouvions pas nous voir, tous deux absorbés par ce rituel urgent, enveloppés dans la chaleur et l’odeur que nous formions ensemble.
Je me frayais le passage dans tes chemins, mes mains posées sur ta taille cambrée et les tiennes, impatientes. Tu rampais, tu me parcourais, tu m’escaladais, tu m’enserrais entre tes jambes invincibles, tu me disais mille fois viens de tes lèvres posées sur les miennes.
Pendant l’instant final, nous avions un éclair de totale solitude, chacun de nous perdu dans son abîme brûlant, mais aussitôt nous renaissions de l’autre côté du feu pour nous découvrir enchevêtrés dans le désordre des édredons, sous la moustiquaire blanche. Je repoussais tes cheveux pour te regarder dans les yeux. Parfois, tu t’asseyais à côté de moi, les jambes repliées et ton châle de soie sur une épaule, dans le silence de la nuit qui commençait à peine.
C’est ainsi que je me souviens de toi, calme. Toi, tu penses en mots, pour toi le langage est un fil inépuisable que tu tisses comme si la vie se faisait en la racontant. Moi, je pense aux arrêts sur image d’une photo. Celle-ci, n’est pourtant pas imprimée sur une plaque, elle semble dessinée à la plume, c’est un souvenir minutieux et parfait, aux volumes doux et aux couleurs chaudes, de style Renaissance, comme une intention captée sur un papier à grain ou une étoffe. C’est un moment prophétique, c’est toute notre existence, tout ce qui a été vécu et ce qui est à vivre, toutes les époques en simultané, sans début ni fin. Je regarde ce dessin à une certaine distance, où je me trouve aussi. Je suis dans la pénombre, voilé par la brume d’un rideau translucide. Je sais que c’est moi, mais je suis aussi celui qui observe de l’extérieur. Je connais bien ce que ressent l’homme peint sur ce lit en désordre, dans une chambre aux poutres sombres et au plafond de cathédrale où la scène apparaît comme un fragment de cérémonie antique. Je suis là-bas avec toi et je suis aussi ici, seul, en un autre temps de la conscience. Sur le tableau, le couple se repose après avoir fait l’amour, leur peau à tous deux brille, humide. L’homme a les yeux fermés, une main sur son torse et l’autre sur sa cuisse à elle, dans une intime complicité. Pour moi, cette vision est récurrente et immuable, rien ne change, c’est toujours le même sourire placide de l’homme, la même langueur de la femme, les mêmes plis des draps et des recoins obscurs de la chambre, toujours la lumière de la lampe qui effleure ses seins et ses pommettes à elle depuis le même angle de vue et toujours le châle de soie et les cheveux sombres qui tombent avec la même délicatesse.

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Odile nous propose sa traduction :

Tu ôtais la ceinture de ta taille, tu arrachais tes sandales, tu jetais dans un coin la large jupe, en coton, il me semble, et tu défaisais le ruban qui retenait tes cheveux en queue de cheval. Tu avais la chair de poule et tu riais. Nous etions si serrés que nous nous pouvions pas nous voir, absorbés tous deux par ce rite urgent, enveloppés dans la chaleur et l'odeur qui émanait de nous. Tu me laissais parcourir tes chemins, mes mains sur ta taille cabrée et les tiennes impatientes. Tu glissais, me parcourais, m'escaladais, m'enroulais de tes jambes invincibles, me disais mille fois vient, tes lèvres sur les miennes. Au moment final nous avions un éclair de complète solitude, chacun perdu dans son brûlant abîme, mais bientôt nous ressuscitions depuis l'autre côté du feu pour nous découvrir enlacés dans le désordre des oreillers, sous la moustiquaire blanche. J'écartais tes cheveux pour te regarder dans les yeux. Parfois, tu t'asseyais à mes côtés, les jambes repliées et ton châle de soie sur une épaule, dans le silence de la nuit qui commençait à peine. Je me souviens de toi ainsi, calme. Toi tu penses en mots, pour toi le langage est un fil inépuisable que tu tisses comme si la vie se déroulait en la racontant. Moi je pense en images figées sur une photograhie. Cependant, celle-ci n'est pas imprimée sur une plaque, elle semble dessinée à la plume, c'est un souvenir minutieux et parfait, aux doux volumes et aux chaudes couleurs, de style Renaissance comme une intention saisie sur un papier à grain ou sur une toile. C'est un moment prophétique, c'est toute notre existence, tout ce qui a été vécu et tout ce qui est à vivre, toutes les époques simultanées, sans début ni fin. A distance, je regarde ce dessin, dans lequel je figure aussi. Je suis spectateur et protagoniste. Je suis dans la pénombre, estompé par la brume d'un voilage transparent. Je sais que c'est moi, mais je suis aussi celui qui observe de l'extérieur. Je sais ce que pense l'homme peint sur ce lit en désordre, dans une chambre aux poutres sombres et au plafond de cathédrale, où la scène paraît le fragment d'une antique cérémonie . Je suis là-bas avec toi et ici aussi, seul, dans un autre temps de la conscience. Sur le tableau, le couple se repose après avoir fait l'amour, leur peau brille, humide. L'homme a les yeux fermés, une main sur la poitrine et l'autre sur sa cuisse, à elle, dans une intime complicité. Pour moi cette vision est récurrente et immuable, rien ne change, c'est toujours le même sourire placide de l'homme, la même langueur de la femme, les mêmes plis des draps et les mêmes coins sombres de la chambre, toujours la lumière de la lampe qui rosit ses seins et ses pommettes à elle, dans le même angle, et toujours le châle de soie et les cheveux noirs qui retombent avec la même délicatesse.

Les voeux de Nathalie

Les vœux de Jacqueline

En photo : Attention la corde! par Mister_K

(À propos de la photo.
Quand j'ai demandé à Jacqueline quel genre d'illustration elle voulait pour son message, voici ce qu'elle m'a répondu :
« Si je devais illustrer mes vœux, je choisirais une montagne mais avec son sommet, peut-être quelqu'un qui l'escalade parce que je crois que le master demande un effort sur la durée mais que le sommet en vaut la peine, plus généralement parce que je crois que la vie est parfois une rude montée mais que n'étant pas comme Sisyphe condamnés, nous devons bien pouvoir parvenir à rouler notre rocher jusqu'au sommet, c'est en tout cas ce que je nous souhaite. A bientôt, Jacqueline »
Je fais donc une interprétation personnelle de cette demande !)


ALA EHO-NALA VED YATO HO HUL,


Tel est le vœu que je formule pour chacun et chacune d’entre nous et pour la promo dans son ensemble car ce souhait peut s’appliquer à chacun comme à tous ; j’ai été suffisamment sibylline et je vous donne la traduction :

MONTER AU SOMMET DE LA MONTAGNE ET VOIR BEAUCOUP D’ÉTOILES

Bien sûr vous pensez qu’à l’occasion des fêtes, j’ai abusé de la dive bouteille et que j’invente un langage borborygme… eh bien non, je ne suis pas l’auteur de cette langue inconnue. Inconnue ? Cela ne vous rappelle vraiment rien ? Mais si, dans la forêt, la dernière fois que vous êtes allés à la cueillette aux champignons… J’éclaire votre lanterne, par cet article du traducteur Frédéric FORTE, car tout, bien sûr, nous ramène à la traduction :

« Sollicité pour animer un atelier d’écriture auprès de traducteurs professionnels lors de ces Assises 2007, j’ai souhaité les faire réfléchir à une problématique qui ne soit pas complètement éloignée de leur métier. C’est pourquoi j’ai décidé de travailler avec – eux et c’était aussi une première pour moi – sur la traduction de haïkus japonais (dans leur version française) en langue grand-singe.
Le grand-singe, ou great ape , a été inventé et développé par Edgar Rice Burroughs, le « père » de Tarzan, pour faire parler dans ses livres les grands singes, sauveurs et famille d’accueil de Lord Greystoke. Le corpus de cette langue ne dépasse pas les trois cents mots, des mots « simples qui décrivent les actions de base de ces primates évolués imaginés par Burroughs et leur environnement supposé.
Jacques Jouet, écrivain et membre de l’Oulipo, a découvert il y a quelques années ce langage primitif dans une présentation de l’ouvre de Burroughs par Francis Lacassin et a décidé de l’exploiter de manière poétique. Il n’était alors pas question de traduction mais d’écrire « directement » dans la langue (traduite bien sûr ensuite en français pour faciliter la compréhension).
J’ai choisi à mon tour de l’utiliser mais en partant cette fois-ci d’une langue « classique », riche en vocabulaire, ce qui pose bien évidemment un problème délicat lorsqu’il s’agit de la traduire dans la langue « pauvre » qu’est le grand-singe.
Comment en effet dire dans une langue un objet, un concept qu’elle ne connaît pas ? Le traducteur se trouve très souvent confronté à ce dilemme, sans toutefois le rencontrer de manière aussi radicale que lors de cet atelier.
Il m’a semblé que l’expérimentation de cet exercice sur des textes courts, « économes », tels que les haïkus, permettrait une efficacité plus grande et rendrait de façon encore plus frappante la variété des « stratégies de traduction » utilisées par les participants.
C’est du moins ce que j’espérais. Et la diversité des résultats m’a donné raison. Le mot « pont » n’existe pas en grand-singe ? Eh bien certains ont construit un « arbre couché sur l’eau », d’autres un « chemin de pierres sur la rivière » ou ont « marché sur l’eau », ont tendu «un « grand arc » …
Une inventivité que n’auraient pas reniée les grands-singes eux-mêmes ! »

Naturellement je tiens à votre disposition l’intégralité de ce dictionnaire français-grand-singe/grand-singe-français ; il peut permettre des exercices amusants et il donne à réfléchir : il est possible, avec peu, de faire beaucoup, comme les haïkus…

Je renouvelle tous mes vœux franco-français à Caroline, à vous, mes frère et sœurs en traduction, aux enseignants qui nous lisent et à tous les « extérieurs » qui nous découvrent, nous lisent… et nous apprécient. A toutes et à tous, bonne et heureuse année 2009 !
JACQUELINE

Les vœux de Caroline






















Chers apprentis,

Bonne et heureuse année de traduction à tous !
Souhaitons que vous éprouviez toujours cette même excitation fébrile quand vos yeux parcourent pour la première fois la page à traduire…
que vous vous ressentiez longtemps ce subtil plaisir à vous savoir de plus en plus forts quand il faut se battre contre l'intraduisible…
que votre champ d'action et de réflexion s'élargisse toujours plus grâce à la conquête opiniâtre de nouveaux territoires lexicaux, grammaticaux et orthographiques…
que vous accomplissiez définitivement la mue du simple lecteur vers le lecteur-traducteur…

Je vous laisse tous le loisir d'ajouter des vœux à cette courte liste.

mercredi 31 décembre 2008

Encore un peu de Genette ?

La suite du texte d'hier :

Suite du chapitre LXI de Palimpsestes :

« Si l’on voulait préciser davantage les termes du piège à traducteurs, j’en décrirais volontiers comme suit les deux mâchoires. Côté « art du langage », tout est dit depuis Valéry et Blanchot : la création littéraire est toujours au moins partiellement inséparable de la langue où elle s’exerce. Côté « langue naturelle », tout est dit depuis l’observation de Jean Paulhan sur « l’illusion des explorateurs » devant l’énorme teneur des langues, « primitives » ou non, en « clichés », c’est-à-dire en catachrèses, ou figures passées dans l’usage. L’illusion de l’explorateur, et donc la tentation du traducteur, est de prendre ces clichés à la lettre, et de les rendre par des figures qui, dans la langue d’arrivée, ne seront point d’usage. Cette « dissociation des stéréotypes » accentue à la traduction le caractère figuratif de l’hypotexte. Un exemple classique de cette accentuation est la traduction par Hugh Blair d’une harangue indienne : « […] Aujourd’hui, dans ce fort, nous enterrons la hache et nous plantons l’arbre de la paix […] Puisse-t-il n’être ni arrêté ni étouffé dans sa croissance ! […] ». Mais la conduite inverse (traduire les images figées par des tournures abstraites, soit ici : « Nous venons de conclure une belle et bonne alliance, que nous souhaitons durable ») n’est pas plus recommandable, car elle fait litière (tiens, tiens…) de la connotation virtuelle contenue dans toute catachrèse, belle au bois dormant toujours prête à être réveillée. Si en émanglon « taratata » signifie littéralement « langue fourchue » et couramment « menteur », aucune de ces deux traductions ne sera satisfaisante ; c’est donc le choix entre une accentuation abusive et une neutralisation forcée.
A cette aporie, Paulhan ne voyait qu’une issue : « Ce n’est pas, bien entendu, de substituer aux clichés du texte primitif de simples mots abstraits (car l’aisance et la nuance particulières de la formule s’y perdent) ; et ce n’est pas non plus de traduire mot à mot le cliché (car l’on ajoute ainsi au texte une métaphore qu’il ne comportait pas) ; mais il faut obtenir du lecteur qu’il sache entendre en cliché la traduction comme avait dû l’entendre le lecteur, l’auditeur primitif, et à tout instant revenir de l’image ou du détail concret, loin de s’y attarder. La chose exige, je le sais, une certaine éducation du lecteur, de l’auteur lui-même. Peut-être n’est-ce pas trop exiger de l’homme, si cet effort est aussi celui qui permettra de remonter de la pensée immédiate jusqu’à la pensée authentique. Si ce n’est point seulement sur l’Illiade qu’elle va nous renseigner exactement, mais sur ce texte plus secret que chacun de nous porte en soi. On a reconnu, au passage, ‘‘le traitement rhétorique’’. »(1) Je ne suis pas sûr que cette solution en soit une, ou plus précisément je ne crois pas qu’elle soit autre chose qu’une formule, et je crains bien qu’ici comme ailleurs la cure (le ‘‘traitement rhétorique’’) ne coûte plus cher qu’elle ne rapporte. Le plus sage, pour le traducteur, serait sans doute d’admettre qu’il ne peut faire que mal, et de s’efforcer pourtant de faire aussi bien que possible, ce qui signifie souvent faire autre chose.[…] »

(1) Jean Paulhan, Œuvres complètes, Le cercle du livre précieux, L 1, p.182

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Dans cet extrait, le traducteur peut être comparé à un explorateur qui avance dans les profondeurs du texte et rencontre des formes étranges auxquelles il essaie de donner un nom dans sa langue, sans toujours y parvenir.

Quelle autre comparaison pourrait-on utiliser pour définir le traducteur ?