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jeudi 1 septembre 2011

Mon bilan d'année, par Olivier Marchand

Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage et comme c'est celui-là qui conquit la toison.

Un jeune homme qui laisse derrière lui la cheminée fumante de sa chaumière bretonne et des parents tristes de le voir s'éloigner d'eux, mais néanmoins heureux qu'il entreprenne un tel voyage. Sur le quai, son laisser-passer à la main et un sourire aux lèvres, il dit au revoir à sa contrée natale, salue son Loire Gaulois, son petit Liré, et grimpe les quelques marches qui le conduisent au cœur de l'embarcation. Là, l'attendent six compagnons de bord avec lesquels il partagera ce voyage. C'est avec eux et grâce à eux qu'il pourra surmonter les épreuves qui l'attendent, vaincre les obstacles qui se dresseront sur son passage et combattre les monstres qui assailliront, à chaque instant, le navire qui l'amène au loin. Il n'est pas seul. Outre ses camarades, une force supérieure, Athéna Lepagienne, veille sur eux : divinité de la ruse et de la sagesse, elle a décidé de protéger de sa personne cette frêle embarcation.
Le navire s'éloigne sous un ciel immaculé, mais, à peine quelques milles effectués, il lui faut déjà combattre un premier ennemi. Dans un ballet aquatique, les sirènes font leur apparition et viennent caresser, de leurs doigts nacrés, le bois de la coque. Leurs chants envoutants, qui invitent à l'oisiveté et à la paresse, se frayent un chemin jusqu'aux oreilles du jeune homme. Ces douces paroles, qui ont déjà, il y a bien longtemps, eu sur lui l'effet escompté, viennent lui chatouiller la conscience et se font de plus en plus persistantes. C'est retranché dans une cale et les tympans percés que le jeune homme trouve l'antidote à ces langoureuses supplications. Enfermé et renfermé pendant des jours, il finit par oublier ces appels à l'indolence et se laisse emporter sur les flots de la volonté.
Les semaines passent, paisibles, heureuses, partagées entre les travaux et la lecture d'incunables. Les ennemis semblent avoir abandonné leurs turpitudes à son égard et le navire fend les flots sans embûches. Mais un beau jour, quelques temps après son départ, par un après-midi brumeux, le jeune marin reçoit un message de la divinité Lepagienne. Sur un simple vélin, est inscrit le message suivant :

« Au cours du mois de Mœmactérion,
avant le solstice d'hiver,
tu devras, en ta possession,
avoir ta Toison de liber.
En son absence, je ne saurais
te dire en quelle saison
moi, Athéna, te laisserai
revoir le toit de ta maison. »

En proie à l'anxiété, le jeune marin parcoure les mers intérieures, l'œil aux aguets, l'esprit affuté, à la recherche de sa toison. Voguant sans relâche pendant des jours et des nuits, il finit par débarquer au pays lestrygon. L'île est fascinante. Il se promène dans les champs d'orangers, se balade sur les sables blancs de la côte et quelques heures après avoir accosté, il trouve, étendue au beau milieu d'un sanctuaire à l'effigie du Dieu des mers, une toison de liber parsemé de fleurs de safran. À peine son index a-t-il effleuré le doux objet qu'une certitude pénètre son esprit : il tient entre ses mains l'objet de ses désirs, la toison de liber qu'avidement il recherchait. Il lui faut l'arracher à son berceau originel, le dérober et l'emporter, dans sa besace, à bord du navire.
Allant de Charybde en Scylla, le jeune homme parvient à dompter ladite toison. Il la découvre, la caresse, l'observe dans ses moindres détails, la débarrasse de ses parties obscures et se l'approprie. Désormais, elle est sienne et sienne elle restera. Le Dieu Poséidon, voulant se venger de l'affront que le jeune marin a commis en profanant un lieu sacré qui lui était dédié, fait, en de nombreuses occasions, vaciller l'embarcation, menaçant parfois de la faire chavirer. Il déclenche des vagues affamées de ravage sur le fragile navire de bois, cherchant de la sorte à arracher, à l'esprit du jeune homme, l'assurance de la réussite. Il est sur le point d'y parvenir bien des fois, mais le jeune marin, tenant d'une main ferme le gouvernail du navire garde le cap sur son objectif.
Et bien des lunes plus tard, les bras engourdis de fatigue, l'esprit harassé et les mains tétanisées à force de serrer contre lui sa toison, le jeune marin aperçoit, enfin, le port blanc qui l'a vu partir. Les jambes vacillantes, en proie au doute, il foule la terre ferme, se dirige sans tarder vers le cœur du sanctuaire et dépose, dans un coffre doré estampillé d'un oiseau-flèche, la toison, à l'attention des dieux de l'Olympe.
Le cœur léger, l'esprit rasséréné, il referme le coffre et regagne, plein d'usage et raison, le séjour qu'ont bâti ses aïeux. Aujourd'hui encore, derrière le clos de sa pauvre maison, le jeune marin attend la réaction des Dieux. Ont-ils, oui ou non, apprécié l'offrande ? Leur réponse ne devrait plus tarder…

samedi 20 août 2011

Mon bilan d'année, par Alexis Poraszka

On nous avait prévenus, une traduction, c’est du travail, beaucoup de travail. Personne ne peut réellement se rendre compte de l’investissement que cela demande. La traduction, pour en parler, il faut la vivre, la transpirer, la rêver. Car il faut s’accrocher, ne pas lâcher prise, ne pas se disperser, chose ô combien tentante quand les doutes s’installent et quand les questions restent en suspens… Et autant dire que des questions, il y en a eu pléthore. Maintenant que la traduction longue est terminée, je me demande encore si mes réponses sont les bonnes, si j’ai été à la hauteur de la responsabilité qui m’a été donnée… Désormais libéré de mes chaînes, envahi par un vent de satisfaction et de soulagement de me savoir arrivé au bout de cet énorme chantier, je peux enfin prendre du recul et repasser dans mon esprit le film de ces mois si intenses.
La traduction, c’est un ticket d’entrée aux montagnes russes. On fait la queue, on attend son tour devant le manège avec une certaine appréhension – vais-je résister ? Puis c’est parti, on est dans le wagon qui se met en route rapidement. On fait connaissance avec son voisin, on se sent en proie aux mêmes doutes mais aussi à la même excitation. On cherche la sensation forte. Et on va l’avoir. Tout au long de cette année, de ces mois de traduction où notre texte fait office de compagnon de route, on retient notre respiration, on crie pour évacuer la pression qui monte et descend, les nerfs lâchent et se reprennent et quand on croit que c’est fini, quand on pense que le manège est « over », c’est reparti pour un tour. Ceux qui me connaissent bien savent pourtant que je ne raffole pas des manèges… De ma traduction longue, j’en suis sorti comme je suis sorti d’Europa Park la première fois, avec des haut-le-cœur, avec l’envie de remercier le Ciel que tout soit enfin terminé et que j’en sois sorti indemne et vivant. Voilà. Un concentré de sensations fortes dans une centaine de pages. Pas la peine de sauter à l’élastique depuis un viaduc, le ressenti est le même en se plongeant corps et âme dans un texte.
Dès le départ, je me suis senti assailli par les interrogations, les dilemmes. Ne serait-ce qu’en ce qui concerne le choix du livre. Je ne souhaite pas plagier ou paraphraser mes collègues de promo mais on se laisse vite prendre au jeu : rechercher celui qui est fait pour nous. Il nous attend, là, sur une étagère poussiéreuse ou caché entre un Mendoza et un García Márquez… Une fois trouvé, on imagine que 50% du travail est fait. Que nenni, trouver le livre, ce n’est que l’apéro, c’est la soupe miso avant le plateau de sushis – mes six compères sauront apprécier la référence culturelle… Tout reste à faire. On le lit, on le découvre, on l’apprécie. On tente un premier jet, mais rapide, histoire de « décrasser » tout ça, à savoir le vocabulaire, le gros de la syntaxe et tutti quanti. Sauf que rien n’est toujours aussi simple, on rencontre un premier obstacle. Et de la même manière que les roses ne s’offrent jamais en chiffre pair, les problèmes, eux, ne viennent jamais seuls. Je ne saurais dire si j’ai pris les bonnes décisions. Il me semble que oui. Sauf qu’en petit bonhomme indécis que je suis, maintenant que je ne peux plus revenir sur le texte, je me dis que l’autre solution, celle que j’ai rejetée sans la moindre hésitation, c’était finalement peut-être la bonne. Voilà bien une frustration, une remise en cause perpétuelle, l’envie de défaire ce que j’ai fait la veille, de remettre ce mot que j’avais remplacé. Et tous ces problèmes de traduction… Mais que faire ? Toutes les solutions paraissent à la fois bonnes et mauvaises, utiles et ridicules. C’est là qu’il faut décider, trancher et assumer. Quoi qu’on en dise, mes choix, je les assume. Ils peuvent paraître hasardeux, un peu maladroits, exagérés peut-être… mais après avoir pesé le pour et le contre, il m’a semblé qu'ils étaient les bons. Bien sûr, il y a des pertes, et il faut apprendre à les accepter. Mais après tous ces détails qui font de notre traduction – en tout cas de la mienne – un Sudoku force six, il y a ces moments qui nous remplissent de joie. Ceux où les solutions, à force d’acharnement, apparaissent comme une évidence, déboulant sans crier gare. On ne les voit pas venir, mais on est content de voir arriver les renforts car sur le front, on a perdu des hommes, on s’est arraché les cheveux. On se sent stupide de ne pas y avoir pensé plus tôt alors que cela fait quatre mois qu’on se demande s’il n’y a pas une erreur dans le texte. Ces petits instants, « que je ne peux décrire que comme épiphaniques » – pour citer Adrián, le personnage de ma traduction – où l’ampoule éteinte au fond de notre cerveau a un ultime instinct de survie et décide de s’allumer, ces instants-là sont de véritables moments de bonheur. Et c’est ainsi qu’après neuf jets, on se sent fier. On est allé au bout, et on a donné tout ce qu’on avait : on y a mis notre cœur, notre énergie, notre sommeil… Voilà bien quelque chose qu’on ne pourra jamais nous reprocher. Bien sûr, il y a des choses à dire, des corrections à faire mais une traduction n’est jamais vraiment terminée, et ça, personne ne peut le contredire.

Mon bilan d'année, par Vanessa Canavesi

Récit de déboires amoureux (ou Ma traduction longue et moi)

Ce que j'ai ressenti quand il m'a quittée ?
Le vide, d'abord. Non pas que je sois triste de l'avoir vu partir ; d'ailleurs, il faut dire qu'on ne s'aimait pas franchement, le texte espagnol et moi. Chut, j'espère que l'auteur ne m'entendra pas, mais j'avoue avoir parfois détester son style, puisque je le trouvais inexistant. Évidemment – comme pour tout – on n'apprend qu'avec le temps et la maturité à se méfier des apparences. Alors, pourquoi l'avoir choisi, lui, si je ne le voulais pas réellement ?
En vérité, tout allait très bien au départ ; nous coulions des jours heureux, lui dans sa version originale à la couverture cartonnée, moi blottie dans ses doux murmures, bercée de mes illusions. Il me susurrait des messages d'espoir : « On va faire un bout de chemin ensemble, tu vas voir, ça va être formidable. » Et moi, je le croyais. Après tout, outre son sujet accrocheur, je l'avais choisi pour ses qualités de récit bien ficelé, pour son style caractéristique de quelqu'un qui va droit au but, qui sait ce qu'il veut, qui s'exprime par des phrases si lapidaires qu'on ne s'en sort pas indemne. Mais voilà, c'est comme pour tout, je vous dis. Ce qui justement me l'avait fait préférer aux autres a bien vite commencé à m'exaspérer. Nous nous sommes souvent disputés (« Pourquoi est-ce qu'il fallait que tu sois si différent, hein ? Tu es impossible à rendre en français. En français, on ne s'exprime pas comme ça, un point c'est tout. Ah, je regrette tellement que tu sois aussi réfléchi, aussi pensé, aussi schématisé, allez, un peu de fantaisie, quoi ! De toute façon, tu n'es même plus un vrai livre à mes yeux. Je ne t'aime plus. »).
Lui, il ne répondait jamais rien... Oh, j'ai été à deux doigts de le quitter, plus d'une fois. Mais ma pire attaque a été l'ignorance. Je faisais semblant de m'en préoccuper, mais jamais je n'avais cherché à le connaître plus en amont. Je l'ai ignoré ainsi, feignant l'amour, jusqu'au jour où il a fallu que je regarde la réalité en face. Il avait une personnalité, bon sang. Une personnalité à lui. Et si je voulais avancer avec lui, il fallait que je fasse avec. Alors j'ai commencé, laborieusement, à le questionner. Pour de vrai. Je l'ai observé sous plusieurs angles, je l'ai regardé en face, j'ai joué avec lui...
Et un jour, j'ai pris ma décision. J'allais, comme on peint un modèle nu au centre de la pièce sur les remparts de sa toile, m'amuser à le peindre. À le traduire. Je nous ai dessiné ensemble, j'en ai parlé autour de moi, j'ai dit « mes personnages ». En définitive, je l'ai adopté.
Il prenait de plus en plus de place dans ma vie. J'ai appris à l'aimer en le transformant à travers ma peinture. Je lui ai donné des couleurs là où il était fade, mais sans jamais faire affront à sa nature profonde. J'ai tracé ce qui me semblait être sa stricte représentation à l'endroit où ses traits étaient les plus prononcés. C'est à cet instant que j'ai compris. Cette peinture, ma version française, celle qui représentait la finalité de notre histoire, l'art absolu, la création, elle, je l'aimais depuis le début.
Certes, j'avais fricoté avec le texte espagnol, j'avais essayé de le changer, mais on ne change pas les gens, un point c'est tout. La version française, je pouvais la façonner, elle était malléable à merci, et plus elle ressemblait au texte espagnol, plus je la trouvais digne d'exister. Elle le sublimait. Oh, elle n'était pas parfaite, pas aussi belle que son modèle là-haut dans le monde des idées platoniciennes, mais elle avait le mérite – et l'honneur – de le représenter. Le jour où j'ai dévoilé le tableau final au reste du monde, quand les gens se sont mis à le lire, avec un regard neuf, sans a priori, et qu'ils ont apprécié la beauté de ses formes, qu'ils l'ont critiqué, là, j'ai su que notre histoire avait été une belle histoire. Et j'ai pu laisser partir le modèle et mon travail. Peu importe ce qu'il advient, cet amour platonique valait la peine d'être vécue.
Et cette sensation de vide, eh bien, non, ce n'est ni un chagrin d'amour, ni la tristesse d'une mère qui laisse partir son enfant. Ce vide-là, c'est plutôt un sentiment de vertige, le même vertige que l'on peut avoir devant l'immense brèche du Grand Canyon.
Depuis qu'il est parti, je suis au bord du précipice. Mais non, je ne veux pas mourir !
Ce Grand Canyon, c'est l'ampleur des possibilités qui s'offrent à moi. Je m'explique.
J'ai poussé l'art tellement loin que je suis arrivée à aimer un texte et à le rendre dans une autre langue. Tout le champ des possibles littéraires et linguistiques s'ouvre devant moi. Tout est traduisible, je peux et je veux tout traduire. Réaction mégalomaniaque post-creatum ? Illusion d'adolescent en émoi devant ses premières amours ? Ce qui est sûr, c'est que traduire a pris une autre dimension.

***

11 août 2011. Centre d'étude et de recherche pour le traitement des addictions.
Laboratoire expérimental. 15H45.

« Euh, voyons voir... Hum, oui, un cas rare, très rare... Quoique j'en ai déjà croisés dans ma carrière d'addictologue... Ce que nous avons sous les yeux est une forme rare de dépendance accrue à cette substance nouvelle, là, la tra... Oui, voilà, c'est ça, ça entre dans la catégorie des nouvelles formes d'addictions... Dépendance au jeu, à l'alcool, tout ça on connaît, on a déjà vu... Tandis que là... Poh poh poh... Ce narcotique-là devait être vraiment puissant... Si c'est pas malheureux, sur une pauvre jeunette comme ça... Ah, mais c'est original, c'est original ! Voyons voir... Hum... J'ai la liste des symptômes, là... Oui, intéressant... Activité anormale dans l'épithalamus, entraînant une dérégulation du sommeil, de la faim et de la soif... Bah, rien de plus normal pour une addiction ! C'est tout ce qu'on a relevé au scanner ? Ah oui, macrocéphalie spontanée observée sur le lobe préfrontal... C'est sans doute la preuve d'une inflammation dans la région de l'intelligence créative... De quels symptômes se plaint la patiente ? Fourmillements, oui... Frustration, OK... rien de plus normal...
Dépression, c'est bon... Vertige. Vertige... Vertige ? Ah, ça, vraiment, je ne sais pas d'où ça peut venir... Comment vous appeliez cette nouvelle drogue, déjà ? La tra... traduction ? Hum, intéressant, et rare, en tout cas, très rare... »

vendredi 19 août 2011

Mon bilan d'année, par Stéphanie Maze

Faire le bon choix, ne pas se tromper, trouver un SYSTÈME sont autant de phrases qui résonnent dans ma tête lors des premiers mois de cours. On écume nombre de livres, nombre de pages, mais pour autant le bon choix existe-t-il, toute traduction n'est-elle pas un défi à part entière, ardu, quoiqu'il en soit. Seulement, la panique est là. Le choix finit par être fait. C'est l'aventure qui commence cette fois, pouvoir se lancer dans la fameuse traduction longue dont on a cesse d'entendre parler. L'heure du premier jet est arrivée, je noircis des feuilles blanches sans réellement ressentir le texte, histoire de mettre la machine en route. J'essaie tant bien que mal d'établir un code couleurs pour identifier les problèmes, les différencier, et bien que me retrouvant face à des pages ô combien guillerettes, l'inutilité de l'entreprise se fait vite ressentir, me perdant au milieu des différentes teintes. Le premier jet terminé, j'ai enfin l'impression de m'atteler à la traduction, de chercher à m'imprégner du texte, des voix du narrateur. Là où il est seul et où la tâche pourrait sembler plus aisée, que nenni ! Les voix et les rythmes sont multiples, un réel foisonnement chez cet être solitaire. J'identifie les problèmes peu à peu, réussissant à en résoudre quelques-uns, d'autres me résistent, prenant un malin plaisir à me narguer, à me hanter, envahissant mes nuits. Parfois, c'est un mot sur lequel on butait qui surgit sans crier gare, au détour d'une conversation, d'une lecture, d'un film. C'est souvent en cessant de m'ingénier à trouver LA solution, qu'elle a pointé le bout de son nez. Le recul nécessaire dont on a si souvent parler est véritablement un atout précieux. Et puis – et je crois que c'était le plus difficile – il a fallu accepter les pertes... Les jeux de mots, paronomases et autres polysémies entêtantes qui n'ont su trouver leur égal dans la langue cible, des cheveux ont été perdus dans la bataille, mais le traducteur ne doit-il pas apprendre l'art du renoncement...? Et puis, il y a des doutes qui m'ont accompagnée jusqu'à la dernière minute, des décisions – et là, je pense que l'erreur de méthode est flagrante – qui n'ont été prises qu'à la toute fin, des phrases qui ont été retouchées juste avant de démarrer l'impression.
Une expérience intense donc, laissant comme un goût amer, fruit d'une insatisfaction chronique je pense, de doutes incessants qui perdurent même après m'être « débarrassée » de la bête, impression qu'une traduction n'est jamais un produit tout à fait fini mais toujours perfectible...

jeudi 4 août 2011

« Première apprentie traductrice sur la ligne d'arrivée », par Julie Sanchez

Comme vous le savez, une grande part de l'évaluation de l'année des étudiants du Master 2 pro « Métiers de la traduction » concerne la fameuse "traduction longue" (100 pages de 1500 signes) ; avec la précision que ce sont eux qui choisissent le texte sur lequel ils auront finalement travaillé pendant presque l'intégralité de l'année universitaire. Une sacrée responsabilité ! Une belle aventure ! Leur première vraie traduction… en attendant d'entrer, souhaitons-le pour eux, dans le monde professionnel.
En général, je demande à ceux qui en ont terminé de m'écrire un petit texte pour me donner leurs impressions et aussi pour leur faire prendre ce recul toujours nécessaire pour le travail de traduction. Un traducteur qui ne réfléchit pas à sa manière de procéder ? Non, ça n'existe pas ! En mettant ses idées au clair, on comprend un peu mieux ce que l'on fait, donc à plus long terme ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Sans compter que ces quelques lignes sont l'ébauche du petit topo à préparer pour le jour de la soutenance.
Que les autres apprentis traducteurs se frottent à leur tour à l'exercice quand ils auront terminé !

***
Hier soir, en bouclant la mise en page de ma traduction longue, les paroles de Caroline ont pris tout leur sens : notre traduction est comme un bébé.
On n’est pas certes l’auteur du livre mais on est un peu auteur tout de même !
Pour cette traduction longue, projet de fin d’année, nous avons tous travaillé de longs mois.
J’ai eu la chance d’être en contact avec l’auteur, Jaime Casas. Il a su me donner une vision de son texte que j’ai rarement lors de mes lectures. J’ai aimé ce livre dès le début et je l’aime encore plus aujourd’hui. Est-ce grâce à l’auteur, à l’histoire, à l’écriture, au dépaysement… Je ne saurais le dire. Peut-être est-ce un mélange de tout cela.
Une relation s’est installée entre l’auteur et moi, pleine de respect et de tendresse. J’ai retrouvé cette chaleur qui m’a fait tant aimer le Chili et les Chiliens que j’ai pu y rencontrer. Il a toujours été là, prenant de mes nouvelles, me souhaitant bon courage sans jamais trop s’immiscer dans mon travail. Il s’est dit honoré et m’a même offert un cadeau, un livre numérique sur la Patagonie pour que je découvre « sa terre » (les décors du Maquillador de cadáveres y apparaissent et les photos sont juste magnifiques).
Cependant, il est vrai que je n’ai pas tout le temps été motivée pour travailler le texte. Fatigue, trop plein, prise de distance difficile voire quasi-impossible certains soirs. Après une journée intense au stage, l’envie n’était pas toujours là.
La tâche est ardue mais il faut tenir bon.
Être en contact avec l’auteur m’a poussée à donner le meilleur de moi-même. J’ai eu envie de rendre cette traduction aussi bonne que la version originale.
Bon, le résultat n’est sans doute pas là car il s’agit d’une première traduction. J’entends par là une première traduction de tant de feuillets, à tenir sur le long terme. Et puis d’ailleurs, désirer qu’une traduction soit aussi bonne que l’original, n’est-ce pas une utopie ? Il y a toujours des défauts, des choix à faire, des choses à sacrifier…
En tout cas, jamais une traduction ne m’avait donné de telles sensations. J’ai placé beaucoup d’espoirs dans ce travail, j’ai voulu voir ce texte grandir, je l’ai poussé, je l’ai malmené, j’ai eu du mal à ne pas l’idéaliser, j’ai dû prendre sur moi pour éviter de trop m’emballer et de ne pas voir la réalité. J’ai voulu qu’il soit le meilleur possible, le plus beau. Et j’ai eu du mal à voir ses défauts.
Il paraît que les parents voient toujours les défauts des enfants. Enfin des enfants des autres, jamais des leurs. C’était un peu ça avec cette traduction.
On a pointé du doigt des tics que j’avais, des erreurs de débutant (mais ne suis-je pas une débutante ? Cela n’excuse rien !). Je me suis vexée quelquefois, mais j’ai appris à écouter, à me remettre en question.
Nicolas Boileau ne disait-il pas dans L’Art Poétique :
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Comme je l’ai dis, le texte ne nous appartient pas, mais nous sommes comme des auteurs. Ces mots, si sages, me semblent tout à fait appropriés pour un traducteur.
Modestie, endurance et travail sont les maîtres mots.
Il doit rester bien des erreurs malgré mes relectures (que je n’ai pas pu voir à cause de mon inexpérience et de ce manque de distance). Mais je vais devoir laisser ce texte prendre son envol…
Il va être examiné par des yeux experts, jugé et je devrai justifier mes choix et expliquer ma démarche.
Cet exercice aura été une expérience magnifique. Douloureuse mais magnifique.

J’espère maintenant que mon travail ne décevra pas et qu’il sera à la hauteur du texte d’origine. Le choc de fin de traduction est passé, je ne peux plus rien faire, je dois prendre encore plus de distance. Il n’y a plus qu’à attendre septembre pour savoir ce que vaut vraiment cette traduction.
Alors, rendez-vous à la soutenance !

samedi 14 mai 2011

Une apprentie traductrice aux prises avec le 3e jet de sa traduction longue, par Stéphanie Maze

[Rappelons que pour l'évaluation de leur année, les étudiants doivent réaliser une « traduction longue », soit 100 pages de 1500 signes d'une œuvre littéraire – choisie par eux]

D'emblée une question se pose : le nom du protagoniste. Ce nom, je ne peux le conserver, le poids du sens est trop important pour le servir tel quel au lecteur. Il faudra donc trouver une solution, une première se présente, incertitude, on m'en propose une deuxième, incertitude, retour à la première, dans un va-et-vient incessant. Élément qui demandera encore de la réflexion... Passons sur le purement « intraduisible » : jeux de mots, paronomases, polysémie inexistante en français... Il me semble finalement que ces points ne sont pas fondamentaux dans la traduction – importants, oui, c'est certain – mais ils ne sont pas le ton, la « voix » du texte. LA voix, si seulement... Il a beau n'y avoir qu'un narrateur, sa voix change, fluctue, tantôt lyrique, exaltée, tantôt distante, froide. Passage du « je » au « il » en un éclair, dans une même phrase ; du discours au récit ; de l'adresse directe aux lecteurs à l'interpellation de ses muses, les femmes que le narrateur a aimées. La plume du traducteur a à peine le temps de s'imprégner d'une voix, de sentir que, ça y est, le ton est là, qu'aussitôt il se retrouve transporté dans un autre univers. Les digressions sont là, qui viennent rompre le rythme, digressions scientifiques, philosophiques, astrologiques, belliqueuses. Chacune son rythme, son vocabulaire spécifique.
Où se trouve la solution : dans la conjugaison, dans la ponctuation, dans le vocabulaire, dans un changement de syntaxe ? Tantôt dans l'un ou dans l'autre. Trouver pour chaque situation, une solution sans pour autant sombrer dans quelque chose d'artificiel, en respectant toujours l'intention de l'auteur. Cette camisole me colle au corps, savoir se mouvoir dedans sans jamais s'en dégager.
Et d'autres questions plus académiques assaillent mon esprit : comment justifier ce changement ? J'entends le capitaine du bateau crier au large « Pourquoi tu changes ? Si tu changes, justifie », puis se fait entendre la voix d'un autre capitaine : « On me demande souvent pourquoi ? Mais la traduction, c'est ça. On sent que c'est bon, qu'on y est, mais je ne sais pas l'expliquer ». Ces deux voix se mêlent, puis-je justifier ce changement ? Non, pour autant vais-je laisser cette tournure qui ne me semble pas correspondre à l'esprit du texte, cette tournure qui accroche ? Les débats intérieurs s'enchaînent, sont ensevelis puis rejaillissent au gré du texte.
Une œuvre, aussi, truffée de références : scientifiques, littéraires, mythologiques, philosophiques. La certitude de passer à côté de certaines sans même m'en rendre compte, de desservir le texte...
Et puis même si, comme dit plus haut, les cas d'« intraduisible » ponctuels ne sont pas l'essence de l'œuvre, peut-être le deviennent-ils lorsqu'ils sont légion, lorsque les jeux de langage fourmillent...
Bilan du troisième jet : la route est encore longue...

lundi 11 avril 2011

Récapitulatif pour les soutenances de septembre

Voici ce qu'il ressort de nos échanges de mails (signalez-moi s'il y a des erreurs)

Passeront avec Marta et moi
Stéphanie
Olivier
Vanessa

Passeront avec Cecilia et moi :
Auréba
Julie
Alexis
Perrine

Je vous rappelle (et j'insiste) qu'il faudra que la traduction ET le rapport de stage parviennent aux membres du jury (je verrai d'ici peu si peu si vos tuteurs, Aline Schulman et Marianne Millon peuvent elle aussi se joindre à nous) le 15 août dernier délai. Prévoyez dès à présent un calendrier pour vous organiser au mieux… Les soutenances auront lieu la première ou la deuxième semaine de septembre.

lundi 28 mars 2011

Petit traducteur deviendra grand : étape 1, la prise de contact avec l'auteur – par Julie Sanchez

En photo : Les petits poissons dans l'eau
par MERCEDES CAMACHO

Ce week-end, un peu stressée, je me suis demandé s’il fallait que je joigne l’auteur du livre que je traduis ou non. Sur les conseils de Caroline, j’ai foncé hier soir.
Je ne trouvais presque rien à propos du livre sur internet (El maquillador de cadáveres, LOM) et encore moins de choses sur l’auteur, Jaime Casas.
Je l’ai trouvé sur facebook (je me suis dis que j’allais voir au cas où mais je ne pensais pas que ça aboutirait…) Il y a énormément de Jaime Casas mais j’avais vu son visage sur un article.
Je lui ai écrit timidement. Je me suis présentée, lui ai dit que je traduisais son livre pour mes études et lui ai expliqué en quoi consistaient ces études. Pour finir, je lui ai demandé s’il aimerait que nous correspondions. J’ai essayée d’être brève et de ne pas l’agresser.
Je ne m’attendais pas à recevoir une réponse si rapide et positive de surcroît ! Ce matin, il avait déjà répondu. Il m’a dit qu’il était enchanté que je lui aie écrit, qu’il avait un tas de questions à me poser (ce que j’ai trouvé assez drôle) et qu’il me remerciait de traduire les aventures de Pancho, le personnage principal.
Pour l’instant j’ai uniquement répondu à ses questions et je verrai où ces échanges de messages nous mènerons. Je n’ai pas de gros problèmes de traduction pour l’instant, plutôt des problèmes de mise en français. J’aimerais parler du texte avec lui, ce qu’il représente pour lui, son histoire (je possède la quatrième édition qui date de 2007. La première date de 1996).
J’ai fait des recherches sur lui car j’ai envie d’en savoir plus sur ce livre qui m’intrigue (oui, même en le traduisant, il m’intrigue encore. Pourquoi ce thème, pourquoi cette région… J’ai déjà quelques idées mais j’aimerais que l’auteur me l’explique).
Caroline m’a demandé si je ne craignais pas de créer une relation "personnelle" qui pourrait me faire perdre ma distance critique. Je dois dire que c’est encore tout frais et que je n’y ai pas vraiment songé… Je vais tenter d’éviter que cet échange influence trop ma traduction mais je pense qu’elle peut aussi l’enrichir. Je ne sais pas trop de quoi nous allons parler par la suite, j’attends son prochain mail. Je vais être prudente et je verrai au fil du temps…

mercredi 9 mars 2011

Exercice d'écriture spécial, par Alexis Poraszka

Alexis nous parle du personnage principal de sa traduction longue, Los delirios de Adrián d'Enrique Rentería

Si Freud devait analyser les pensées et les rêves d’Adrián Alconedo, il y perdrait à coup sûr son latin… ou son allemand. Et la thérapie serait longue et onéreuse… Car Adrián n’est pas un garçon comme les autres. Il est extrêmement difficile à cerner tant il est complexe.

Le trait de caractère que l’on découvre en premier, c’est sa solitude. Adrián est un être solitaire, il n’aime pas les gens et ne souhaite pas se mêler aux autres. Seules quelques rares élues ont eu une place dans son cœur et une certaine importance dans sa vie : les quatre jeunes femmes qu’il a aimées. Il parle d’elles d’une manière affectueuse mais on se rend compte, au fil des pages, qu’Adrián souffre de ces histoires non abouties (un baiser manqué) ou d’abandon (l’une part pour l’Italie). D’ailleurs, le schéma de l’abandon peut également être perçu à travers le prisme de sa relation avec Gabriela, sa sœur. Elle, depuis ses quinze ans, n’a eu de cesse de voyager en Europe et de quitter le foyer familial, circonstances qui donnent l’impression à Adrián de méconnaître sa sœur et de la détester.
Dans son journal intime, le jeune homme fait appel à ses souvenirs qu’il souhaite transmettre à Marilia, la femme qu’il aime. Ce que l’on apprend rapidement, en lisant la partie récit (les impressions de Gabriela à la lecture des confessions de son frère), c’est qu’il a une forte tendance à déformer les faits et à exagérer. Adrián apparaît alors aux yeux du lecteur comme un manipulateur afin de justifier la haine qu’il a pour sa sœur. Elle, d’ailleurs, fait référence à son cahier et à son contenu en parlant des « inventions d’Adrián ». L’effet produit est intéressant, on a quelques fois des difficultés à séparer le vrai du faux de ce qu’il dit.
On peut également souligner qu’il est un personnage sadique, il aime faire souffrir ou détruire tout ce que sa sœur aime, tout ce qui lui appartient, et à la poursuivre pour l’effrayer, la perturber. Ses pulsions morbides le poussent par ailleurs à envisager, à plusieurs reprises, le suicide.
Pour terminer, si je devais exprimer ce qu’il inspire en moi et définir l’éventuel lien qui nous unit, je dirais qu’au-delà de sa folie et de ses délires criminels, je le trouve plutôt attachant. Je ne trouve pas attachant le fait qu’il ait des pulsions meurtrières ou qu’il donne l’impression d’en vouloir à la terre entière, mais le fait que tout cela découle d’un mal-être et d’un manque latent d’attention, de reconnaissance et d’amour, de la part des autres mais surtout de sa famille. Certes, il semble en perpétuelle fugue, il se vante d’être un solitaire, un vrai, mais à bien y regarder, il est plus exclu par ceux qui l’entourent que par lui-même, à commencer par ses parents. Entre une mère occupée par ses activités dans sa galerie d’art et un père absent à cause de son travail de médecin, Adrián se retrouve seul avec ses extravagances qui ne sont pas au goût de sa mère qui semble le rejeter. Son père, lui, incapable de faire face à son épouse, n’arrive pas à « défendre » son fils face à l’alliance mère-fille. Voilà comment, au fil de la lecture, après l’avoir considéré comme un fou psychopathe, je me suis surpris à développer une certaine compassion pour ce personnage perdu et torturé, en proie à un profond mal-être. Et je m’identifie assez à son besoin d’indépendance et de solitude.

lundi 7 mars 2011

Exercice d'écriture spécial, 2, par Auréba Sadouni

Auréba, elle aussi, devait nous parler du personnage principal de sa traduction longue…

***

Gabriel Saviela

Est-il possible qu’un tueur en série aveugle ne se fasse pas pincer ? C’est ce que vous découvrirez si vous lisez Capitán de las Sardinas de Manuel Manzano, qui a dressé pour nous une galerie de portraits hauts en couleurs, de personnages se retrouvant dans des situations hilarantes. Un sujet grave, oui, mais un ton léger et une impossibilité de ne pas rire.

Nous savons dès le départ que quelque chose ne tourne pas rond chez Gabriel Saviela. Étant aveugle et ayant été frustré et maltraité dans son enfance, une enfance qui par ailleurs a été prolongée jusqu’à ses cinquante-cinq ans, la condescendance humaine voudrait qu’on éprouve de l’empathie pour lui, mais non, impossible, sauf pour les plus naïfs, comme Manuel. Gabriel est bien trop antipathique. C’est une personnalité tellement affreuse que c’en est drôle. Tout est poussé à l’extrême chez lui. Personnage en fuite, il se fait remarquer car il y a un gros décalage entre ce qu’il croit faire et ce qu’il fait réellement. Nous adorons nous moquer de lui, mais nous n’aimerions surtout pas croiser son chemin dans la vraie vie. Nous qui connaissons l’envers du décor, nous savons que Gabriel n’est idiot qu’à moitié, et que c’est un stratège manipulateur ayant du sang froid, sachant que dire et que taire. Gabriel n’est pas le personnage principal, mais le premier personnage que le lecteur découvre. Autour de lui, d’autres personnages évoluent. Manuel est un personnage aussi important. D’ailleurs, c’est lui le personnage éponyme de l’œuvre, car « capitán de las sardinas » signifie « poule mouillée », et c’était son surnom dans les cours de récréation. Quant à Nicodemo et Boris Beria, les enquêteurs, nous suivons leur évolution en même temps, et Manuel Manzano leur accorde le premier rôle dans un autre roman, intitulé El hombre de plastilina. Tous ces personnages évoluent chacun de leur côté avant que leur chemin se croise. Un point commun entre eux tous : ils sont ridicules et font mourir de rire.

dimanche 6 mars 2011

Exercice d'écriture spécial, par Perrine Huet

Perrine, elle aussi, avait à "décrire" le personnage principal de sa traduction longue (Falta alma de Javier García Sánchez).

Voici :

María est une jeune fille à la recherche d’un emploi. Elle est bien élevée, elle parle avec politesse, diplomatie et respect. En revanche, dès qu’on la titille, elle devient très rapidement impulsive, préfère aller droit au but et n’hésite pas à exprimer le fond de sa pensée. Dans ces moments-là, elle ne mâche pas ses mots et refuse de perdre son temps dans des simagrées, tout en restant néanmoins courtoise. Malheureusement, elle se retrouve face à deux sœurs, Leonor et Begoña, qui testent les limites de sa patience, et malgré ses efforts, la fougue enfouie en elle ressort au grand jour. Elle réalise qu’en franchissant le seuil de leur porte, elle s’est enlisée dans un immense bourbier, mais, bien qu’elle ait une envie folle de fuir, son extrême curiosité et sa remarquable patience l’empêchent de tourner les talons.
L’ambiance pesante de la maison la met mal à l’aise, et les deux femmes ne font qu’accroîtrent sa gêne. Leurs échanges de regard incessants lui donnent l’impression d’être un animal de foire qui suscite à la fois la peur et l’intérêt. La pièce exiguë dans laquelle elle est reçue lui rappelle sa légère claustrophobie. Sa combativité et son orgueil sans limites lui permettent cependant de relever haut la main les défis incessants que lui lancent Leonor. C’est d’ailleurs cette attitude légèrement effrontée qui la conduit au vieil homme dont elle obtient finalement la charge.
María joue aussi du violon. Détail anodin à première vue. Mais lorsque l’on se penche plus sérieusement sur la question, on comprend que c’est justement pour cette raison qu’elle est coincée dans ce boudoir, entre ces deux sœurs. Sa répartie, son aplomb et sa détermination séduisent le vieux monsieur qui accepte de la faire pénétrer dans son univers ô combien singulier. Cette passion qu’elle partage avec le vieillard les rapproche très étroitement et éveille en eux une amitié touchante et surprenante. Une belle complicité naît entre ces êtres si différents et si semblables à la fois. Après cette rencontre inattendue, María aura beaucoup appris sur l’être humain, ses forces et ses faiblesses, et ne sera plus jamais la même femme.

Exercice d'écriture spécial, par Vanessa Canavesi

Message d'accompagnement du texte de Vanessa :

Il est un peu particulier, j'espère avoir respecté les limites du sujet initial. Je devais "décrire" mon personnage principal, ce qui s'est transformé en "faire parler son personnage principal", pour arriver à prendre sa voix. J'ai donc imaginé une suite possible au roman, où, en l'occurrence, on "entend" le protagoniste parlait de lui...

Ledit roman est d'Alonso Cueto, auteur péruvien : El susurro de la mujer ballena, Ed. Planeta, 2007.

***

« [...] Je laisse donc la parole à Verónica, puisque c'est elle qui est à l'honneur aujourd'hui. Je sais combien l'exercice est difficile pour elle... Remercions-la d'autant plus d'avoir accepté de nous faire ces quelques confidences sur son œuvre.
— Hum, merci Milagros. Je tenais d'abord à remercier à mon tour chaleureusement toutes les personnes qui m'ont accompagnée dans ce projet, qu'elles fassent partie du journal ou pas. Tu vois, Drago, même à toi, j'ai envie de dire merci. Sans rancune ?
Tu as raison, Mila, c'est assez embarrassant pour moi de devoir parler devant vous. J'ai toujours eu beaucoup de mal à m'exprimer... Déjà, Monsieur Lucho le sait bien, pendant les réunions, quand il fallait exposer les résultats de ma section, c'était la croix et la bannière. Par chance – surtout pour mes lecteurs ! – j'ai croisé la route d'un écrivain fantastique. Vous ne le connaissez pas, il n'a pas voulu co-signer le livre. Il n'est pas là aujourd'hui, mais je lui rendrai hommage chaque fois que j'en aurai l'occasion. Parce que, je l'avoue, j'ai l'impression de ne pas être à ma place ici. Je suis tout de bon une usurpatrice. Je n'ai fait que raconter une histoire commune, dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres. Raconter, pas écrire !
En fait, j'ignore ce que vous attendez de moi maintenant. Je sais que les ventes ont fait monter en flèche la cote du journal. Je m'en félicite. Mais vous, les quelques personnes qui êtes mes amis et collègues, et tous les autres, qui ne m'aimez pas, qui ne faites pas attention à moi – et c'est normal ! –, j'espère que vous mesurez à quel point ma vie était insignifiante avant ça. Croyez bien qu'elle le redeviendra suffisamment tôt. Je suis persuadée que chacun se fichait pas mal de savoir que la petite Vero respo de la Page Internationale était tombée par hasard sur une vieille connaissance dans un avion. Qu'est-ce que ça pouvait bien vous faire ? Peu importe que ça ait bouleversé mon existence. De toute façon, en un quart de seconde, une action sans importance, ça vous ébranle le plus robuste d'entre nous. Alors, là...
Moi, je vais vous dire, heureusement que je l'ai rencontrée, cette fille. Sans elle, jamais je n'aurais pu faire ce bouquin. Même si elle n'en est que l'instrument, et que c'est tragique. Même si, en plus, je n'y dévoile absolument rien, alors que je ne fais qu'y parler de moi.
Je n'ai aucune envie de vous parler de moi. Ce personnage, la Verónica qui a côtoyé Rebeca pendant cette sombre période, je suis désolée de vous décevoir, mais ça n'est pas moi.
J'ai vraiment détesté ce que j'ai entendu : « Oh, Vero. Félicitations pour ton livre. Je l'ai lu, tu sais, d'un bout à l'autre, et je t'y ai totalement découverte ! C'est fou, je ne savais pas qu'on pouvait souffrir autant, juste à cause des sentiments d'une autre personne. En tout cas, c'était très courageux, de parler de toi comme ça. » Bien sûr que ça aurait été courageux ! Pauvre idiote. Ce serait juste pour le plaisir, là, que je me serais mise à nu devant toi ? Et toi, ça ne te dérangerait absolument pas de me triturer en plein cœur, pour voir ce qu'il y a à l'intérieur !
En fin de compte, Rebeca savait, elle. Elle connaissait tout ça, parce que son personnage à elle la poursuivait depuis l'enfance. Jamais personne ne s'est posé la question de savoir ce qu'il y avait réellement sous l'enveloppe cerclée de graisse. Sauf moi, à mes dépens...
Voilà ce que je voudrais faire comprendre : mon livre n'est pas un catalogue de nos petites histoires, à Rebeca et à moi. Ce n'est pas non plus une fenêtre grande ouverte sur un pan de ma vie, ce qui satisferait trop tous les voyeurs qui se cachent ici, sans parler de la famille. C'est un hommage révolté au personnage de la femme baleine, qui a fidèlement hanté le corps de Rebeca toute sa vie. C'est le murmure qu'elle émettait parfois.
J'espère que le message est passé. Je ne parlerai pas de moi, parce qu'il n'y a rien à dire. J'ai un fils adorable, un mari égoïste mais fidèle, vous savez grâce au livre que j'avais aussi un amant, avec qui, soit dit en passant, c'était l'extase. Vous savez que j'ai eu des difficultés à me remettre physiquement et moralement du passage du cyclone Rebeca sur ma vie. Vous savez que je ne quitterai pas mon poste au journal, n'en déplaise à certains, même avec ce succès naissant. Pour le reste, pour mon personnage, pour la Verónica fictive, vous savez désormais que c'est un être banal, qui ne sait pas s'exprimer, qui ne laisse jamais filtrer la révolte extrême qu'il renferme, qui est ballotté par ses sentiments. C'est ce protagoniste avec lequel il me faut composer en permanence. Pas de tout repos... [...] »

samedi 26 février 2011

Exercice d'écriture spécial, par Julie Sanchez

Julie avait la difficile tâche de présenter le protagoniste de sa traduction longue – l'objectif étant évidemment que le comprenant et le décrivant bien, elle serait mieux à même de le faire parler, marcher, manger, etc.

Le roman de son choix :
Maquillador de cadáveres de Jaime Casas. Première édition en 1997, quatrième en 2007. LOM éditions.

Avec ses dix doigts, Pancho Veloso touche à tout. Il tripote, trifouille, malaxe, caresse, tâte, palpe, manipule, tripatouille, triture, manie, attrape, effleure… Il est distant, insaisissable mais voit le monde tel qu’il est vraiment. Panchito se fie à ses sens et il ne se trompe presque jamais. Il arrive à déterminer le caractère des gens, à percer à jour leurs vices et leurs qualités. Mais surtout leurs vices, il faut l’avouer ! Le plus fou est qu’en touchant leur visage, il arrive à percevoir ce que les morts ont ressenti juste au moment de leur décès. Pour développer ce don et rendre les cadavres « plus vivants », il apprendra l’anatomie aux côtés de don Juan Robles, médecin légiste du Sud du Chili. Dans ces contrées lointaines, balayées par le pampero, Velosito va découvrir son corps, les plaisirs charnels, la vie… La mort est omniprésente mais elle rend ce jeune adolescent encore plus vivant. On s’y attache à ce gamin difficile, curieux et un peu bizarre même si on ne le comprend pas toujours et qu’il nous dégoûte parfois. Il est surprenant et profond. Un héros atypique, dans un monde trop peu connu. Tout semble magique et terre à terre à la fois.
L’apprentie traductrice que je suis s’y est peut-être trop attachée. Trop et trop vite.
La séparation risque d’être difficile…

jeudi 28 octobre 2010

Entretien avec Amélie Rioual (promo Aline Schulman), réalisé par Julie Sanchez

1) Bonjour ! Tout d’abord, j’aimerais savoir quel a été le livre que tu as choisi pour ta traduction longue ?
J’ai choisi Llueven ranas en la Mancha de Juana Samper Ospina.

2) Pourquoi as-tu choisi ce livre en particulier et comment t-y es-tu prise ?
J’ai fait des recherches sur les forums de la revue « Qué leer ? ».
En fait, j’ai été attirée par la couverture assez colorée du livre et par le résumé. Mais finalement, j’ai fait mon choix au hasard. Ce livre n’a pas reçu de prix et n’était pas très connu.
Son auteure est la correspondante espagnole du journal El Tiempo en Colombie (journal le plus tiré dans ce pays et qui a donc une certaine notoriété). J’ai trouvé beaucoup d’articles sur elle et sur le livre.
J’ai trouvé intéressant d’avoir un auteur un peu connu.
Après, l’histoire m’a plu et je me suis dit « C’est parti ! ».
J’avais trouvé des fils conducteurs. Il s’agit d’une autobiographie en fait. L’auteure raconte ce qui s’est passé quand elle est partie vivre dans un moulin. Elle nous fait part de sa vie au moulin, d’anecdotes historiques à propos du village où elle vit.
L’histoire a lieu pendant la Guerre Civile et il y a des intermèdes techniques sur la façon dont on ramasse les olives, comment on fait les moissons…
Avant chaque chapitre, il y a un proverbe qui parle des olives, des moulins. Il fallait adapter ça dans ma traduction.

3) As-tu regretté ton choix quand tu t’es mise à traduire ? (si oui, pourquoi ?)
En fait, au premier jet, je ne me suis pas trop posé de questions. Ça s’est fait assez vite.
Mais au deuxième jet, j’ai pensé : « c’est mal écrit… ».
Je n’ai pas vraiment regretté mon choix mais le style était assez journalistique. Tout était difficile à relier en français.
J’ai regretté de ne pas avoir une histoire à traduire d’un bout à l’autre du texte. L’auteure passe constamment du coq à l’âne et j’ai trouvé ça un peu moins intéressant.

4) Ne t’es-tu pas sentie un peu perdue devant autant de pages à traduire seule ?
J’ai adoré ça !
J’ai trouvé ça génial de pouvoir me mettre à mon bureau et de traduire sur le long terme.
Je ne me suis pas sentie perdue au contraire. Je me suis dit : « On y est ! ».

5) Comment se sont passées tes séances de tutorat ?
Caroline était en train de traduire un livre. On traduisait des extraits et elle notait les propositions qu’on faisait. Ensuite, chacune devait préparer dix pages avant le tutorat et après, elle dirigeait le cours et on discutait.
Lors de la dernière séance, Caroline nous a demandé de faire un petit état de nos « casseroles ».
On devait arriver avec notre liste et elle nous aidait à démarrer la traduction longue.

6) Quel genre de problèmes as-tu rencontrés lors de ta traduction longue ?
Le vocabulaire. Mais j’ai toujours trouvé des solutions.
Le mode d’écriture n’était pas facile à gérer non plus, comme je te l’ai dit.
Le problème que je n’ai pas réussi à résoudre est le manque de vivacité du texte.

7) Au contraire, qu’est ce qui t’a semblé simple, qu’as-tu apprécié traduire ?
L’exercice en lui-même.
Avoir un objectif sur le long terme, ça m’a vraiment plu.
J’ai appris plein de choses. J’habite en Bretagne, on n’a pas d’oliviers là-bas !
Et puis, tu te remets en question. Il ne faut jamais rien prendre pour acquis et ne jamais rien laisser au hasard.

8) Dernière question : Comment as-tu travaillé, concrètement ?
Pour le premier jet, il fallait résoudre les problèmes de vocabulaire de suite.
J’ai tout tapé à l’ordinateur directement. Ensuite, j’ai imprimé.
Pour le deuxième jet, je travaillais sur le texte imprimé et je rentrais mes corrections sur l’ordinateur.
J’ai fait ça dix fois (dix jets).
Vers le 3-4 août, je me suis vraiment sentie stressée.
On a relu le texte à deux voix (avec ma mère) ce qui nous a pris deux jours. C’est très long mais c’est une étape primordiale. Je me suis rendu compte que j’avais oublié des mots ou mal relu certains passages.
Ça ne pardonne pas d’oublier !

mercredi 20 octobre 2010

Les traductions longues : comment avoir la certitude que l'ouvrage choisi n'a pas été déjà traduit ?

Étape 1 : consulter n'importe quel site de vente de livres en ligne… – de préférence un de ceux dont vous savez qu'ils ont des bases de données très fournies et régulièrement actualisées.

Étape 2 : consulter Electre à la bibliothèque d'espagnol – bâtiment H, première étage… Il faut un abonnement pro.

Étape 3 : rendez-vous sur le site de la Bibliothèque Nationale de France
http://catalogue.bnf.fr/jsp/recherchemots_simple.jsp?nouvelleRecherche=O&nouveaute=O&host=catalogue

Étape 4 :
- l'auteur a peut-être un site ou une page personnelle à travers lesquels vous pourrez éventuellement le joindre (attention à ce que je vous ai dit à propos de la nécessité de ne pas empiéter sur les prérogatives de votre futur éditeur).
- l'auteur a peut-être un agent, que vous pourrez éventuellement contacter pour avoir l'information… De même, il faudra vous en tenir à poser la question et éviter de vous proposer comme intermédiaire. Vous risquez de perdre votre temps, d'être déçus de commettre des erreurs et à l'arrivée, d'indisposer l'éditeur.
- vous pouvez contacter l'éditeur original… avec d'identiques précautions. Vous cherchez strictement à savoir si le roman est disponible en français.

Remarque annexe : si vous voulez éviter de vider votre compte en banque à la recherche de la perle rare, allez donc faire un saut au Cadist (3e étage de la B.U.) ; nous avons la chance de disposer de l'une des bibliothèques les plus riches pour la littérature latino-américaine… et ce serait dommage de ne pas en profiter. Les ouvrages sont classés par pays et par genres. Catherine Gonzalez, la responsable, pourra vous donner des renseignements complémentaires.

Bonne chasse !

Si vous avez d'autres questions, posez-les via les commentaires ; ça peut servir aux autres…

Denier conseil : faites aussi un tour dans les archives du blog à la rubrique "Traductions longues", où vous trouverez des conseils et des témoignages des anciennes (autant profiter de leur expérience)

lundi 11 octobre 2010

Comment s'organiser pour les traductions longues ? Les 7 étapes…

Étape 1 :
avoir arrêté son choix sur un texte fin novembre (avec validation par le tuteur)

Étape 2 :
avoir un premier jet de l'ensemble fin février

Étape 3 :
envoyer début mars les 15 ou 20 premières pages (pas un brouillon, mais un travail déjà correctement maîtrisé) au tuteur pour "re-cadrage" éventuel

Étape 4 :
fin mars, fin avril, fin mai, fin juin… 2e, 3e, 4e, 5e jet.

Étape 5 :
procéder à une relecture en duo (le traducteur écoute sa traduction lue par un tiers tout en suivant avec la V.O.) pour être certain de ne pas avoir oublié des mots, des phrases, voire un paragraphe… et, surtout, pour avoir la confirmation que le texte passe l'épreuve du "gueuloir" et du "gesticuloir".

Étape 6 :
renvoyer – le cas échéant, mais ça n'est pas obligatoire – début juillet les 15-20 premières pages au tuteur pour évaluation après travail, re-travail, re-travail…

Étape 7 :
envoi de la traduction le 15 août, dernier délai. (Le rapport de stage sera envoyé fin août)

vendredi 3 septembre 2010

« Ma traduction longue est terminée » par Amélie Rioual, promo Aline Schulman

En photo : Accouchement céleste, par Charlottopom

Ça y est, elle est partie. Engloutie dans la masse en partance pour le Sud-ouest de la France. Je l’ai laissée partir, il le fallait, je n’avais pas le choix. Pourtant j’étais prévenue. On m’avait dit qu’elle n’était pas à moi, que je ne pourrais pas la garder prisonnière, qu’un jour, il faudrait accepter de l’exposer à des yeux étrangers qui, à leur tour, l’effeuilleraient, la parcourraient dans ses moindres détails avant de rendre un jugement rigoureux. Oui mais voilà, je n’avais pas prévu cela. Pas à ce point-là. Je m’étais dit que oui, bien sûr, j’allais avoir du mal à la laisser voler de ses propres ailes par peur d’être critiquée, par peur de décevoir peut-être… Mais je n’avais pas imaginé que cela allait être aussi difficile d’admettre l’imperfection et de m’imposer une ultime relecture au-delà de laquelle il faut s’atteler à la mise en page sans plus rien modifier. Encore une fois, le texte appartient à l’auteur, et si je peux tout faire pour le rendre le mieux possible en français, je dois également tout faire pour conserver le style et l’intention de départ, ce qui implique de se fixer certaines limites. Je crois que je n’avais pas imaginé non plus que le travail de relecture était aussi minutieux, jusqu’à la fin. Je veux dire par là qu’à la dixième ou onzième relecture – je ne sais plus, j’ai arrêté de compter – je ne pensais pas trouver encore des erreurs de débutant.
À l’aube de la soutenance, c’est avec une réelle appréhension que j’ai repris mon mémoire pour le relire attentivement, et c’est avec déception que j’ai découvert une coquille par ci, une erreur d’alignement de paragraphe par là, et une grossière faute de lexique un peu plus loin. Le pire étant qu’avec un recul d’une bonne semaine, cela me saute aux yeux, comme si cela s’était immiscé dans le texte à mon insu, une fois la traduction imprimée et reliée. Je me rassure en me disant que dans le monde de l’édition, les correcteurs sont là pour suppléer le traducteur en tant qu’intermédiaire entre le traducteur et le lecteur. Piètre consolation pour un esprit perfectionniste.
Tout cela m’amène à attirer l’attention des nouveaux apprentis sur une chose : l’importance capitale de soumettre votre traduction longue à un regard étranger. Étranger au texte tout d’abord, mais aussi étranger à l’espagnol si possible, car il sera d’autant plus sensible aux hispanismes. Une construction française pourra sembler logique à l’oreille d’un hispanophone alors qu’elle n’existe pas, tout simplement parce que son oreille y sera habituée dans une autre langue. Selon la disponibilité du cobaye choisi, n’hésitez pas aussi à entreprendre avec elle la tâche ô combien fastidieuse mais nécessaire de la vérification mot à mot de la version originale pendant la lecture de la version française (par la voix étrangère au texte, pas par celle qui résonne dans votre tête au moment de la traduction : celle-ci est trop accoutumée aux phrases, elle connaît presque le texte par cœur et n’est plus assez attentive). Cela permet d’éviter les omissions ; même si cela prend une journée à un moment où les heures sont comptées – ou presque – c’est une étape importante à ne pas négliger.
Pour résumer, la réalisation d’un mémoire de traduction de cette envergure (je compare ici avec mes 30 pages de l’an dernier) est une expérience fabuleuse, riche en émotions de toutes natures, qui permet de progresser et dont on sort un peu différent, comme grandi. Ce n’est évidemment que mon avis, Caroline et mes amies futures-ex-apprenties auront peut-être une idée différente sur la question. En tous cas, je crois que tout le monde s’accordera à dire que cette année, dont le terme approche, fut, elle, fabuleuse et riche en émotions.

vendredi 30 juillet 2010

Quelques nouvelles d'Émeline Laduche, promo Aline Schulman

En photo : Pins des Landes N°1 / Pines of..., par Nomad Photography

Bien le bonjour de Lacanau ! Cela faisait fort longtemps que je n’avais point donné de nouvelles ! En effet, pas d’internet au milieu des pins ou alors avec une connexion très mauvaise, très limitée et totalement instable.
Voici donc quelques nouvelles du front.
Mon stage s’est terminé début juin. Il fut fort instructif : j’ai appris à faire un site web, lu plusieurs manuscrits, participé à la tenue de la comptabilité de la maison d’édition et fait nombre de recherches d’articles sur internet afin de mettre en place le site. Malheureusement pour moi, et donc pour la maison d’édition, aucun hébergeur ne m’a encore répondu ou autorisé la publication malgré plusieurs relances. Mon accès à internet étant limité je ne peux malheureusement pas régler le problème rapidement. Ce problème d’accès au web m’empêche aussi de peaufiner les quelques détails restant à résoudre dans ma traduction longue.
Celle-ci est terminée, relue, il ne reste plus qu’à la mettre en forme convenablement. Je me sens déjà nostalgique de devoir abandonner mon bébé le 15 août… Je me raccroche à cette traduction depuis que j’ai commencé à travailler, ce sont des moments en or que je ne partage qu’avec moi-même, mon ordinateur, mon livre et mes dictionnaires. Je pense que personne ne peut comprendre la relation fusionnelle entre le traducteur et le livre qu’il traduit. Ce livre, si hermétique au départ et qui finit par ne presque plus avoir de secrets, duquel on finit par connaître presque toutes les phrases par cœur et que l’on mettrait presque sous son coussin le soir avant de s’endormir par peur qu’il ne disparaisse et qu’on ne puisse pas résoudre les derniers casse-tête qui tourbillonnent dans nôtre cerveau à longueur de journée. Malgré tout, une insatisfaction permanente nous hante, comme si on ne pouvait accepter que la déesse perfection reste inaccessible, qu’il faut se contenter des moments de « chispa » qui nous emplissent le cœur d’une joie fulgurante, on a trouvé l’idée du siècle !!
Je pense aux nouvelles recrues qui connaitront ces joies un jour. D’ailleurs, j’ai parcouru le blog tout à l’heure et je suis ravie de voir tout le potentiel qui va se développer au cours de ces intenses mois de traduction et écriture. Des visites régulières vont s’imposer, ne serait-ce que pour retrouver le bonheur de traduire en groupe, d’échanger des idées, de justifier et défendre âprement ses choix, sous l’œil bienveillant de Caroline qui adore voir ses ouailles presser leur cerveau à la recherche de la solution magique, en donnant parfois quelques indices ou en attendant parfois une semaine que l’on se démène. Ces ateliers me manquent et me manqueront, mais en attendant il faut que je retourne m’occuper de mon bébé, que je vais bientôt lâcher entre les mains de jurés impitoyables qui nous ont suivies toute l’année, grondées, bien savonnées parfois, mais qui nous ont toujours soutenues, et encouragées.

samedi 3 juillet 2010

« Les joies du traducteur… », par Amélie Rioual

En photo : The Olive Oil Plant 1, par Omri Suissa

… sont les mêmes que celles de tout être-humain ? Pas tout à fait.
Ce week-end, je tentais (en vain) de fuir la chaleur parisienne, calfeutrée dans mon appartement, entourée de dictionnaires et plongée dans le deuxième jet de ma traduction longue. Ravie de pouvoir passer plus que trois heures de suite sur mon texte, j’avançais relativement bien, résolvant avec satisfaction la plupart des difficultés de mon premier jet, parfois minimes, certes, mais bien réelles. Qui d’autre qu’un traducteur serait content de comprendre pourquoi, dans un texte, l’auteur a mis un point plutôt qu’un point-virgule à la fin d’une phrase, et surtout de trouver la solution pour rendre l’intention de ce choix ? Je vous le demande…
Mais la suite est encore plus édifiante. Au détour d’une page, je suis tombée sur un écueil bien plus important, qui m’avait déjà pourchassée presque nuit et jour au moment de mon premier jet (pour les nouvelles recrues, je précise que ma traduction longue est un récit autobiographique d’une femme qui acquiert un moulin à olives à Utande, près de Guadalajara, au beau milieu de la campagne de Castille. Le texte se déroule presque exclusivement dans ce village reculé de la civilisation. Le moulin ne possède ni eau courante, ni électricité et l’adaptation est difficile. Outre la narration de sa vie, la narratrice introduit également dans son récit des explications sur la vie agricole et les pratiques dans le moulin, ainsi que des épisodes de l'histoire espagnole dans lesquels le moulin a joué un rôle). À l’époque, j’avais passé des heures à étudier en détail des sites concernant ou les moissons, ou la fabrication de l’huile d’olives, afin de comprendre la VO et trouver le vocabulaire correspondant en français. Seulement, quelques mots m’avaient échappés ; ils ne se trouvaient dans aucun dictionnaire (du moins pas avec un sens qui correspondait à la situation) et m’avaient donné du fil à retordre. Or cette fois-ci, je ne pouvais plus laisser le mot en espagnol en me disant « Je le trouverai plus tard ». J’ai donc recommencé à fouiller et ma persévérance a fini par payer. J’avais un problème avec le verbe « Motear ». Dans le bilingue Larousse, la traduction est « moucheter, tacheter, marqueter », rien à voir donc avec mon contexte de tri d’olives. Dans la Real, ce n’est pas plus intéressant : « Salpicar de motas una tela, para darle variedad y hermosura ». C’est sur le site d’un oléiculteur que j’ai finalement trouvé la solution ; il expliquait le fonctionnement d’un appareil à venter (afin de retirer les feuilles des oliviers récoltées avec les olives à l’aide d’un souffle d’air). Je voulais connaître précisément la définition de ce terme, et le dictionnaire m’a donné un de ses synonymes : « vanner ». Le voilà mon verbe ! Il m’a fallu un long cheminement pour y arriver mais finalement, quel bonheur de pouvoir l’inscrire dans ma phrase, et de remplir enfin cet espace laissé vacant.
Autre problème, autre issue. Un de mes personnages offre à un enfant « un bargueño de plástico » pour que son père puisse lui donner son bain. Or en espagnol, « un bargueño » est un cabinet (meuble orné richement, dont la façade comporte des tiroirs) : je ne comprenais pas comment un tel objet pouvait être en plastique, ni le rapport avec la baignade. C’est en cherchant une nouvelle fois le mot dans le dictionnaire que mes yeux sont tombés sur le mot « barreño », qui signifie bassine. Tout à coup, cela devient beaucoup plus clair. J’en ai déduit qu’il y avait une erreur dans le texte original ; loin d’être un stratagème pour gagner du temps, je pense vraiment qu’il s’agit d’une (grosse) coquille, car c’est plus logique ainsi.
Pour conclure ce post, deux choses :
- Le traducteur est une personne à part, qui apprécie de passer ses week-ends penchée sur un texte et peut exulter en découvrant le mot qu’il cherchait depuis des jours voire des semaines.
- Le traducteur se doit d’être curieux et persévérant, et ne doit jamais se laisser tenter par la solution de facilité.
Je précise que sitôt ma découverte faite, j’en ai informé Caroline, pour partager avec elle ce plaisir de traducteur. Ni une, ni deux, elle m’a demandé d’en faire un post. Avis aux nouveaux apprentis : méfiez-vous de chaque mot prononcé, de chaque question innocemment posée… les oreilles Lepagiennes ne sont jamais bien loin !

dimanche 9 mai 2010

Un petit conseil…

En photo : Bienvenue au Chalet !, par gregoryjost

Certes les apprenties traductrices bordelaises n'en sont pas encore à l'étape délicate des relectures, mais cela va arriver vite et, pour leur permettre d'anticiper, je leur rappelle ce petit conseil d'une vieille routarde de la traduction : attention de bien prévoir le temps nécessaire au contrôle étroit des deux textes – le français d'un côté, l'espagnol de l'autre – pour être certaines de ne rien oublier en route… un mot, une phrase et même, oui cela nous arrive à tous, un paragraphe entier. Une page ? Sans doute. Étant moi-même actuellement plongée dans ce travail-là pour Los confines d'Andrés Trapiello, je m'aperçois une fois de plus de l'impératif absolu que cela représente… Il convient de ne surtout pas céder à la lassitude, voire au découragement et de négliger cette phase il est vraie rébarbative et difficile à mener. Jean-Marie Saint-Lu nous parlait de l'éthique du traducteur ? Nous y sommes. Et il y a aussi l'amour à prendre en compte. Toutes les omissions ne se voient pas, d'accord, et vous ne serez pas forcément repérées, arrêtées et présentées en place publique pour recevoir le châtiment que vous méritez, mais vous, vous savez… ou, ça n'est parfois qu'une question de temps, vous saurez en relisant le texte publié. Vous avez fauté par négligence. Que de regrets et de remords ! Mieux vaut une imparfaite maîtrise du rendu de certains rouages secrets du texte que l'absence de la voix que l'auteur vous avait confiée, l'introduction de silences plus ou moins longs et tous aussi graves les uns que les autres, même quand ils sont minuscules et presque invisibles. Que le passeur ne devienne pas une petite souris semant les trous derrière… dans lesquels il n'aura plus ensuite qu'à aller se cacher de honte.