vendredi 30 janvier 2009

Traductologie : quelques concepts clés, par Nayrouz Zaitouni

En photo : Fidélité absolue. Tours, 2 avril 2006. par Guillaume R. Cingal

Pour ceux qui n'ont pas pu assister à la rencontre avec Nayrouz Zaitouni – traductrice et étudiante en 2e année de thèse à l'Université de Bordeaux 3 –, voici un solide rattrapage : le texte de sa présentation.
Merci à elle de nous avoir généreusement donné un peu de son temps et d'avoir réussi à définitivement nous convaincre de la nécessité pour le traducteur d'allier théorie et pratique. À nous de jouer maintenant…

Introduction
J’aimerais commencer mon intervention par une petite mise au point, car il me semble important que nous parlions tous le même langage, et surtout afin que les concepts dont nous allons parler trouvent leur place malgré toute la confusion qu’ils ont l’habitude de générer. En tant que traductrice, qui aime travailler sur la théorie, j’ai bien évidemment un ouvrage de référence, qui est une source inépuisable d’inspiration pour moi, mais aussi une source de réponses aux questions que je me pose souvent. Il s’agit de Traducción y traductología de la traductologue espagnole, spécialiste de langue française, Amparo Hurtado Albir. Et ce n’est pas pour rien que je la cite, car le premier chapitre de son ouvrage s’attaque précisément à cette confusion, cet amalgame, qui sont malheureusement bien trop présents dans bien des filières universitaires. La Traductologie et la Traduction sont deux choses bien distinctes car : « la traducción es una habilidad, un saber hacer, que consiste en saber recorrer el proceso traductor, sabiendo resolver los problemas de traducción que se plantean en cada caso » et « en cambio, la Traductología es la disciplina que estudia la traducción; se trata, pues de un saber sobre la práctica traductora ».
Cette importante distinction étant faite, nous allons pouvoir nous attaquer au vif du sujet : la traductologie. Commençons par un bref historique.
Historique des études théoriques sur la traduction
Il existe une date qu’il est habituel de retrouver chez de nombreux auteurs qui ont travaillé sur l’histoire de la traduction en général : c’est 1958, et elle correspond à la publication de l’ouvrage dont le titre original est Stylistique comparée du français et de l’anglais, par deux chercheurs universitaires canadiens Vinay et Darbelnet. A cette époque, la traduction était étudiée à travers le prisme de la linguistique comparée, et ce n’est qu’au début des années 80 que la Traductologie est devenue ce qu’elle est aujourd’hui : c’est-à-dire une fourmilière d’approches théoriques qui cherchent à placer la pratique de la traduction dans un cadre théorique strict lui apportant ainsi réflexion et explications. Une discipline toute jeune donc, qui ne manque cependant pas d’être à la merci de nombreux courants et de nombreuses écoles. Hurtado Albir a compilé ces différentes approches que je vais simplement vous citer, car je pense qu’il n’est pas nécessaire de s’étendre davantage sur la question : elle a donc déterminé 5 types d’approches dans lesquelles elle a classé des théoriciens et des traductologues, auteurs des théories modernes. Ces approches, elle les a nommées : « enfoques lingüísticos, textuales, cognitivos, comunicativos y socioculturales, filosóficos y hermenéuticos ». On y retrouve des grands noms tels que Vinay et Darbelnet, Seleskovitch, Delisle, Nida, Toury, Rabadán, Reiss et Vermeer, Lvóskaya, Venuti, Derrida et bien d’autres.
Tout cela pour vous expliquer que ces différentes approches sont à l’origine de modèles théoriques que l’on peut appliquer à ce que l’on appelle communément le « proceso traductor », qui n’est autre que ce processus souvent dévalorisé, dénigré et ramené à sa plus simple expression par les termes inacceptables de « thème » et de « version » ; ces termes ne prennent pas en compte la globalité du processus qui se définit comme un processus mental qui permet de transmettre un texte formulé dans une langue, en utilisant les moyens d’une autre langue. Il se divise en trois processus basiques : la compréhension, la dé-verbalisation (phase non verbale) et la réexpression. On peut également ajouter que la traduction est un acte de communication, une opération textuelle ainsi qu’une activité cognitive qui fait appel à une certaine compétence de la part du traducteur. Arrêtons-nous là, car il n’est pas question ici d’alimenter le débat ni la polémique, je vous laisse donc juges, et vous propose, si vous en avez un jour l’occasion, de méditer sur la question.
Étant donné qu’ici, ce sont de futurs traducteurs littéraires qui sont formés, abordons donc cette traduction spécialisée qui vous occupe au jour le jour.

La Traduction Littéraire
Les enjeux de la traduction spécialisée résident non seulement dans la connaissance de la configuration de la culture d’arrivée mais également dans la spécialisation du traducteur lui-même. En traduction littéraire, on trouve un enjeu supplémentaire : celui de l’esthétique linguistique et stylistique ; ce qui, bien sûr, n’est pas sans influer sur l’attitude du traducteur. Amparo Hurtado Albir insiste sur ces contraintes associées à l’aspect esthétique que requiert la traduction littéraire : « los textos literarios suelen estar anclados en la cultura y en la tradición literaria de la cultura de partida, presentando, pues, múltiples referencias culturales » . Toutes ces caractéristiques font que ce type de traduction appelle une dimension créative qui est la cause du grand débat sur la fidélité.

Fidélité, équivalence, évaluation et autres remarques
Reprenons rapidement les caractéristiques générales qui façonnent le texte littéraire. Pour Hurtado Albir : « en los textos literarios se da un predominio de las características lingüístico-formales (que produce la sobrecarga estética), existe una desviación respecto al lenguaje general y son creadores de ficción. Además, los textos literarios se caracterizan porque pueden tener diversidad de tipos textuales, de campos, de tonos, de modos y de estilos. Así pues, pueden combinar diversos tipos textuales (narrativos, descriptivos, conceptuales, etc.), integrar diversos campos temáticos (incluso de los lenguajes de especialidad), reflejar diferentes relaciones interpersonales, dando lugar a muchos tonos textuales, alternar modos diferentes (por ejemplo, la alternancia en la narrativa, entre narración y diálogo) y aparecer diferentes dialectos (sociales, geográficos, temporales) e idiolectos ».
Toutes ces particularités décrites par Hurtado Albir et qui sont le propre d’un texte littéraire, ont une influence qui conditionne le travail du traducteur. Lorsqu’un texte traduit est confronté au texte original dont il provient, depuis un point de vue traducteur, la maxime « traduttore traditore » prend toute son ampleur. Mais avant d’y parvenir, penchons nous sur la simple analyse d’un texte qu’on nous livre. L’analyse littéraire, ici, nous importe peu, notre but déclaré étant de comparer deux textes liés par ce laborieux processus de traduction. Cette analyse, cette évaluation, qu’on appelle souvent « critique de traduction » s’est très longtemps basée sur des critères stylistiques (en ce qui concerne le texte) ou sur les méthodes utilisées (en ce qui concerne le traducteur) ; ce qui nous pousse à croire qu’il s’agit là d’une opération chargée de subjectivité. Cependant, depuis quelques décennies, nous explique Amparo Hurtado Albir, s’est développée une approche plus méthodique de l’évaluation intimement liée aux notions de qualité et de fidélité en traduction.
La fidélité est une notion qui fait souvent parler d’elle en traductologie, et dans son ouvrage La notion de fidélité en traduction, Hurtado Albir nous explique l’existence d’un triple rapport : ce sont trois paramètres indissociables que doit respecter le traducteur tout au long de sa tâche ; le « vouloir dire » de l’auteur, la langue d’arrivée et le destinataire de la traduction. Il est évident que le premier paramètre doit être forcément respecté, car le traducteur, éthiquement parlant se doit d’être fidèle à l’intention, au « vouloir dire » de l’auteur. En ce qui concerne les deux autres paramètres, ils font allusion à ce pacte tacite qui tient lieu de contrat entre auteur, traducteur et lecteur, et qu’il faut éviter de trahir, car il est « soumis à l’adéquation du sens compris du destinataire de la traduction au sens compris du destinataire original ». C’est de la soumission à cette contrainte que dépend la fidélité d’un texte, car « le traducteur utilise dans sa réexpression les moyens spécifiques à la langue d’arrivée ; tout ce qui est étranger à cette langue sera signe de trahison, d’infidélité ».
Si cette notion de fidélité est aussi importante, c’est souvent dû au fait que la critique, qu’elle soit interne (faite par les auteurs eux-mêmes) ou externe, se base sur l’équivalence au sein du processus de traduction. L’équivalence, autre notion qui prête au débat, définit l’existence d’un lien entre un texte et sa traduction, qui s’établit toujours en fonction de la situation de communication et du contexte historico-social dans lequel se déroule l’acte de traduction, et qui a donc, un caractère relatif, fonctionnel et dynamique. Ainsi, pour que le pacte soit honoré, il faut respecter ce triple rapport de fidélité au sens ainsi que l’équivalence dont il est tributaire.
Quant à l’évaluation des textes traduits, Oustinoff, un traductologue français, nous explique que dans l’immense majorité des cas, elle s’appuie sur « une conception doxale récurrente qui trouve son expression dans ce que l’on pourrait appeler la problématique naturalisante des « gains et des pertes » telle qu’elle a été formulée par J.P. Vinay et J. Darbelnet ». Cette question des « gains et des pertes », lorsqu’il s’agit de traduction, s’étudie du point de vue linguistique et objectif, ce qui n’est pas sans nous rappeler qu’inévitablement, cela nous mène à la relation d’équivalence qui existe entre original et traduction. Oustinoff explique effectivement que l’étude des gains et des pertes, « se double souvent de l’examen des éventuelles « sous-traductions » ou « sur-traductions » qui sont comme le pendant subjectif de la question qui sanctionne les erreurs commises par le traducteur ».
Je me permets ici de vous faire part d’une réflexion qui est au centre de mes préoccupations actuelles, je fais allusion au cas particulier de l’auto-traduction. En effet, dans le cas des traductions allographes, la question de l’équivalence semble jouer un rôle important dans l’évaluation de la qualité du texte traduit ; mais pour les traductions auctoriales, l’auteur lui-même est totalement en droit de décider à quel moment il peut sous-traduire ou sur-traduire sans que pour cela il porte atteinte à la qualité de son œuvre. Et même si c’était le cas, qui oserait en douter ?
Cela dit, les textes traduits sont autant d’objets d’étude qui, malgré le lien indestructible qui les ramène au texte original, font que leurs auteurs doivent gérer une série d’obstacles qui se dressent, parfois même en trompe-l’œil.

Problèmes et difficultés de traduction
Tout traducteur peut donc se trouver confronté à des problèmes de traduction, et ce quelque soit son bagage linguistique, culturel et professionnel. Christiane Nord, traductologue allemande chevronnée, se penche sur la question en expliquant la différence entre un problème et une difficulté . Ainsi, le problème de traduction est : « un problema objetivo que todo traductor (independientemente de su nivel de competencia y de las condiciones técnicas de su trabajo) debe resolver en el transcurso de una tarea de traducción determinada » . De plus, cette auteure en distingue quatre types : les problèmes textuels, qui dépendent des caractéristiques particulières du texte (les jeux de mots, les métaphores…), les problèmes pragmatiques, qui dépendent de l’orientation des récepteurs du texte, les problèmes culturels, qui dépendent des normes et des conventions entre la culture source et la culture cible, et enfin les problèmes linguistiques, qui dépendent des différences structurelles entre la langue source et la langue cible.
Les difficultés, pour Nord, sont « subjetivas y tienen que ver con el propio traductor y sus condiciones de trabajo particulares » . Celles-ci sont également classées en quatre catégories : les difficultés spécifiques au texte, qui sont liées au degré de compréhensibilité du texte original, les difficultés qui dépendent du traducteur (de sa compétence), les difficultés pragmatiques qui sont liées à la nature même de la tâche traductrice, et enfin les difficultés techniques qui sont liées à la spécificité, ou spécialisation du thème du texte.
Même si cette différenciation peut sembler rébarbative et inutile, elle reste intéressante à plus d’un titre. En effet, si nous récapitulons, les problèmes linguistiques ainsi que les problèmes culturels sont souvent, pour un traducteur expérimenté, les plus faciles à résoudre, car sa connaissance de sa langue de travail ainsi que de sa propre langue lui permettront de trouver des solutions afin d’adapter au mieux son travail. Pour les problèmes d’ordre textuel, ils dépendront du « génie » du traducteur (je me permets d’utiliser ce terme, mais n’y voyez aucune discrimination, c’est simplement un moyen d’expliquer qu’il faut au traducteur des armes pour traduire les textes à spécificité). Enfin, le traducteur fait généralement appel à une aide extérieure pour résoudre les problèmes pragmatiques qui sont souvent liés aux besoins spécifiques de chaque commande.
Dans le cas des difficultés, je ne peux que vous rappeler les interventions de ces deux traducteurs qui nous ont raconté leur expérience, et surtout leur relation avec les auteurs et le texte. Avec un léger bémol cependant : en effet, si la compétence du traducteur est souvent mise en avant, il ne faut pas oublier qu’elle dépend entièrement du degré de respect et de fidélité qu’il met dans son labeur.
Maintenant que nous avons répertorié les types de problèmes et de difficultés avec lesquels le traducteur doit vivre, passons à la critique à travers une dernière notion qui devrait vous faire réfléchir un peu plus.
Orthonymie
Le terme Orthonymie est un terme emprunté à Bernard Pottier et qui a été redéfini par J.-C. Chevalier afin de le servir dans sa réflexion sur le poids et le rôle de la « réalité » dans l’acte de traduire.
Jean-Claude Chevalier pointe du doigt les traducteurs en tant que récepteurs, qui, dit-il, sont logés à la même enseigne que n’importe quel lecteur. En effet, il semblerait que nous soyons tous gouvernés par les mêmes schèmes . L’auteur explique ce phénomène ainsi : d’après lui, il existe une certaine manière de percevoir et d’interpréter les choses, et souvent, malgré le fossé qu’il peut y avoir entre les cultures, on retrouve cette même manière de comprendre un énoncé. Voyons un premier exemple :

On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de l’église et à gauche un rideau de peupliers. Gustave FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet.
La campiña se extendía frente a ellos. A la derecha había una granja y la torre de la iglesia, y a la izquierda una cortina de álamos. Trad. Juan Carlos Silvi.

On voit bien que l’équivalence n’est pas respectée : en effet, « extendía » et « había » sont des rajouts liés à la pression de l’image qui s’impose au traducteur, de plus, « le clocher » et « la grange » sont mis sur le même plan, alors que Flaubert voit le clocher au-dessus de la grange.
Il est évident que les problèmes liés à la recherche d’une équivalence et d’une adaptation parfaites se posent souvent, car le traducteur ne comprend pas forcément ce que voulait dire l’auteur et par conséquent, peut se trouver confronté à des ambiguïtés. Ainsi, selon J.-C. Chevalier, il existerait, je cite, « un degré zéro de l’organisation du monde et un degré zéro du matériel linguistique qui sert à le nommer ». Ce sont donc ces vocables qu’il appelle « orthonymes ». Pour Bernard Pottier, « l’orthonyme est donc la lexie (mot ou toute séquence mémorisée) la plus adéquate et la plus neutre, sans aucune recherche connotative, pour désigner le référent ». Donc, si on suit bien le raisonnement de Chevalier ainsi que celui de Pottier, l’orthonymie naîtrait d’un sentiment de respect et d’ajustement général à un degré zéro de la réalité.
D’après Chevalier, on peut même diviser cette orthonymie en plusieurs niveaux : l’orthonymie proprement dite c’est-à-dire l’adéquation immédiate de chaque mot aux êtres qu’il nomme, à leurs propriétés ou aux procès dans lesquels ils entrent, l’orthosyntaxie c’est-à-dire l’adéquation immédiate à la fonction syntaxique qui leur est assignée, et enfin, l’orthologie c’est-à-dire l’adéquation immédiate à la représentation que l’on se forge d’une réalité. D’après cet auteur, ces notions sont fondamentales pour la compréhension des mécanismes de la traduction. Souvent, dans un but communicationnel, les traducteurs qui travaillent en tenant bien compte de la finalité de leur texte, ont tendance à privilégier certains éléments de compréhension au détriment de certains autres.

• L’orthosyntaxie :
Le locatif met souvent en évidence l’orthosyntaxie. En effet, il s’agit de situations où le traducteur « remet à sa place » ce que l’auteur du texte source voulait dire. Ainsi, il va non seulement supprimer des figures rhétoriques caractérisant l’écriture de l’auteur mais en plus, il va rendre l’ordre des choses tel qu’il devrait l’être.
… le bougeoir n’était pas allumé. Marcel PROUST, Du côté de chez Swann.
… la vela ya no estaba encendida. Trad. Pedro Salinas. 1966.
... en la palmatoria no estaba ya encendida la vela. Trad. Julio Gómez de la Serna. 1985.
Le phénomène est notable : dans les 2 cas, le traducteur remet à sa place Proust en explicitant l’impossibilité de la chose. Un bougeoir ne peut être allumé, c’est la bougie qui l’est.
On trouve également un autre phénomène d’orthosyntaxie : l’énumération. En grammaire, dès qu’il y a une énumération, il faut en annoncer la fin par une particule qui marque la coordination (« et », « y ») et les traducteurs ne dérogent pas à la règle, la respectant parfois au point de finir par briser l’effet de style voulu par l’auteur dans son énumération.
… Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux imbéciles. Gustave FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet.
… Levantó los brazos rechinando los dientes y maldijo a aquellos dos imbéciles. Trad. J.C. Silvi.

• L’orthologie, les liens logiques :
Si l’énumération est liée à l’orthosyntaxie, elle peut également avoir un effet notable sur les liens logiques qui existent entre deux images jointes ou disjointes. Parfois l’auteur sépare deux choses qui vont fusionner sous la plume du traducteur et ainsi les deux images, séparées au départ, évoqueront alors une seule et même réalité. Mais ces liens orthologiques semblent évidents dès qu’il s’agit des relations et des liens qui peuvent exister entre les éléments dont on parle. Les relations de cause à conséquence, par exemple, s’imposent souvent à nous au point d’en devenir orthologiques.
Du reste Swann était dans le même régiment ; il a dû le connaître. Marcel PROUST, Du côté de chez Swann.
Swann le debió de conocer, porque estaba en el mismo regimiento. Trad. Pedro Salinas.
Ainsi, dès que la relation nous semble évidente, et même lorsque l’auteur l’élude sciemment et la remplace par un autre type de relation, le traducteur la remet en place et nous la donne à voir. En somme, explique J.-C. Chevalier, l’orthologie, c’est lorsque parmi les « multiples représentations que je peux me construire d’une même réalité, il en est une qui l’emporte parce que, à tort ou à droit, réputée plus directement adéquate à ladite réalité ».

• L’orthonymie proprement dite :
L’orthonymie peut avoir, lors du processus de traduction, un rôle extrêmement important ; en effet, « un être, une propriété de cet être ou un événement ont, parmi les multiples mots dont nous pouvons user pour y référer, parmi les multiples noms que nous nous permettons de leur donner, un nom que nous voulons regarder comme le leur ». Ce que veut dire J.-C. Chevalier par là, c’est que souvent, en traduisant, il nous arrive de privilégier une désignation parmi toute une série de mots qui réfèrent à l’orthonyme. Et le choix se porte la plupart du temps sur le terme auquel s’applique la locution « así se dice ». D’ailleurs c’est pour cela précisément que notre choix va à ce terme en particulier, comme le prouve l’exemple qui suit :
Estos objetos se encaramaban unos sobre otros, cual si se disputasen, pulgada a pulgada, el sitio que habían de ocupar. Benito PÉREZ GALDÓS, La de Bringas.
Ces objets s’entassaient, se grimpaient dessus… Trad. Pierre Guenoun.
Comme l’explique J.-C. Chevalier, lorsqu’on a affaire à plusieurs objets qui forment un tas, notre premier réflexe est d’utiliser le verbe « s’entasser ». Mais, ici, Pérez Galdós utilise « encaramarse » et le traducteur, conscient de la réalité à laquelle ce terme renvoie, décide d’édulcorer sa version en citant d’abord l’orthonyme suivi d’une traduction plus fidèle à l’intention de l’auteur. Ainsi, la plupart du temps, cette représentation particulière de la réalité qui nous gouverne, nous fait réagir, tous, traducteur ou pas, d’une façon identique.
J’aimerais également ajouter qu’un traducteur a souvent recours à des techniques d’explicitation ou d’amplification car il pense que la compréhension de son texte par le public d’arrivée est conditionnée par l’adaptation culturelle du texte source à la culture cible. En effet, le traducteur, dans le but d’être parfaitement lisible et compréhensible et surtout afin de toucher culturellement le public de la langue d’arrivée, a recours à des procédés que nous nommerons « figures de traduction » qui ne sont autres que les « objets » de traduction une fois traduits, et passés par le crible de la traduction.

Stratégie et conclusion
J’aimerais clore cette petite réflexion par la notion la plus générale de toutes celles que j’ai évoquées, mais très certainement la plus floue : il s’agit de la stratégie. En effet, pour citer, une fois encore Hurtado Albir, « […] podemos identificar la estrategia traductora como: los procedimientos individuales, conscientes y no conscientes, verbales y no verbales, internos (cognitivos) y externos utilizados por el traductor para resolver los problemas encontrados en el proceso traductor y mejorar su eficacia en función de sus necesidades específicas. »
Pour la traductologue, une stratégie de traduction nécessite donc des étapes de types variés, car le traducteur utilise des stratégies pour faciliter sa compréhension du texte source, pour résoudre des problèmes de réexpression et enfin pour acquérir des informations. L’auteure insiste également sur le fait que chaque traducteur a ses propres stratégies, adaptées à la résolution des problèmes qu’il rencontre. La diversité des stratégies est donc intimement liée à la diversité des problèmes et des difficultés de traduction dont nous avons parlé plus haut.
Cependant, devant un texte à traduire, il est acquis que même une stratégie préparée ne peut être maintenue sans risques : ainsi, il ne nous semble pas aisé d’appliquer une unique stratégie à toute une œuvre si les problèmes ou les difficultés varient.
Je pense que vous êtes conscients qu’il n’existe pas de recette miracle pour devenir un bon traducteur, je voulais simplement vous apporter quelques éléments théoriques qui vous serviront peut-être à appréhender votre métier depuis un point de vue un peu plus serein et surtout un peu moins idéaliste. Et quand je dis idéaliste, surtout comprenez-y un sous-entendu clair : soyez perfectionniste car la traduction mérite d’être à l’antichambre de la perfection.

1 commentaire:

Laure Labat a dit…

C'est vraiment dommage pour celles qui n'ont pas pu y assister...Nayrouz nous a fait un exposé tout a fait clair de sa discipline et en ce qui me concerne m'a fait passer un moment à la fois utile et agréable. Merci de nous avoir consacré un peu de ton temps Nayrouz.