samedi 17 septembre 2011

Version de CAPES, 12 (à rendre pour le 21 septembre)

La juez Elena Rincón y el forense a su cargo acababan de levantar un cadáver en López de Hoyos y ahora volvían al juzgado de guardia en el coche oficial, conducido por un chico muy joven, con cara de asombro, a cuyo lado iba un secretario flaco dando cabezadas sobre el borde de un maletín negro al que permanecía abrazado. Eran las tres de la mañana en la calle, pero sobre todo en el ánimo de la juez, que aunque parecía observar las aceras desiertas con un interés inexplicable, estaba levantando interiormente un cadáver que tenía el rostro de ella misma y su cuello, sus manos, sus piernas, su cintura. No mostraba signos de violencia. Si le hubieran hecho un análisis forense, habría salido una autopsia blanca. Y sin embargo, en el origen del deceso había una decepción, una herida. Meses antes había fallecido su padre con el alivio, si no con la dicha, de verla convertida en una juez con plaza en Madrid. Su padre creía, y le hizo creer a ella en otro tiempo, que los jueces movían el mundo. Quizá lo movieran en la pequeña localidad norteña en la que había vivido él y en la que la propia Elena había ejercido durante los primeros tiempos, tras aprobar la oposición, pero no en una ciudad como Madrid, donde el día a día, en los juzgados, era embrutecedor y las guardias dejaban una dotación de amargura que se precipitaba, como un sedimento de plomo, en el fondo del ánimo. Los días de guardia, a estas horas de la noche, siempre se acordaba en un momento u otro de su padre con una mezcla de culpa y de resentimiento. Había asistido a su entierro con cierta precipitación y ni siquiera recogió la casa después del funeral. Se limitó a cerrarla tras de sí, como si continuara habitada, y regresó a Madrid con la confusa idea de que mientras no se movieran sus cosas él continuaría vivo y ella podría aplazar un duelo que en aquellos instantes no sentía. Una noche llegó a llamarle por teléfono y justo en el instante de darse cuenta del desatino saltó el contestador al otro lado y escuchó la voz del muerto rogando que le dejara un mensaje después de la señal. La juez colgó aturdida, pero se quedó obsesionada con la idea de que había encontrado una vía de comunicación con el difunto a través de la cual podría decirle todavía algo que le doliera. Que los jueces no dirigían el mundo, por ejemplo, era mentira, una mentira a la que se había entregado con el mismo empeño que a la construcción de un arca que la pusiera a salvo del diluvio. Pero el diluvio era la vida misma, así que lo que había creado era una cápsula en la que me fui aislando de la existencia, por eso ahora no comprendo las calles ni concibo las emociones cerradas que amueblan los rincones de mi ánimo oscuro. Padre.

Juan José Millas, No mires debajo de la cama

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Laëtitia Sw nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste agissant sous son autorité venaient de procéder à la levée d’un cadavre à López de Hoyos et ils rentraient à présent au tribunal à bord d’une voiture officielle, conduite par un très jeune homme à l’air effrayé, au côté duquel se trouvait un secrétaire efflanqué qui donnait de petits coups de tête contre une mallette noire qu’il tenait enserrée dans ses bras. Il était trois heures du matin dans la rue, mais surtout dans l’esprit de la juge qui, alors qu’elle semblait observer les trottoirs déserts avec un intérêt inexplicable, procédait intérieurement à la levée d’un cadavre qui avait son propre visage, son cou, ses mains, ses jambes, sa taille. Il ne montrait pas de signes de violence. Si on l’avait soumis à une analyse médico-légale, il en serait ressorti avec une autopsie blanche. Et cependant, il y avait, à l’origine de la mort, une déception, une blessure. Des mois auparavant, son père était décédé soulagé, pour ne pas dire heureux, de voir qu’elle avait obtenu un poste de juge à Madrid. Son père croyait, et lui avait fait croire à l’époque, que les juges changeaient le monde. Elle serait peut-être nommée dans la petite localité du Nord où il avait vécu et où Elena elle-même avait exercé dans les premiers temps, après avoir réussi son concours, et non dans une ville comme Madrid, où le quotidien dans les tribunaux était abrutissant et où les soirs de garde laissaient une dose d’amertume qui se précipitait, comme un sédiment de plomb, au fond de l’âme. Ces nuits-là, à ces heures tardives, elle se remémorait toujours son père, à un moment ou à un autre, avec un mélange de culpabilité et de ressentiment. Elle avait assisté à son enterrement dans une certaine précipitation et n’avait même pas séjourné à la maison après les funérailles. Elle s’était contentée d’en refermer la porte derrière elle, comme si celle-ci était toujours habitée, et elle avait regagné Madrid avec l’idée confuse que, tant que ses affaires ne bougeraient pas, il continuerait à vivre et elle pourrait différer un sentiment de deuil qu’en cet instant précis, elle n’éprouvait pas. Une nuit, il lui arriva de l’appeler sur son téléphone et juste au moment où elle se rendit compte de sa méprise, le répondeur se déclencha à l’autre bout et elle entendit la voix du mort la prier de lui laisser un message après le signal sonore. La juge raccrocha, étourdie, mais elle demeura obsédée par l’idée qu’elle avait trouvé une voie de communication avec le défunt par le biais de laquelle elle pourrait encore lui confier ses peines. Que les juges dirigeaient le monde, par exemple, était un mensonge, un mensonge auquel elle s’était livrée avec le même acharnement qu’à la construction d’une arche qui la mettrait à l’abri du déluge. Mais le déluge était la vie même, de sorte que j’avais créé une coquille dans laquelle je m’étais peu à peu isolée de l’existence, c’est pourquoi, à présent, je ne comprends ni les détours de l’esprit ni les émotions secrètes qui peuplent les tréfonds de mon âme obscure. Père.

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Annabelle nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste à son service venaient de lever un corps à López de Hoyos et ils rentraient alors au tribunal de garde dans la voiture de fonction conduite par un très jeune garçon, à l'air étonné, à côté duquel se tenait un secrétaire maigre dont la tête ballotait contre le bord d'une mallette noire qu'il serrait dans ses bras. Il était trois heures du matin dehors, mais surtout dans l'esprit de la juge qui, même si elle semblait observer les trottoirs déserts avec un intérêt inexplicable, était en train de lever intérieurement un corps qui avait son propre visage, et son cou, ses mains, ses jambes, sa taille. Elle ne présentait pas de signes de violence. Si on lui avait fait une analyse médicolégale, une autopsie vierge en serait ressortie. Et cependant, à l'origine du décès il y avait une déception, une blessure. Des mois auparavant, son père était mort avec le soulagement, sinon le bonheur, de la voir transformée en une juge avec un poste à Madrid. Son père croyait, et il le lui avait fait croire à une autre époque, que les juges faisaient avancer le monde. Peut-être le faisaient-ils dans la petite localité du Nord où il avait vécu et où Elena elle-même avait exercé pendant les premiers temps, après avoir réussi le concours, mais pas dans une ville comme Madrid, où le quotidien dans les tribunaux était abrutissant, et où les gardes laissaient un lot d'amertume qui se précipitait, comme un dépôt de plomb, au fond de l'âme. Les jours de garde, à cette heure de la nuit, elle se souvenait toujours à un moment ou à un autre de son père, avec un mélange de culpabilité et de ressentiment. Elle avait assisté à son enterrement avec une certaine précipitation et n'avait pas même rangé la maison après les funérailles. Elle s'était bornée à la fermer derrière elle, comme si elle était toujours habitée, et était retournée à Madrid avec l'idée confuse que, tant que ses affaires ne bougeraient pas, il continuerait à vivre et qu'elle pourrait ajourner un deuil qu'elle ne ressentait pas à cet instant. Une nuit, elle en vint à l'appeler au téléphone et, juste au moment de se rendre compte de l'erreur, le répondeur se déclencha à l'autre bout et elle entendit la voix du mort qui la priait de laisser un message après le signal. La juge raccrocha, hébétée, mais elle resta obsédée par l'idée qu'elle avait trouvé une voie de communication avec le défunt à travers laquelle elle pourrait encore lui dire ce qui la ferait souffrir. Que les juges ne dirigeaient pas le monde, par exemple, c'était un mensonge, un mensonge auquel elle s'était adonnée avec le même acharnement que pour la construction d'une arche qui l'aurait sauvée du déluge. Mais le déluge était la vie même, alors ce que j'avais créé était une capsule dans laquelle je me suis isolée de l'existence, c'est pourquoi maintenant je ne comprends pas plus la rue que je ne conçois les émotions secrètes qui peuplent les recoins de mon âme obscure. Papa.

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Perrine nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste en charge de l’affaire venaient de déterrer un cadavre à López de Hoyos et se rendaient à présent au tribunal de garde dans la voiture officielle, conduite par un garçon très jeune à l’air craintif ; à ses côtés était installé un secrétaire maigre dodelinant de la tête sur le bord d’un attaché-case noir qu’il serrait dans ses bras. Il était trois heures du matin dans la rue, mais surtout dans l’âme de la juge qui, bien qu’elle semblât observer les trottoirs déserts avec un intérêt inexplicable, était en train de déterrer mentalement un cadavre qui avait le même visage, le même cou, les mêmes mains, les mêmes jambes et la même taille qu’elle. Il ne montrait aucun signe de violence. Si on lui avait fait une expertise médico-légale, l’autopsie aurait été blanche. Cependant, la nature du décès renfermait une erreur, une faille. Il y a quelques mois, son père était décédé, non pas dans le soulagement, mais plutôt dans la joie de la voir promue au poste de juge à Madrid. Son père croyait, et le lui avait fait croire dans une autre vie, que les juges changeaient le monde. Peut-être le changeaient-ils dans la petite localité du Nord où il avait vécu et où Elena elle-même avait exercé à ses débuts, après avoir réussi le concours, mais pas dans une ville comme Madrid où le quotidien, dans les tribunaux, était abrutissant, et où les agents se contentaient d’une dotation d’amertume qui se précipitait, comme un sédiment de plomb, dans le fond de l’âme. Les jours de permanence, durant ces heures nocturnes, à un moment ou à un autre, elle se souvenait de son père avec un mélange de culpabilité et de rancœur. Elle avait assisté à son enterrement avec une certaine précipitation et n’avait même pas remis la maison en ordre après les funérailles. Elle s’était contentée de la fermer derrière elle, comme si elle était toujours habitée, et était revenue à Madrid avec l’idée confuse qu’il serait toujours en vie et qu’elle pourrait reporter un deuil qu’elle ne ressentait pas à cet instant-là tant qu’on ne déplacerait pas ses affaires. Une nuit, elle l’avait appelé sur son téléphone, et juste au moment où elle s’était rendu compte de sa bêtise, le répondeur s’était déclenché à l’autre bout du combiné et elle avait entendu la voix du mort invitant à laisser un message après le bip. La juge avait raccroché, étourdie, mais elle demeurait obsédée par l’idée d’avoir trouvé un moyen de communication avec le défunt grâce auquel elle pourrait encore lui dire certaines choses qui la faisait souffrir. Que les juges ne dirigeaient pas le monde, par exemple, que c’était un mensonge, un mensonge auquel elle s’était accrochée avec le même acharnement qu’elle aurait employé pour la construction d’une arche qui l’aurait mise à l’abri du déluge. Mais le déluge, c’était la vie même, et, par conséquent, ce qu’elle avait créé était une capsule dans laquelle je me suis éloignée petit à petit de l’existence, et c’est pour cette raison que maintenant, je ne comprends pas les rues, pas plus que je ne perçois les émotions fermées qui meublent les recoins de mon âme obscure. Père.

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Elena nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste sous ses ordres venaient d’enlever un cadavre à López de Hoyos et à présent, ils rentraient au tribunal de garde dans la voiture officielle, conduite par un garçon très jeune, avec un visage d’étonnement, à ses côtés se trouvait un secrétaire maigre qui dodelinait de la tête sur le rebord d’un attaché-case noir qu’il serrait dans ses bras. Il était trois heures du matin dans la rue, mais surtout dans l’esprit de la juge, qui, même si elle semblait observer les trottoirs déserts avec un intérêt inexplicable, était en train de soulever à l’intérieur d’elle-même, un cadavre qui avait son même visage, son cou, ses mains, ses jambes et sa ceinture. Il ne montrait pas de traces de violence. Si on lui eût fait une analyse légale, il en résulterait une autopsie vierge. Et pourtant, à l’origine du décès, il y avait bien une déception, une blessure. Quelques mois auparavant, son père était décédé avec le soulagement, voire le bonheur, de la savoir devenue juge en poste à Madrid. Autrefois, son père croyait, et lui fit croire, que les juges bougeaient le monde. Peut-être le bougeaient-ils dans la petite localité du Nord où il avait vécu et où Elena, elle-même, avait travaillé dans un premier temps, après avoir réussi le concours, mais pas dans une ville comme Madrid, où le « au jour le jour », dans les tribunaux, était abrutissant et les jours de garde y laissaient une dose d’amertume qui se précipitait, comme du sédiment de plomb, au fond de l’âme. Les jours de garde, à cette heure de la nuit, elle se souvenait toujours à un moment ou un autre de son père avec un mélange de culpabilité et de ressentiment. Elle avait assisté à son enterrement avec une certaine précipitation et elle n’avait même pas ramassé ses affaires dans la maison après les funérailles. Elle se limita à fermer derrière elle, comme si c’était toujours habité, et elle rentra à Madrid avec l’idée confuse que tant que ses affaires ne bougeaient pas, il demeurait vivant, et qu’elle pourrait reporter ce deuil qu’elle ne ressentait pas à ce moment-là. Une nuit, elle alla jusqu’à l’appeler au téléphone et juste au moment de se rendre compte de sa déraison, à l’autre bout du fil s’enclencha le répondeur et elle entendit la voix du mort en demandant de lui laisser un message après le signal. La juge raccrocha abasourdie, mais elle resta obsédée par l’idée d’avoir trouvé une voie de communication avec le défunt, à travers laquelle, elle pourrait encore lui dire des choses qui lui fissent du mal. Que les juges ne dirigeaient pas le monde, par exemple, que c’était un mensonge, un mensonge auquel elle s’était accrochée avec le même acharnement qu’à la construction d’une arche qui la mît à l’abri du déluge. Sauf que le déluge était la vie elle-même, ce qu’elle avait créé était donc une capsule dans laquelle je m’isolais de l’existence, c’est bien pour cela que maintenant, je ne comprends pas les rues, ni ne conçois les émotions bornées qui meublent les recoins de mon esprit obscur. Père.

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Jean-Nicolas nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste sous ses ordres venaient de procéder à la levée d’un cadavre à Lopez de Hoyos et ils se rendaient à présent au tribunal d’instance à bord de la voiture officielle conduite par un très jeune garçon au visage stupéfait et à côté duquel se trouvait un secrétaire maigre qui donnait des coups de tête sur le rebord d’une mallette noire qu’il gardait serré dans ses bras. Il était trois heures du matin dans la rue mais surtout dans l’esprit de la juge qui, bien qu’elle semblait regarder les trottoirs déserts sans savoir pourquoi, était en train de procéder intérieurement à la levée d’un corps ayant le même visage qu’elle, son cou, ses mains, ses jambes et sa taille. Il n y avait aucune trace de violence. Si l’on avait procédé à une analyse légiste, l’autopsie n’aurait rien révélé. Et cependant, à l’origine du décès, il y avait une déception, une blessure. Quelques mois auparavant, son père était décédé, soulagé pour ne pas dire heureux de l’avoir vue devenir juge en poste à Madrid. Son père croyait et lui avait fait croire qu’autrefois les juges changeaient le monde. Peut être était-ce le cas dans le petit village du nord où il avait vécu et où Elena avait vécu après l’obtention de son examen mais pas dans une ville comme Madrid où la routine du quotidien dans les tribunaux était abrutissante et où les gardes laissaient un arrière goût qui se précipitait tel un sédiment de plomb au fond de l’âme. Les jours d’astreinte, à ces heures de la nuit, elle se rappelait toujours à un moment ou un autre la mort de son père avec un mélange de culpabilité et de ressentiment. Elle avait assisté à son enterrement dans une certaine précipitation et ne prit même pas le temps de ranger sa maison après les funérailles. Elle se contenta de fermer la porte derrière elle comme si elle était encore habitée et rentra à Madrid avec l’idée confuse que tant que les affaires resteraient à leur place, il serait encore vivant et qu’elle pourrait retarder le deuil qu’elle ne parvenait pas encore à ressentir. Une nuit, elle alla même jusqu’à lui téléphoner et au moment même où elle se rendit compte de l’absurdité de la situation, le répondeur se mit en marche à l’autre bout du fil et elle entendit la voix du défunt priant que l’on lui laisse un message après le signal sonore. La juge raccrocha, étourdie mais elle resta obsédée par l’idée qu’elle venait de trouver un moyen de communication avec le défunt à travers lequel elle pourrait encore lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur. Que les juges ne dirigeaient pas le monde, par exemple, était un mensonge, un mensonge auquel elle avait cru avec une obstination semblable à une arche qui puisse la mettre à l’abri du déluge. Mais le déluge était la vie même et c’est ainsi que j’avais crée une bulle dans laquelle je m’isolais petit à petit de l’existence, c’est pour cette raison que je n’entends pas ce qui se passe dans les rues et ne conçois pas les émotions renfermées qui peuplent les recoins de mon âme obscure. Père.

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Justine nous propose sa traduction :

La juge Elena Rincón et le médecin légiste qui travaillait pour elle, venaient de procéder à la levée d’un corps à López de Hoyos et maintenant ils retournaient à la judicature de garde à bord de la voiture officielle que conduisait un très jeune garçon, lequel semblait avoir peur, à côté de lui se tenait un secrétaire maigre qui se frappait la tête contre le bord d’une mallette noire qu’il maintenait serrée contre lui. Il était trois heures du matin dans la rue, mais surtout dans l’esprit de la juge, qui même si elle semblait observer les trottoirs déserts avec un intérêt inexplicable, procédait intérieurement à la levée d’un corps, qui avait son propre visage et son cou, ses mains, ses jambes, sa taille. Elle ne montrait pas de signes de violence. Si on lui avait fait un examen médico-légal, l’autopsie se serait révélée négative. Et cependant, à l’origine du décès, il y avait une déception, une blessure. Plusieurs mois auparavant son père était mort soulagé, si ce n’était heureux de voir qu’elle était devenue juge et travaillait à Madrid. Son père croyait et lui avait fait croire à elle en d’autres temps que les juges faisaient bouger le monde. Peut-être le faisaient-ils bouger dans la petite localité du nord où il avait vécu et où Elena elle-même avait exercée quelques temps, juste après avoir réussi son concours, mais pas dans une ville comme Madrid, où le quotidien, dans les tribunaux, était abrutissant et les gardes offrait une dot d’amertume, qui telle une chape de plomb, se précipitait au fond de votre esprit. Les jours de garde, à ces heures de la nuit, elle se souvenait toujours à un moment ou à un autre de son père, avec un mélange de culpabilité et de ressentiment. Elle avait assisté à son enterrement avec une certaine précipitation, et n’a même pas repris la maison après les funérailles. Elle s’est limitée à la fermer derrière elle, comme si elle continuait à être habitée, et elle est retournée à Madrid avec l’idée confuse que tant qu’on ne bougerait pas ses affaires il continuerait à vivre et qu’elle pourrait atermoyer un deuil auquel dans ces instants-là elle n’avait pas le cœur. Une nuit elle a fini par lui téléphoner, et juste au moment où elle s’est rendue compte de son absurdité, le répondeur s’est déclenché à l’autre bout et elle a écouté la voix du mort la prier de lui laisser un message après le bip. La juge a raccroché abasourdie, mais est restée obsédée à l’idée qu’elle avait trouvé une voie de communication avec le défunt au travers de laquelle elle pourrait toujours lui dire quelque chose qui le ferait souffrir. Que les juges ne dirigeaient pas le monde, par exemple, c’était un mensonge, un mensonge face auquel elle avait rendu les armes, avec la même opiniâtreté que celui de la construction d’une arche qui l’aurait mise à l’abri du déluge. Mais le déluge c’était la vie elle-même, si bien que ce qu’on a créé était une capsule dans laquelle je me suis peu à peu éloignée de l’existence, désormais à cause de ça, je ne comprends pas les rues, et ne conçois pas les émotions enfermées qui meublent les recoins de mon esprit obscur. Papa.

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