samedi 13 octobre 2012

Exercice d'écriture 2 – par Sonia Ferreira

« Description d’une couleur »

Pour mon étoile de mer, avec beaucoup de tendresse.

— Dessine-moi une couleur – me demanda-t-elle le plus sérieusement du monde.
— Une couleur ? – répliquai-je, quelque peu déconcertée par cette requête qui me sembla délicieusement incongrue.  « Mais,  mon cœur,  on ne peut pas dessiner des couleurs… », lui dis-je avec patience, incapable de lui expliquer pourquoi cela n’était pas possible tandis qu’elle prenait son adorable petite moue boudeuse.
Toute la journée, je fus incapable de penser à autre chose. Comment pouvais-je dessiner une couleur ? J’avais beau penser aux différentes couleurs Pantone, aux maintes valeurs que pouvaient prendre la quadrichromie cyan, magenta, jaune et noir pour obtenir des tonalités bien précises, je ne voyais vraiment pas comment je pouvais lui dessiner une couleur.
Un nuancier dansait dans mon esprit et cela ne faisait que renforcer ma confusion car, des milliers de teintes se présentaient à moi m’offrant une immense palette de couleurs, alors que je m’efforçais de ne me concentrer que sur un ton monochromatique susceptible d’être dessiné.
Bien sûr, je pouvais toujours prendre un crayon de couleur et apposer son pigment sur une feuille blanche. Mais Zoé était bien trop intelligente et j’imaginais déjà sa tirade sur un ton faussement bienveillant : « Mais,  maman, ça c’est  colorier, d’abord ! ». Et elle aurait raison.
En fin d’après-midi, lors de mon trajet du retour, je m’assoupis le temps des huit stations de métro qui me séparaient de la maison. Soudain, la réponse s’imposa à moi et je sus exactement comment lui dessiner une couleur.
En sortant du métro, je traversai la rue à la hâte croisant les doigts pour que Le Chat Vert, l’unique magasin d’art du quartier, soit encore ouvert à cette heure-là. J’eus de la chance et je m’empressai de demander au vieux Monsieur Lévi de me donner deux tubes de gouache bleue et un autre blanc. J’y ajoutai aussi un grand papier bristol. Pour ce qui était des pinceaux, nous en avions à la maison. Je réglai en espèces et pressai le pas vers la maison,  un grand sourire satisfait aux lèvres.
Dès que je franchis le pas de la porte, Zoé me sauta dessus pour m’embrasser.
— J’ai une surprise pour toi,  mon cœur. – lui annonçai-je.
— Génial ! – cria-t-elle, ajoutant aussitôt « C’est quoi ? C’est quoi ? »
Ne tenant plus en place, elle m’arracha le sac en papier des mains et y découvrit les achats que j’avais effectués un peu plus tôt.
— Oh ! On va faire de la peinture, dis, maman ? – demanda-t-elle enjouée.
— Oui, mon cœur. – lui répondis-je en opinant du chef. « Ce matin,  tu m’as demandé de te dessiner une couleur et puis je t’ai expliqué que cela n’était pas possible. Mais, tu sais, maman s’est trompée et nous allons te dessiner une couleur ! », ajoutai-je en faisant de la place sur la table et en y disposant le matériel que nous allions utiliser.
— Super,  maman ! Laisse-moi t’aider !
— Bien sûr, mon cœur. Nous allons dessiner le bleu, qu’est-ce que tu en dis ? – lui demandai-je, certainement aussi impatiente qu’elle de commencer.
— J’adore le bleu ! – applaudit-elle.
Alors, nous nous attelâmes à la tâche. Je déployai le papier bristol sur la table et commençai à mélanger les couleurs. Peu à peu, dans chaque gobelet apparut un bleu distinct. Ils étaient tous bleu, mais chacun était différent de l’autre de par sa tonalité.
Nous commençâmes par dessiner une maison à balustrades d’un bleu roi majestueux. Sur les fenêtres, nous y accrochâmes des pots en terre cuite d’hortensias et de myosotis dont les bleus, aigue-marine et fumée, chatoyaient leurs délicats pétales.  Puis, nous surplombâmes notre maison d’un exquis bleu céleste qui tenait lieu de ciel par une belle journée d’été. Un grand chêne jouxtait la maison et nous pendîmes une balançoire à l’une de ses branches. Élimé par la pluie, le siège bleu azurin était maintenant un peu écaillé. Nous traçâmes aussi un petit chemin qui partait de la maison et nous menait en bas de la butte, où la mer se laissait peindre d’un imposant bleu de minuit, parsemé, ici et là, des reflets lumineux du soleil. Accompagnant nos pas, un éclatant papillon bleu métallique virevoltait autour de nous et le doux battement de ses ailes rythma notre symphonie bleue., Après notre retour de la plage, Zoé déclara qu’elle avait faim. Alors, je décidai qu’il nous fallait ajouter à notre dessin une table et des chaises en fer blanc, où nous nous assiérions ensuite pour déguster tranquillement les délicieux muffins aux myrtilles que nous avions préparés la veille avec les baies bleu-violacées cueillies dans notre jardin.
Lorsque nous eûmes terminé, nous admirâmes cette explosion de bleus qui devait maintenant orner le mur de la chambre de Zoé qui, un jour, avait demandé qu’on lui dessine une couleur.

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